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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

1. La conscience de la conscience

2. La conscience

3. L'esprit de l'Iliade

4. L'esprit bicaméral

5. Le cerveau dédoublé

6. L'origine de la civilisation

5: Le cerveau dédoublé

Que se passe-t-il dans le cerveau d'un homme bicaméral ? Une chose aussi importante dans l'histoire de notre espèce que cette sorte de mentalité, si complètement différente, remontant seulement à une centaine de générations, nécessite qu'on explique ce qui s'y passait du point de vue physiologique. Comment est-ce possible ? Etant donné la structure extrêmement subtile des cellules nerveuses et des fibres à l'intérieur de nos crânes, comment cette structure a-t-elle pu s'organiser pour rendre possible l'esprit bicaméral ?

Telle est la grande question de ce chapitre.


La première approche d'une réponse possible est évidente : puisque l'esprit bicaméral était médiatisé par la parole, les zones du langage du cerveau doivent intervenir de façon importante.

Quand je parlerai de ces zones, tout au long de ce chapitre, et en fait pendant tout le reste de cet essai, j'utiliserai des termes qui ne s'appliquent qu'aux droitiers, afin d'éviter une certaine maladresse d'expression. Ainsi, c'est l'hémisphère cérébral gauche du cerveau contrôlant le côté droit du corps, qui contient les zones du langage. C'est pour cette raison qu'on l'appelle généralement l'hémisphère dominant, tandis que l'hémisphère droit, contrôlant le côté gauche du corps, s'appelle non dominant. Je parlerai comme si l'hémisphère gauche était dominant chez nous tous. Ceci dit, les gauchers présentent une variété de degré de dominance latérale ; certains ayant une dominance totalement inversée, l'hémisphère droit faisant ce que fait habituellement le gauche, d'autres non, et d'autres encore ayant une dominance partagée entre les deux. Mais comme ce sont des cas exceptionnels, qui représentent seulement 5 % de la population, on peut ne pas les considérer dans le cadre de cet exposé.

IMAGE: BROCA'S AREA AND WERNICKE'S AREA

Les trois zones du langage de l'hémisphère gauche ont différentes fonctions et valeurs : la zone motrice supplémentaire est surtout engagée dans l'articulation ; la zone de Broca dans l'articulation, le vocabulaire, l'inflexion et la grammaire ; et la zone de Wernicke dans le vocabulaire, la syntaxe, le sens et la compréhension.

Les zones du langage sont donc au nombre de trois, se situant toutes dans l'hémisphère gauche dans la grande majorité de l'humanité1. Ce sont : 1) le cortex moteur supplémentaire, au sommet du lobe frontal gauche, dont l'ablation chirurgicale produit une perte de la parole qui s'arrête au bout de plusieurs semaines ; 2) la zone de Broca, plus bas, derrière le lobe frontal gauche, dont l'ablation produit une perte du langage, qui est parfois permanente ; et 3) la zone de Wernicke, principalement la partie postérieure de la région pariétale, dont la destruction importante, au-delà d'un certain âge, produit la perte durable de la parole sensée.

C'est donc la zone de Wernicke qui est la plus indispensable au langage normal. Comme on pourrait s'y attendre, le cortex dans la zone de Wernicke est assez épais, avec de grandes cellules, largement espacées, ce qui indique des connexions externes et internes très importantes. Alors qu'il y a un certain désaccord quant à ses limites précises1, il n'y en a aucun quant à son importance dans la communication sensée.

Bien sûr, c'est une méthode extrêmement hasardeuse que de rendre isomorphes l'analyse conceptuelle d'un phénomène psychologique et sa structure correspondante dans le cerveau, mais c'est, cependant, ce que nous ne pouvons éviter de faire. Et parmi ces trois zones dans l'hémisphère droit, ou même dans leurs interrelations plus subtiles, il est difficile d'imaginer la reproduction d'une fonction du langage qui ait l'ampleur et la précision que ma théorie de l'esprit bicaméral demanderait.

Arrêtons-nous pour étudier un instant ce problème. Les zones du langage, toutes du même côté ? Pourquoi ? Le mystère passionnant qui m'occupe depuis longtemps, ainsi que tous ceux qui ont réfléchi au développement de tout ceci, est que la fonction du langage soit représentée dans un seul hémisphère. La plupart des autres fonctions importantes sont représentées des deux côtés. Cette copie de tout représente un avantage biologique sur l'animal, puisque, si un côté est blessé, l'autre peut prendre le relais. Pourquoi n'est-ce pas le cas du langage ? Le langage, cette capacité remarquable et indispensable, cette base anticipatrice et essentielle à l'action sociale, le dernier fil de communication sur lequel la vie même du millénaire postglaciaire a dû souvent tenir ! Pourquoi cet élément indispensable de la culture humaine n'a-t-il pas été représenté dans les deux hémisphères ?

Le problème nous plonge dans un mystère encore plus grand quand on se souvient que la structure neurologique nécessaire au langage existe tant dans l'hémisphère droit que dans l'hémisphère gauche. Chez un enfant, une lésion importante de la zone de Wernicke dans l'hémisphère gauche, ou du thalamus sous-jacent qui le relie au bulbe rachidien, provoque un transfert de tout le mécanisme du langage vers l'hémisphère droit. En fait, très peu d'ambidextres ont réellement le langage dans les deux hémisphères. Ainsi, l'hémisphère droit, habituellement muet, peut, sous certaines conditions, devenir un hémisphère du langage, comme le gauche.

Un aspect supplémentaire du problème est de savoir ce qui s'est réellement passé dans l'hémisphère droit, au moment où les structures aptiques se développaient dans le gauche. Considérez ces zones de l'hémisphère droit correspondant aux zones du langage du gauche : quelle est leur fonction ? Ou, plus précisément, quelle est leur fonction importante, puisqu'il a bien fallu qu'elle le soit pour empêcher son développement comme zone de langage secondaire ? Si nous stimulons ces zones de l'hémisphère droit aujourd'hui, nous n'obtenons pas l'habituelle « interruption aphasique » (tout simplement l'arrêt de la parole) qui survient quand les zones habituelles du langage de l'hémisphère gauche sont stimulées. Et c'est à cause de cette apparente absence de fonction qu'on en a souvent conclu que de grandes parties de l'hémisphère droit étaient tout simplement redondantes. De fait, de grandes quantités du tissu de l'hémisphère droit, y compris de la zone de Wernicke, et même, dans certains cas, de tout l'hémisphère, ont été découpées chez des patients humains, à cause d'une maladie ou d'une blessure, avec étonnamment peu de déficit dans les fonctions mentales.

