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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

1. La conscience de la conscience

2. La conscience

3. L'esprit de /"Iliade

4. L'esprit bicaméral

5. Le cerveau dédoublé

6. L'origine de la civilisation

4: L'esprit bicaméral

Nous sommes des êtres humains conscients. Nous essayons de comprendre la nature humaine. L'hypothèse paradoxale à laquelle nous sommes parvenus dans le chapitre précédent est que, à un moment donné, la nature humaine était divisée en deux : une partie qui commandait, appelée dieu, et une partie qui obéissait, appelée homme. Aucune d'elles n'était consciente ; ce qui nous est presque incompréhensible. Et puisque nous sommes conscients et que nous désirons comprendre, j'aimerais ramener ceci à quelque chose qui nous est familier, comme l'était la nature de la compréhension que nous avons vue au chapitre 2. C'est ce que je vais essayer de faire dans ce chapitre.

L'HOMME BICAMÉRAL

On peut dire peu de choses pour rendre compréhensible cette partie humaine, si ce n'est en renvoyant au premier chapitre pour se souvenir de tout ce que l'on fait sans l'aide de la conscience. Mais comme une liste de « sans » est peu satisfaisante ! D'une certaine façon, nous souhaitons encore nous identifier à Achille. Nous avons encore l'impression qu'il doit, qu'il doit absolument, y avoir quelque chose qu'il ressent en lui. Ce que nous essayons de faire, c'est inventer un espace mental et un monde de comportements analogues, en lui, comme nous le faisons en nous-mêmes ou chez nos contemporains. Et cette invention, dis-je, ne vaut pas pour les Grecs de cette période.

Peut-être qu'une métaphore de quelque chose qui se rapproche de cet état pourrait être utile. Quand je conduis, je ne me dirige pas depuis la banquette arrière, mais je me trouve plutôt engagé et impliqué, en ayant peu conscience de ce que je fais'. En fait, ma conscience est généralement engagée à faire autre chose, qu'il s'agisse de parler avec vous si vous vous trouvez être mon passager, ou, peut-être, de réfléchir à l'origine de la conscience. Les mouvements de ma main, de mon pied et mon esprit, toutefois, se trouvent presque dans un monde différent. Quand je touche, c'est moi qui suis touché ; quand je tourne la tête, c'est le monde qui se tourne vers moi ; quand je vois, je suis en rapport avec un monde auquel j'obéis immédiatement, dans le sens où je roule sur la route, et pas sur le trottoir. Et je ne suis conscient de rien de tout cela. Je ne suis sûrement pas logique, non plus. Je suis entraîné, inconsciemment captivé, ou, si vous voulez, sans cesse sollicité, dans une totale réciprocité interactive, par ce qui peut être menaçant ou rassurant, attirant ou repoussant, et je réagis aux changements de circulation et à ses aspects particuliers avec fébrilité ou assurance, confiance ou méfiance, pendant que ma conscience est toujours préoccupée par d'autres problèmes.

Il vous suffit maintenant de soustraire cette conscience et vous obtenez ce qu'était un homme bicaméral. Le monde agissait sur lui et son action était inextricablement liée à ces événements sans que la conscience intervienne jamais. Maintenant, faites qu'une situation toute nouvelle survienne ; un accident devant vous, une route barrée, vous avez un pneu crevé, vous calez, et regardez !, notre homme bicaméral ne ferait pas ce que vous ou moi nous ferions, c'est-à-dire faire pivoter notre conscience sur le sujet, avec rapidité et efficacité afin de narrati-ser ce qu'il faut faire. Il devait attendre sa voix bicamérale qui, à l'aide de la sagesse admonitoire accumulée pendant sa vie, lui disait inconsciemment quoi faire.

LE DIEU BICAMÉRAL

Mais quelle était la nature de ces hallucinations auditives ? Certains ont du mal, ne serait-ce qu'à imaginer qu'il puisse y avoir des voix mentales, qui ont la même qualité vécue que des voix produites extérieurement. Après tout, il n'y a ni bouche, ni larynx dans le cerveau !

Quelles que soient les zones du cerveau utilisées, il est absolument sûr que ces voix existent réellement et qu'en faire l'expérience revient exactement à entendre un son réel. En outre, il y a de fortes chances que les voix bicamérales dans l'Antiquité étaient presque de la même nature que des hallucinations auditives chez des contemporains. Elles sont entendues par des gens tout à fait normaux, à des degrés divers. C'est souvent le cas dans des moments de stress, où l'on peut entendre la voix rassurante du père ou de la mère.

Cela arrive aussi au beau milieu de la réflexion sur un problème persistant. J'allais avoir trente ans, et je vivais seul sur Bea-con Hill, à Boston ; depuis une semaine, je réfléchissais, tel un autiste, à quelques problèmes de ce livre et j'étudiais notamment le problème de la nature de la connaissance et la façon dont on pouvait connaître. J'avais tourné en rond, avec mes certitudes et mes doutes, à travers le brouillard précieux des épistémologies, sans avoir trouvé d'endroit où me poser. Un après-midi, alors que j'étais allongé sur un canapé, plongé dans un désespoir intellectuel, rompant soudain un silence total, j'entendis une voix forte, précise et ferme, venant d'en haut, à ma droite, qui me dit : « Inclus celui qui connaît dans le connu ! » Je me levai, alors, avec peine et m'exclamai stupidement : « Bonjour », cherchant la personne qui était dans la pièce. La voix était venue d'un endroit précis. Il n'y avait personne ! Pas même derrière le mur, où je regardai d'un air penaud. Je ne pense pas que cette remarque profonde et vague était inspirée par les dieux, mais je crois sincèrement qu'elle ressemble à ce qu'entendaient ceux qui, par le passé, affirment avoir été choisis.