Nous nous trouvons donc dans une situation où les zones de l'hémisphère droit qui correspondent aux zones du langage n'ont apparemment pas de fonction importante facilement observable. Pourquoi cette partie du cerveau est-elle relativement moins nécessaire ? Se pourrait-il que ces zones de « langage » silencieuses de l'hémisphère droit aient eu une fonction à une étape antérieure de l'histoire de l'homme que, maintenant, elles n'ont plus ?

La réponse est claire, quoique provisoire. Les pressions sélectives de l'évolution susceptibles d'avoir provoqué un résultat si impressionnant, sont celles des civilisations bicamérales. Le langage des hommes n'était lié qu'à un seul hémisphère pour laisser l'autre accessible au langage des dieux.


Si tel était le cas, on pourrait s'attendre à ce qu'il y ait certains canaux par lesquels l'esprit bicaméral reliait le lobe temporal droit, non dominant, et le gauche. La plus grande interconnexion entre les hémisphères est, naturellement, l'énorme corps calleux fait de plus de deux millions de fibres. Mais les lobes temporaux, chez l'homme, ont leur propre corps calleux, pour ainsi dire : les commissures antérieures, beaucoup plus petites. Chez les rats et les chiens, les commissures antérieures relient les parties olfactives du cerveau. En revanche, chez l'homme, comme on le voit dans mon dessin assez imprécis, ce ruban de fibres transversal part d'une grande partie du cortex du lobe temporal, et plus précisément du gyrus central du lobe temporal, compris dans la zone de Wernicke, et se resserre dans un canal, dépassant à peine trois mil-limètres de diamètre, à l'endroit où il plonge au-dessus des amygdales pour se diriger vers l'autre lobe temporal, en passant par le sommet de l'hypothalamus. C'est ici, à mon avis, que se trouve le tout petit pont par lequel sont venues les directives qui ont construit nos civilisations et fondé les religions du monde, où les dieux parlaient aux hommes qui leur obéissaient parce qu'ils étaient la volonté humaine'.

IMAGE: NEUROLOGICAL MODEL

Les trois zones du langage de l'hémisphère gauche ont différentes fonctions et valeurs : la zone motrice supplémentaire est surtout engagée dans l'articulation ; la zone de Broca dans l'articulation, le vocabulaire, l'inflexion et la grammaire ; et la zone de Wernicke dans le vocabulaire, la syntaxe, le sens et la compréhension.

On peut préciser cette hypothèse de deux manières.

La manière convaincante, que je préfère parce qu'elle est plus simple et plus précise (et qu'elle peut ainsi être facilement vérifiée ou infirmée par l'enquête empirique), consiste à dire que le langage des dieux était directement organisé par ce qui correspond à la zone de Wernicke dans l'hémisphère droit et adressé aux zones auditives du lobe temporal par l'intermé-diaires des commissures antérieures, ou entendu par elles. (Remarquez que je ne peux exprimer cela que de manière métaphorique, en personnifiant le lobe temporal droit comme une personne parlant ou le lobe temporal gauche, comme une personne écoutant, les deux exemples étant équivalents et littéralement faux.) Une autre raison qui me fait pencher pour cette explication convaincante est sa véritable rationalité en ce sens qu'on fait passer de l'information ou de la pensée traitée d'un côté du cerveau à l'autre. Prenez l'exemple du problème de l'évolution : des milliards de cellules nerveuses qui traitent une expérience complexe d'un côté et qui ont besoin d'envoyer les résultats de l'autre, en passant par les commissures beaucoup plus petites. Il fallait utiliser un code, une façon de réduire ce traitement très compliqué à une forme qui pourrait être transmise par ces quelques neurones, surtout ceux des commissures antérieures. Et quel meilleur code est jamais apparu dans l'évolution des systèmes nerveux de l'animal, si ce n'est le langage humain ? Ainsi, dans la forme forte de notre modèle, les hallucinations auditives existent en tant que telles, sous une forme linguistique, parce que c'est la méthode la plus efficace de faire passer de l'information complexe traitée par le cortex d'un côté du cerveau à l'autre.

La forme faible de cette hypothèse est plus vague. D'après elle, les qualités articulatoires de l'hallucination venaient de l'hémisphère gauche, comme le discours de la personne elle-même, alors que son sens et son orientation étaient dus à l'envoi par le lobe temporal droit d'impulsions par les commissures antérieures et probablement le splénium, situé à l'arrière du corps calleux, vers les zones du discours de l'hémisphère gauche, qui les interprétaient.

Pour le moment, peu importe la forme de l'hypothèse que nous choisissons. Leur caractéristique commune est que l'organisation de l'expérience admonitoire était assurée par l'hémisphère gauche, et c'étaient les impulsions, venant de ce qui correspond à la région de Wernicke dans l'hémisphère droit, qui faisaient entendre la voix des dieux.

Ce qui étaye cette hypothèse peut se résumer à cinq observations : 1) les deux hémisphères sont capables de comprendre le langage, tandis que seul le gauche peut parler ; 2) la zone de Wernicke fonctionne encore maintenant d'une façon comparable à la voix des dieux ; 3) les deux hémisphères, dans certaines conditions, peuvent presque se comporter comme des personnes indépendantes, leur relation correspondant à celle existant entre l'homme et dieu pendant la période bicamérale ; 4) les différences contemporaines entre les hémisphères, du point de vue de la fonction cognitive du moins, font écho à ces différences de fonction entre l'homme et dieu, comme on le voit dans les écrits de l'homme bicaméral ; et 5) le cerveau est davantage susceptible d'être organisé par l'environnement que nous ne l'avons supposé jusqu'à présent, et, en conséquence, pourrait avoir subi ce passage de l'homme bicaméral à l'homme conscient, en se fondant essentiellement sur l'apprentissage et la culture.

Le reste de ce chapitre sera consacré à ces cinq observations.

1 / Les deux hémisphères comprennent le langage

Les dieux, comme je l'ai dit avec une certaine présomption, étaient des amalgames d'expériences admonitoires, constitués d'une fusion de tous les ordres donnés à la personne. Ainsi, tandis que les zones divines ne jouaient sûrement aucun rôle dans le langage, elles intervenaient sans aucun doute dans la perception et la compréhension du langage. Ce qui est le cas encore aujourd'hui. En fait, nous comprenons bien le langage avec les deux hémisphères. Les patients, victimes d'une attaque, qui ont des hémorragies à gauche du cortex, ne peuvent pas parler mais continuent à comprendre1. Si on injecte de l'amytal de sodium dans la carotide gauche, qui conduit vers l'hémisphère gauche (test de Wada), tout l'hémisphère est anesthésié, ne laissant fonctionner que l'hémisphère droit ; mais le sujet peut toujours suivre les instructions2. Les examens pratiqués sur les patients ayant subi une commissurotomie (dont je ferai une description plus complète dans un instant) montrent la remarquable capacité à comprendre de l'hémisphère droit3. Les objets nommés peuvent être généralement récupérés par la main gauche, et les ordres verbaux exécutés par la même main. Même quand on fait l'ablation de tout l'hémisphère gauche, l'hémisphère du langage, vous vous en souvenez, chez les patients humains souffrant de gliomes, l'hémisphère droit restant semble comprendre les questions du chirurgien immédiatement après l'opération, bien qu'il soit incapable de répondre1.

2 / 11 existe un vestige de fonction divine dans l'hémisphère droit

Si le modèle précédent est correct, il se pourrait qu'il reste des traces, si petites soient-elles, de l'ancienne fonction divine de l'hémisphère droit. On peut en fait être plus précis, ici. Etant donné que la voix des dieux n'impliquait évidemment pas de discours articulé, ni l'utilisation du larynx et de la bouche, on peut, dans une certaine mesure, exclure ce qui correspond à la zone de Broca et la zone motrice supplémentaire pour se concentrer sur ce qui correspond à la zone de Wernicke, c'est-à-dire la partie postérieure de la droite du lobe temporal, appelée côté non dominant. Si nous la stimulions à cet endroit, entendrions-nous alors la voix des dieux comme jadis ? Ou quelque vestige de cette voix ? Quelque chose qui nous permettrait de penser que, il y a trois mille ans, sa fonction était d'assurer la direction divine des activités humaines ?

On peut ici rappeler que c'est cette même zone qui avait été stimulée par Wilder Penfield dans une célèbre série d'études il y a quelques années2. Permettez-moi d'en parler dans le détail.

Ces observations ont été faites sur quelque soixante-dix patients, chez qui on avait diagnostiqué une épilepsie provoquée par des lésions, quelque part dans le lobe temporal. Avant de procéder à l'ablation chirurgicale du tissu cérébral endommagé, divers points à la surface du lobe temporal furent stimulés par un courant électrique de faible intensité. L'intensité de la stimulation était à peu près le courant minimum nécessaire pour provoquer des picotements dans le pouce par la stimulation de la zone motrice adéquate. Si l'on objecte que les phénomènes résultant de cette stimulation sont faussés par la présence d'une zone focale de gliose, de sclérose ou de cicatrice méningo-céré-brale, que l'on trouve généralement chez ces patients, je pense que l'on pourrait répondre à ces objections en relisant le rapport original. Ces anomalies, quand on les trouvait, étaient limitées dans l'espace et n'influaient en aucune façon sur les réactions du sujet, au moment de la stimulation1. On peut ainsi supposer, sans trop se tromper, que le résultat de ces études correspond à ce que l'on trouverait chez des individus normaux.

Dans la grande majorité des cas, c'est le lobe temporal droit qui était stimulé, et particulièrement la partie postérieure du lobe temporal vers sa convolution supérieure, et à droite, la zone de Wernicke. On obtient une série de réactions remarquables de la part des patients. Il s'agit, pour me répéter, du point auquel nous pourrions nous attendre à percevoir de nouveau l'appel des dieux de l'Antiquité, comme s'il venait de l'autre partie de notre esprit bicaméral. Est-ce que ces patients entendaient encore ces anciennes divinités ?

Voici quelques données représentatives :

Quand on le stimula dans cette zone, le cas 7, un étudiant de vingt ans, s'écria : « De nouveau, j'entends des voix ; je perds presque contact avec la réalité. Un murmure dans les oreilles et j'ai la légère impression qu'on m'avertit de quelque chose. » Et lors d'une seconde stimulation : « Des voix, les mêmes qu'auparavant. Je perdais de nouveau contact avec la réalité. » Quand on lui a posé la question, il a répondu qu'il ne pouvait pas comprendre ce que ces voix lui disaient. Elles étaient « indistinctes ».

Dans la majorité, des cas, les voix étaient également indistinctes. Le cas 8, une maîtresse de maison de vingt-six ans, stimulée à peu près dans la même zone, dit qu'il semblait y avoir une voix au loin, très loin. « Ça ressemblait à une voix disant des mots, mais elle était si faible que je ne pouvais pas la percevoir. » Le cas 12, une femme de vingt-quatre ans, stimulée successivement à des points différents du gynis supérieur du lobe temporal supérieur, dit : «J'entendais quelqu'un qui parlait à voix basse, je ne sais pas exactement. » Avant d'ajouter : « Il y avait des mots et des murmures, mais je ne peux pas les comprendre. » Ensuite, après avoir été stimulée sur un peu plus de deux centimètres le long du gyrus, elle resta d'abord silencieuse avant de pousser un grand cri. « J'ai entendu des voix et puis j'ai crié. J'ai eu une sensation dans tout le corps. » Ensuite, sti-mulée de nouveau près des premières stimulations, elle se mit à sangloter : « Encore la voix de cet homme ! La seule chose que je sais, c'est que mon père me fait très peur. » Elle n'avait pas perçu cette voix comme celle de son père ; elle le lui rappelait simplement.

Certains patients entendaient de la musique, des mélodies inconnues qu'ils pouvaient fredonner au chirurgien (cas 4 et 5). D'autres entendaient des gens de leur famille, en particulier leur mère. Le cas 32, une femme de vingt-deux ans, entendait sa mère et son père parler et chanter, et puis, stimulée à un autre endroit, sa mère « juste crier ».

De nombreux patients pensaient que la voix venait de lieux étranges et inconnus. Le cas 36, une femme de vingt-six ans, stimulée à peu près dans la partie postérieure du gyrus supérieur du lobe temporal droit, dit : « Oui, j'ai entendu des voix en marchant le long de la rivière. Une voix d'homme et une voix de femme qui appelaient. » Quand on lui demanda comment elle pouvait dire que c'était le long de la rivière, elle dit : «Je crois que j'ai vu la rivière. » Quand on lui demanda quelle rivière, elle dit : « Je ne sais pas. J'ai l'impression que c'était celle où j'allais quand j'étais petite. » Stimulée à d'autres endroits, elle entendit la voix de gens qui s'appelaient quelque part d'un immeuble à l'autre. Et à un point contigu, la voix d'une femme appelant dans une scierie, bien qu'elle soutînt ne s'être «jamais trouvée dans une scierie. »

Quand on situait de quel côté venait la voix, ce qui était rarement le cas, il s'agissait du côté opposé. Le cas 29, un homme de vingt-cinq ans, stimulé au milieu du gyrus temporal droit, dit : « Quelqu'un qui me dit à l'oreille gauche : "Sylvère, Sylvère !" C'était peut-être mon frère. »

Les voix et la musique, qu'elles soient confuses ou reconnues, étaient perçues comme réelles, ainsi que les hallucinations visuelles, comme Achille entendant Thétis, ou Moïse entendant la voix de Yahvé sortant du buisson ardent. Le cas 29, le même que ci-dessus, lors d'une autre stimulation, vit aussi « quelqu'un qui parlait à un autre et il a dit son nom, mais je n'ai pas pu le comprendre ». Quand on lui demanda s'il avait vu la personne, il répondit : « C'était tout comme dans un rêve. » Et quand on lui demanda ensuite si la personne était là, il dit : « Oui, monsieur, à peu près au même endroit où est assise l'infirmière avec les lunettes. »

Chez les patients un peu plus âgés, seules des stimulations préliminaires provoquaient une hallucination. Une Canadienne française de trente-quatre ans, le cas 24, qui avait été stimulée auparavant sans résultat, dit soudainement, quand on la stimula dans la partie supérieure du gyrus du lobe temporal droit : « Attendez une seconde, je vois quelqu'un ! » Ensuite, un peu plus de deux centimètres plus haut : « Oui, là, là, là ! C'était lui, il est venu cet imbécile ! » Puis stimulée un peu plus haut, bien qu'encore dans ce qui correspond à la zone de Wer-nicke à droite, « Là, là, j'entends ! C'était seulement quelqu'un qui voulait me parler, et il disait : "Vite, vite, vite !". »

Mais à un plus jeune âge, il semble nettement que les hallucinations provoquées par la stimulation du lobe temporal droit sont plus frappantes, plus vives et plus admonitoires. Un garçon de quatorze ans, le cas 34, avait vu deux hommes assis dans des fauteuils et chantant, tout en le regardant. Une fille de quatorze ans, le cas 15, quand on la stimula au niveau du gyrus postérieur supérieur du lobe temporal droit, s'écria : « Oh, tout le monde se remet à me gronder, faites-les taire ! » La durée de la stimulation fut de deux secondes ; les voix durèrent onze secondes. Elle expliqua : « Ils crient après moi parce que j'ai fait une bêtise, tout le monde crie. » A tous les points de stimulation le long du lobe temporal postérieur de l'hémisphère droit, elle entendit crier. Et même lorsqu'on la stimula quatre centimètres devant le premier point, elle s'écria : « Les voilà qui se remettent à crier ; arrêtez-les ! » Les voix provoquées par une seule stimulation duraient vingt et une secondes.

Je ne devrais pas donner l'impression que c'est aussi simple. J'ai sélectionné ces exemples. Chez certains patients, il n'y avait aucune réaction. De temps à autre, ces expériences ont entraîné des illusions autoscopiques comme celles dont nous avons parlé en 1.2. Ce qui complique encore le problème, c'est que la stimulation des points correspondants à gauche, autrement dit l'hémisphère habituellement dominant, peut également donner lieu à des hallucinations similaires. En d'autres termes, ces phénomènes ne sont pas limités au lobe temporal droit. Ceci dit, les exemples de réaction à des stimulations à gauche sont beaucoup moins fréquents et arrivent avec moins d'intensité.

Ce qui est important dans presque toutes ces expériences provoquées par la stimulation, c'est leur altérité, leur radicale différence d'avec le moi, plus que les actions et les paroles du moi lui-même. A quelques exceptions près, les patients n'ont jamais, au cours de cette expérience, mangé, parlé, fait l'amour, couru, ou joué. Dans presque tous les cas, le sujet était passif, subissait une action, tout comme l'homme bicaméral dirigé par ses voix.

Subissait l'action de quoi ? Penfield et Perot pensent qu'il s'agit simplement de l'expérience passée, d'un retour à des jours anciens. Ils essaient d'expliquer que cette impossibilité à reconnaître, que l'on rencontre si régulièrement, n'est que de l'oubli. Ils supposent qu'il s'agissait de souvenirs réels et précis qui, avec plus de temps au cours de l'expérience, auraient pu être pleinement identifiés. En fait, leurs questions aux patients durant la stimulation étaient inspirées par cette hypothèse. Parfois, en effet, le patient donnait bien des réponses précises. Mais, bien plus représentatif de ces données dans l'ensemble, est le fait que le patient répondait toujours qu'on ne pouvait pas appeler ces expériences des souvenirs.

A cause de cela, et à cause de l'absence globale d'images personnelles actives, que sont habituellement les souvenirs que nous avons, je propose de dire que les conclusions de Penfield et Pérot sont erronées. Ces zones du lobe temporal ne sont pas « le réceptacle cérébral d'une expérience auditive ou visuelle », pas plus qu'elles ne sont le moyen de la retrouver ; ce sont plutôt des combinaisons et des amalgames de certains aspects de cette expérience. Les faits observés, à mon avis, ne justifient pas l'af-firmation selon laquelle ces zones « jouent, dans la vie adulte, un quelconque rôle dans la réminiscence subconsciente de l'expérience passée, qu'elles mettraient à la disposition de l'interprétation présente ». Disons plutôt que les données nous emmènent loin de cela, vers des hallucinations qui distillent en particulier des expériences admonitoires, qui s'incarnent et se rationalisent peut-être dans l'expérience réelle, chez les patients à qui on a demandé de les décrire.

3 / Les deux hémisphères peuvent agir de façon indépendante

Dans notre modèle de cerveau de l'esprit bicaméral, on a supposé que la partie divine et la partie humaine agissaient et pensaient, en quelque sorte, de façon indépendante. Et si nous disons maintenant que la dualité de cette ancienne mentalité est représentée par la dualité des hémisphères cérébraux, n'est-ce pas une personnification injustifiée des parties du cer-veau ? Est-il possible de penser que les deux hémisphères du cerveau sont presque deux individus, dont seul l'un peut, à l'évidence, parler, tandis que les deux peuvent écouter et comprendre ?

Il est raisonnable de le penser lorsqu'on observe un autre groupe d'épileptiques. Il s'agit d'environ une douzaine de patients neurochirurgicaux qui ont subi une commissurotomie totale, c'est-à-dire la coupure de toute interconnexion à michemin entre les deux hémisphères1. Cette opération, dite du « cerveau divisé » (ce qu'elle n'est pas vraiment, puisque les parties profondes du cerveau sont toujours connectées), guérit en général l'épilepsie, par ailleurs impossible à soigner, en empêchant l'extension de l'excitation neurale anormale à tout le cortex. Immédiatement après l'opération, certains patients perdent la parole pendant près de deux mois, alors que d'autres n'ont absolument aucun problème, sans que personne sache pourquoi. Peut-être avons-nous chacun une relation légèrement différente entre nos hémisphères. La guérison est progressive, tous les patients souffrant d'une courte période d'amnésie (due probablement à la section des petites commissures de l'hippocampus), de quelques problèmes d'orientation, et d'épuisement mental.

Or, ce qui est surprenant chez ces patients, environ un an après leur guérison, c'est qu'ils n'ont pas l'impression d'être très différents de ce qu'ils étaient avant l'opération. Ils ne perçoivent rien d'anormal à leur état. En ce moment, ils regardent la télévision ou ils lisent le journal sans se plaindre de quoi que ce soit en particulier. Un observateur ne remarque rien de différent chez eux.

Par contre, lors d'un contrôle rigoureux des données sensorielles, des anomalies passionnantes et importantes apparaissent.

Quand vous regardez quelque chose, disons le mot du milieu de cette ligne imprimée, tous les mots à gauche sont vus uniquement par l'hémisphère droit, et tous les mots à droite par l'hémisphère gauche. Lorsque les connexions entre les hémisphères sont intactes, il n'y a pas de problème particulier pour coordonner les deux, bien qu'il soit vraiment étonnant que nous puissions lire. Par contre, si l'on coupait vos connexions hémisphériques, il en serait tout autrement. Commençant au milieu de cette ligne, toute la ligne à droite serait lue comme avant et vous pourriez la lire presque comme d'habitude. Mais toutes les lignes imprimées, et toute la page à votre gauche, seraient invisibles. Pas tout à fait invisibles ; il n'y aurait rien, absolument rien, encore moins que le rien que vous pouvez imaginer. Et ce, à tel point que vous ne seriez même pas conscient qu'il n'y a rien, aussi curieux que cela puisse paraître. Gomme dans le phé-nomène de la tache aveugle, le « rien » est en quelque sorte comblé, recousu, comme si ce rien n'avait rien d'anormal. Cependant, en fait, tout ce rien serait dans votre autre hémisphère qui verrait « tout » ce que vous ne verriez pas : les lignes à gauche, et ce, parfaitement bien. Mais, étant donné qu'il n'a pas de discours articulé, il ne peut pas dire qu'il voit quelque chose. C'est comme si « vous », quel que soit le sens de ce mot, étiez « dans » votre hémisphère gauche et qu'avec vos commissures coupées, vous ne pouviez pas savoir ou être conscient de ce qu'une tout autre personne, autrefois également « vous », verrait ou penserait dans l'autre hémisphère. Deux personnes dans une tête.

Voici un des exercices que l'on fait faire aux patients ayant subi une commissurotomie. Le patient fixe le centre d'un écran transparent ; des diapositives d'objets projetées à gauche de l'écran sont ainsi vues uniquement par l'hémisphère droit et ne peuvent être commentées verbalement, bien que le patient puisse utiliser sa main gauche (contrôlée par l'hémisphère droit) pour indiquer une image correspondante ou rechercher cet objet parmi d'autres, tout en maintenant qu'il ne l'a pas vu1. Ces stimuli perçus uniquement par l'hémisphère droit non dominant sont emprisonnés là, et ne peuvent être « dits » à l'hémisphère gauche, où se trouvent les zones du langage car les connexions ont été coupées. Le seul moyen de savoir si l'hémisphère droit a bien ces informations est de lui demander d'utiliser sa main gauche pour l'indiquer ; chose qu'il peut faire facilement.

Si deux signes différents sont projetés simultanément sur les champs visuels droit et gauche, par exemple, un « signe dollar » à gauche et un « point d'interrogation » à droite, et si l'on demande au sujet de dessiner ce qu'il a vu, en utilisant la main gauche cachée par un écran, il dessine le signe dollar. Mais si on lui demande ce qu'il vient de dessiner sans le voir, il soutient que c'est le point d'interrogation. En d'autres termes, un hémisphère ne sait pas ce que l'autre hémisphère a fait.

De même, si le nom d'un objet quelconque, comme le mot « gomme », est projeté dans le champ visuel gauche, le sujet est alors en mesure de retrouver une gomme parmi un ensemble d'objets cachés derrière un écran, au moyen de sa seule main gauche. Si on demande au sujet quel est l'objet qui se trouve derrière l'écran après qu'il a été correctement sélectionné, « il », dans l'hémisphère gauche, ne peut pas dire ce que le « il » muet de l'hémisphère droit tient dans la main gauche. De même, la main gauche peut faire cela si le mot « gomme » est dit, mais l'hémisphère du langage ne sait pas à quel moment la main gauche a découvert l'objet. Ceci démontre, évidemment, ce que j'ai dit plus haut, à savoir que les deux hémisphères comprennent le langage, mais il n'a jamais été possible de découvrir l'ampleur de cette compréhension par l'hémisphère droit.

De plus, on découvre que l'hémisphère droit est capable de comprendre des définitions compliquées. Après la projection de « instrument coupant » dans le champ visuel gauche, perçu donc par l'hémisphère droit, la main gauche indique un rasoir, ou du savon après la projection de « détergent », ou une pièce de vingt-cinq cents après avoir vu « introduit dans les distributeurs automatiques »'.

De plus, l'hémisphère droit, chez ces patients, peut réagir de façon émotionnelle sans que l'hémisphère gauche, celui du langage, sache de quoi il s'agit. Si, parmi une série de figures géométriques neutres projetées indifféremment dans les champs visuels droit et gauche, ce qui veut dire respectivement dans l'hémisphère gauche et l'hémisphère droit, on projette par surprise la photo d'une femme nue du côté gauche, dans l'hémisphère droit, le patient, en réalité l'hémisphère gauche du patient, dit qu'il n'a rien vu, sinon un éclair de lumière. Mais le large sourire, le rougissement et le rire nerveux qui suivent contredisent ce que l'hémisphère du langage vient de dire. Quand on lui demande ce que signifie ce large sourire, l'hémisphère gauche répond qu'il n'en a aucune idée1. Ces expressions faciales et ces rougissements, soit dit en passant, ne se limitent pas à un côté du visage, étant donné qu'ils sont médiatisés par les profondes interconnexions du tronc cérébral. L'expression de l'affectivité n'est pas l'affaire du cortex.


Il en est de même pour les autres sens. Les odeurs présentées à la narine droite et donc à l'hémisphère droit (les fibres olfactives ne se croisent pas) de ces patients ne peuvent pas être nommées par l'hémisphère parlant, bien que ce dernier puisse très bien dire si l'odeur est agréable ou non. Il se peut même que le patient pousse un grognement, ait des réactions de dégoût ou pousse un « Pouah ! » en sentant une odeur nauséabonde, sans qu'il puisse dire s'il s'agit d'ail, de fromage ou d'un aliment pourri2. Les mêmes odeurs présentées à la narine gauche peuvent être parfaitement nommées et décrites. Ce que cela signifie, c'est que l'émotion du dégoût se dirige vers l'hémisphère parlant en passant par le système limbique et le tronc cérébral, contrai-rement aux informations plus précises traitées par le cortex.

En fait, il y a des raisons de croire que c'est l'hémisphère droit qui provoque couramment les réactions émotionnelles de déplaisir dans le système limbique et le tronc cérébral. Dans les situations de test, quand on fait connaître la bonne réponse à l'hémisphère droit silencieux, et qu'il entend ensuite l'hémisphère gauche dominant faire des fautes évidentes, il arrive que le patient fronce les sourcils, fasse la grimace ou secoue la tête. Ce n'est pas seulement une façon de parler que de dire que l'hémisphère droit est agacé par les réponses erronées données par l'autre. Il en est probablement de même pour l'agacement de Pallas Athena quand elle saisit les cheveux blonds d'Achille et le détourne de son projet de tuer son roi {Iliade, I, 197), ou pour l'agacement de Yahvé devant les iniquités de son peuple.

Il y a, bien sûr, une différence. L'homme bicaméral avait toutes ses commissures intactes. Mais j'essaierai de montrer plus loin qu'il est possible que le cerveau soit réorganisé par des changements de l'environnement tels que les déductions de ma comparaison ne sont pas totalement stupides. Quoi qu'il en soit, les études faites sur ces patients ayant subi une commissurotomie prouvent, de façon concluante, que les deux hémisphères peuvent fonctionner de sorte qu'ils ressemblent à deux personnes indépendantes, qu'étaient, à mon avis, durant la période bica-mérale, la personne et son dieu.

4 / Les différences entre les deux hémisphères du point de vue de la fonction cognitive reflètent les différences entre Dieu et l'homme

Si ce modèle de cerveau de l'esprit bicaméral est correct, on s'attendrait à des différences prononcées du point de vue de la fonction cognitive entre les deux hémisphères. Plus précisément, à ce que ces fonctions nécessaires au côté humain se trouvent dans l'hémisphère gauche ou dominant, et que ces fonctions nécessaires aux dieux soient plus accentuées dans l'hémisphère droit. En outre, il n'y a aucune raison de ne pas penser que les vestiges de ces différentes fonctions sont présentes dans l'organisation du cerveau de l'homme contemporain.

La fonction des dieux consistait essentiellement à diriger et à organiser l'action dans des situations nouvelles. Les dieux évaluent les problèmes et organisent l'action en fonction de la structure ou du but du moment, créant ainsi à des civilisations bica-mérales complexes, qui font coïncider tous les moments disparates : le temps des semailles, des récoltes, le tri des produits, tout ce vaste assemblage de choses dans un grand dessein ; les indications et les instructions à l'homme neurologique dans ce sanctuaire analytique verbal qu'est l'hémisphère gauche. On pourrait donc s'attendre à ce que l'une des fonctions de l'hémisphère droit qui subsiste aujourd'hui soit une fonction d'organisation, qui consisterait à trier les expériences d'une civilisation et à les rassembler dans un schéma qui pourrait « dire » à l'individu ce qu'il doit faire. La lecture attentive de diverses paroles des dieux dans l'Iliade, l'Ancien Testament ou d'autres écrits anciens confirme cette analyse. Différents événements, passés et futurs, sont triés, classés, synthétisés au sein d'une nouvelle représentation, souvent de cette synthèse ultime que constitue la métaphore. Et ces fonctions devraient, par conséquent, caractériser l'hémisphère droit.

Les observations cliniques corroborent cette hypothèse. Grâce à l'analyse des patients ayant subi une commissuroto-mie, mentionnée plus haut, on sait que l'hémisphère droit et sa main gauche savent parfaitement trier et classer des formes, des tailles et des textures. Par l'étude de patients souffrant de lésions cérébrales, on sait que les dégâts causés à l'hémisphère droit ont des répercussions sur la perception de l'espace et des formes, qui est une tâche synthétique1. Les labyrinthes sont des problèmes dans lesquels divers éléments d'une structure spatiale doivent être organisés dans l'apprentissage. Les patients chez qui on a procédé à l'ablation du lobe temporal droit trouvent presque impossible l'apprentissage des allées des labyrinthes visuels et tactiles, alors que les patients souffrant de lésions d'un ampleur égale dans le lobe temporal gauche rencontrent peu de difficulté1.

Un autre exercice qui consiste à organiser des éléments dans une structure spatiale est le Test des Cubes de Koh, utilisé couramment dans de nombreux tests d'intelligence. On montre au sujet une structure géométrique simple, et on lui demande de la reproduire avec des cubes sur lesquels on a peint ces éléments. La plupart d'entre nous peuvent facilement le faire. Mais les patients atteints de lésions cérébrales à l'hémisphère droit trouvent cela extrêmement difficile, à tel point que ce test est utilisé pour diagnostiquer des traumatismes de l'hémisphère droit. Chez les patients, dont j'ai parlé plus haut, ayant subi une com-missurotomie, la main droite ne parvient souvent pas à associer le dessin avec les cubes. La main gauche, la main des dieux en quelque sorte, n'a absolument aucune difficulté. Avec certains de ces patients, il fallait même que l'observateur empêche la main gauche d'aider la main droite dans ses tentatives maladroites d'effectuer cette simple tâche2. On a donc conclu de ces études et d'autres que l'hémisphère droit est plus impliqué dans des tâches de synthèse et de construction de l'espace, tandis que l'hémisphère gauche est plus verbal et analytique. L'hémisphère droit, probablement comme les dieux, voit le sens des éléments uniquement dans un contexte ; il considère les ensembles. Tandis que l'hémisphère gauche, ou dominant, comme le côté humain de l'esprit bicaméral, considère les éléments eux-mêmes.

Ces résultats cliniques ont été confirmés chez des personnes normales dans ce qui promet d'être la première de beaucoup d'études futures3. On a placé des électrodes sur les lobes temporal et pariétal des deux côtés de sujets normaux, à qui on faisait passer ensuite différents tests. Quand on leur demandait d'écrire divers types de lettres faisant appel à des capacités verbales et analytiques, les électro-encéphalogrammes montraient des ondes rapides de faible intensité du côté de l'hémisphère gauche, ceci indiquant que cet hémisphère faisait le travail, tandis que des ondes alpha lentes (perçues dans les deux hémisphères chez un sujet au repos ayant les yeux fermés) apparaissaient du côté de l'hémisphère droit, montrant qu'il ne faisait pas le travail. Quand on montre à ces sujets des tests synthétiques portant sur l'espace, comme le Test des Cubes de Koh utilisé dans les études cliniques, on trouve l'inverse. Là, c'est l'hémisphère droit qui fait le travail.

On peut faire d'autres déductions pour savoir quelle fonction particulière pourrait subsister dans l'hémisphère droit en examinant ce que les voix divines de l'esprit bicaméral devaient faire dans des situations données. Pour trier et synthétiser l'expérience et en tirer des instructions nécessaires à l'action, les dieux devaient effectuer un certain type d'identification. Dans toutes les paroles des dieux des anciens écrits, on trouve couramment de telles identifications. Je ne veux pas parler d'identification de personnes en particulier, mais plus généralement de types de gens, de catégories, autant que des individus. Un jugement important pour l'être humain de n'importe quel siècle est l'identification de l'expression du visage, en particulier pour y déceler des intentions amicales ou hostiles. Si un homme bicaméral voyait un inconnu venir vers lui, il était d'une importance considérable du point de vue de sa survie que le côté divin de son esprit décide si la personne avait des intentions amicales ou hostiles.

Le dessin ci-contre est une expérience que j'ai conçue il y a une dizaine d'années à partir de cette hypothèse. Les deux visages sont symétriques. Jusqu'à maintenant, j'ai demandé à quelque mille personnes quel visage leur paraissait le plus heureux. De façon assez systématique, environ 80 % des droitiers ont choisi le visage du bas avec le sourire montant sur leur gauche. Ils examinaient donc ce visage avec leur hémisphère droit, à supposer, naturellement, qu'ils regardaient le centre du visage. On peut obtenir un résultat plus frappant par la présentation tachistoscopique : si le point focal au centre est éclairé à raison d'un dixième de seconde, le visage du bas paraît toujours plus heureux aux droitiers.

Une autre hypothèse, bien sûr, est que cette tendance à juger de l'expression du visage par le champ visuel gauche est une transposition de la lecture de gauche à droite. Dans nos cultures, il est certain que ceci en accentue l'effet. Ceci dit, le fait que l'explication par l'hémisphère est à la base de cela est confirmé par les résultats obtenus auprès des gauchers ; 55 % des gauchers ont dit que le visage du haut avait l'air plus heureux, ce qui laisse supposer que c'est l'hémisphère gauche qui élaborait le jugement. Et on ne peut pas comprendre cela en se basant sur l'hypothèse du sens de la lecture. De plus, chez les gens qui sont totalement latéralisés à gauche, gauchers à tous points de vue, la probabilité qu'ils voient le visage le plus heureux en haut paraît beaucoup plus forte.

Nous avons récemment fait une découverte semblable, en utilisant les photos d'un acteur exprimant la tristesse, la joie, le dégoût ou la surprise1. Nos sujets, soigneusement sélectionnés parce qu'ils étaient droitiers, regardaient d'abord le point de fixation d'un tachistoscope, puis on leur présentait une photo projetée l'espace de quelques millisecondes au centre, et une autre ensuite soit à droite, soit à gauche du champ visuel pendant le même laps de temps. On demandait aux sujets de dire si c'étaient les mêmes photos ou si elles étaient différentes, et on enregistra le temps nécessaire pour prendre la décision. La plupart des sujets pouvaient associer les expressions du visage plus correctement et en moins de temps quand on leur présentait le visage à gauche et donc à l'hémisphère droit. En utilisant un groupe témoin, des images dessinées à la hâte des mêmes expressions faciales (qui étaient en fait des dessins non représentatifs) pouvaient être associées plus vite et plus correctement quand on les présentait à gauche, mais beaucoup moins bien que les expressions du visage proprement dites.

Les observations cliniques récentes confirment parfaitement cela. L'impossibilité à reconnaître les visages, et pas seulement les expressions, est beaucoup plus souvent due à des traumatismes de l'hémisphère droit que de l'hémisphère gauche. Dans les examens cliniques, on demande au patient d'associer un visage vu de face et le même vu de trois quarts dans des conditions d'éclairage différent. Les patients ayant des lésions de l'hémisphère droit trouvent cela extrêmement difficile à la différence des sujets normaux ou des patients ayant des lésions à l'hémisphère gauche2. L'identification des visages et de leur expression est donc, en premier lieu, une fonction de l'hémisphère droit.

Et faire la différence entre un ami et un ennemi dans les situations nouvelles était une des fonctions d'un dieu.

5 / Un nouveau regard sur le cerveau

Comment, m'objectera-t-on, est-il possible qu'un tel système, un cerveau adapté à ce que j'ai appelé un esprit bicamé-ral, ce fondement de la civilisation humaine pendant des milliers d'années, mette en jeu des zones comme celles dont nous avons parlé dans le modèle ; comment sa fonction peut-elle changer sur une période si courte, au point que les voix autoritaires ne sont plus entendues et que nous obtenons cette nouvelle organisation appelée la conscience ? Bien que le nombre de génocides ayant eu lieu dans le monde pendant ces changements ait suffi à permettre une certaine sélection et une évolution naturelles, je ne souhaite, en aucun cas, en rester là. Cette sélection naturelle telle qu'elle a eu lieu pendant ces périodes de développement de la conscience a certainement contribué à sa survie, mais on ne peut pas dire qu'elle ait fait évoluer la conscience à partir de l'esprit bicaméral, au sens où la nageoire d'un phoque s'est développée à partir d'une griffe ancestrale.

Pour vraiment comprendre la situation, il est nécessaire d'adopter un point de vue sur le cerveau différent de celui qui avait cours il y a quelques décennies. Il met l'accent sur la plasticité du cerveau, sa représentation redondante de capacités psychologiques à l'intérieur d'un centre spécialisé, c'est-à-dire d'une région, le multiple contrôle de capacités psychologiques par plusieurs centres, couplés bilatéralement ou selon ce que Hughlins Jackson a appelé les « rereprésentations » d'une fonction que l'on trouve à des niveaux de plus en plus élevés et de plus en plus jeunes, du point de vue phylogénétique, du système nerveux1. L'organisation du cerveau d'un mammifère permet ainsi de regrouper ces phénomènes expérimentaux sous la rubrique du « rétablissement de la fonction ». Cette caractéristique donne une vision du cerveau beaucoup plus plastique, avec un surplus spectaculaire de neurones tel que, par exemple, on peut couper 98 % des canaux optiques d'un chat, sans que la discrimination de la lumière et des formes soit atteinte1. Le cerveau fourmille de centres redondants, chacun pouvant exercer une influence directe sur une voie finale commune, ou moduler l'activité des autres, ou les deux ; leur disposition pouvant prendre des formes et des degrés multiples de lien entre les centres constituants.

Toute cette représentation redondante de contrôles multiples nous donne une idée d'un genre de cerveau beaucoup plus changeant que celui décrit par les neurologues précédents. Une action particulière ou un ensemble d'actions engagent une foule de neurones semblables dans un centre donné et peuvent mettre en jeu plusieurs centres différents organisés en structures diverses d'inhibition et d'encouragement, suivant leur situation du point de vue de l'évolution. L'étroitesse du lien entre deux centres varie énormément d'une fonction à l'autre2. En d'autres termes, l'importance des changements que le point des fonctions du cortex peut subir est différente suivant les fonctions, mais le fait que cette adaptabilité est un trait caractéristique du cerveau du mammifère supérieur devient de plus en plus évident. Le but biologique, à savoir l'avantage de cette représentation redondante du point de vue de la sélection, ainsi que le contrôle multiple et la plasticité qui en résulte, est double : il protège l'organisme contre les effets des lésions cérébrales et, plus important encore peut-être, il donne un organisme ayant une faculté d'adaptation beaucoup plus grande aux défis constamment changeants de son environnement. Je pense ici à ces changements qui caractérisent les glaciations successives dans l'existence de l'homme primate, et, naturellement, à ce défi encore plus grand que représente la chute de l'esprit bicaméral à laquelle l'homme s'est adapté avec la conscience.

Mais ceci ne veut pas simplement dire que la conduite de l'homme adulte est moins rigide que celle de son ancêtre, bien que ceci soit naturellement vrai. Fait plus important, il fournit un organisme dans lequel les premiers développements historiques de l'individu peuvent avoir une grande influence sur la façon dont le cerveau est organisé. Il y a quelques années, une telle idée aurait semblé tout à fait farfelue. Mais le nombre croissant des recherches a entamé tout concept rigide du cer-veau, et a mis en évidence à quel point le cerveau peut remarquablement compenser le manque de structures, que ce soit à la suite d'une blessure ou d'une malformation congénitale. De nombreuses études font apparaître qu'une blessure au cerveau chez les petits animaux peut n'avoir qu'une influence limitée sur le comportement adulte, tandis qu'une blessure semblable chez un adulte peut avoir de graves conséquences. Nous avons déjà noté qu'une blessure précoce à l'hémisphère gauche aboutit généralement à un transfert de tout le mécanisme du langage vers l'hémisphère droit.

L'un des cas les plus étonnants qui démontrent cette résistance du cerveau est celui d'un homme de trente-cinq ans mort d'une tumeur à l'abdomen. L'autopsie révéla qu'il n'avait pas, depuis la naissance, de corps bordant, de fornix, de septum pel-lucide, de thalami intermédiaires, et avait un hippocampus et des circonvolutions dentelées et hippocampales anormalement petites. En dépit de ces malformations remarquables, le patient avait toujours été « facile à vivre » et avait même été premier de sa classe à l'école1 !

Ainsi, le système nerveux qui se développe compense les traumatismes génétiques ou accidentels en suivant d'autres voies de développement moins favorables, qui utilisent le tissu intact. Chez les adultes, dont le développement est achevé, ce n'est plus possible. Les modes d'organisation neuraux normalement choisis ont déjà été réalisés. Ce n'est qu'au début du développement qu'une telle réorganisation des systèmes de contrôle multiple peut se mettre en place. Et ceci est sans aucun doute vrai de la relation entre les hémisphères, si essentielle dans notre exposé1.

En partant de ce principe, je ne vois aucune difficulté à considérer que, à l'époque bicamérale, ce qui correspond à la zone de Wernicke dans l'hémisphère droit non dominant avait sa fonction strictement bicamérale, tandis qu'au bout de mille ans de réorganisation psychologique, au cours desquels cette bicaméralité fut découragée lors de son apparition au début du développement, ces zones fonctionnent d'une manière différente. De même, on aurait tort de penser que, quelle que puisse être la neurologie de la conscience à l'heure actuelle, elle est définie une fois pour toutes. Les cas dont nous avons parlé indiquent qu'il en est tout autrement, que la fonction du tissu cérébral n'est pas indispensable, et que, peut-être, différentes organisations sont possibles.