Ces voix peuvent être entendues par des gens parfaitement normaux, de façon plus régulière. A la fin des conférences sur la théorie contenue dans ce livre, j'ai eu la surprise de voir des membres de l'assistance venir me voir pour me parler de leurs voix. La jeune femme d'un biologiste me dit que, presque tous les matins, en faisant les lits et le ménage, elle avait de longues conversations instructives et agréables avec la voix de sa grand-mère défunte, pendant lesquelles c'était bien la voix de cette grand-mère qu'elle entendait. Ceci fut un choc pour le mari affolé, car elle n'en avait jamais parlé auparavant, étant donné que le fait d' « entendre des voix » est généralement considéré comme un signe de folie. Ce qui est le cas, naturellement, chez les malades. Mais, en raison de la peur qui entoure cette maladie, on ne connaît pas la fréquence réelle des hallucinations auditives régulières chez les gens normaux.

La seule étude approfondie, mais limitée, menée sur le sujet date du siècle dernier, en Angleterre1. On dénombra seulement les hallucinations des gens normaux et en bonne santé. Sur 7 717 hommes, 7,8% avaient vécu des hallucinations, à un moment ou un autre. Chez 7 599 femmes, le chiffre était de 12%. Ces hallucinations étaient les plus fréquentes chez les sujets ayant entre vingt et vingt-neuf ans ; le même âge, soit dit en passant, où la schizophrénie apparaît le plus couramment. Il y avait deux fois plus d'hallucinations visuelles qu'auditives. On découvrit aussi des différences entre les pays. Les Russes avaient deux fois plus d'hallucinations que la moyenne. Les Brésiliens encore davantage en raison de la haute fréquence des hallucinations auditives. Chacun peut se demander pourquoi exactement. L'un des défauts de cette étude, cependant, est que, dans un pays, où les fantômes constituent un sujet passionnant de conversation, il est difficile d'avoir des critères exacts de ce qu'on voit et entend réellement comme des hallucinations. Il est important et nécessaire d'avoir d'autres études meilleures sur le sujet1.

Les hallucinations chez les psychotiques

Bien sûr, c'est dans la souffrance de la schizophrénie que les hallucinations auditives, semblables aux voix bicamérales, sont les plus courantes et les mieux étudiées. Il s'agit cependant d'une question difficile. Au moindre signe d'hallucinations, on donne aux psychotiques une sorte de chimiothérapie, comme la thorazine, qui fait disparaître, précisément, les hallucinations. Cette méthode est pour le moins contestable, et peut être choisie non pas dans l'intérêt du patient, mais dans celui de l'hôpital, qui désire éliminer ce contrôle rival sur le patient. Mais on n'a jamais prouvé que les patients qui ont des hallucinations sont moins dociles que les autres. En fait, comparés à d'autres patients, les schizophrènes qui ont des hallucinations sont plus sympathiques, moins craintifs, plus aimables et plus ouverts aux autres, dans l'hôpital, que les patients qui n'en ont pas2. Et il arrive même que lorsque l'effet est, en apparence négatif, les voix entendues favorisent le processus de guérison.

En tout cas, depuis l'apparition de la chimiothérapie, le taux de patients victimes d'hallucinations est bien inférieur à ce qu'il était autrefois. Des études récentes ont révélé de grands écarts entre différents hôpitaux, allant de 50 % de psychotiques à l'hôpital de Boston à 30 % dans un hôpital de l'Oregon1, voire moins dans les hôpitaux où les patients de longue durée sont soumis à un traitement important. Ainsi, dans ce qui va suivre, je m'appuie beaucoup plus sur quelques vieux livres sur les psychoses, tels que le grand classique de Bleuler, Dementia Precox, dans lequel est plus clairement étudiée l'hallucination dans la schizophrénie2. Ceci est important si nous devons avoir une idée de la nature et de l'importance des voix bicamérales dans les premières civilisations.

La nature de ces voix

Les voix, dans la schizophrénie, entretiennent toutes sortes de relations avec le patient. Elles grondent, réconfortent, raillent, commandent, ou parfois annoncent simplement tout ce qui va arriver. Elles crient, gémissent, ricanent, et varient du plus léger murmure au cri le plus étourdissant. Souvent, ces voix acquièrent une qualité particulière : elles parlent très lentement, scandent des vers rimes ou rythmés, ou s'expriment dans une langue étrangère. Il arrive qu'il n'y ait qu'une seule voix, le plus souvent quelques voix, et parfois plusieurs voix. Comme dans les civilisations bicamérales, on reconnaît en elles des dieux, des anges, des diables, des ennemis ou bien une personne ou un membre particulier de la famille. Ou bien encore, de temps à autre, on les attribue à une sorte de dispositif qui rappelle la statuaire, dont on va voir, à cet égard, qu'il était important dans les royaumes bicaméraux.

Parfois, les voix poussent les patients au désespoir, leur ordonnant de faire quelque chose, puis leur faisant de violents reproches après que l'ordre a été exécuté. Parfois, il s'agit du dialogue de deux personnes parlant du patient. Parfois, le pour et le contre sont défendus par les voix de personnes différentes. Un père entend la voix de sa fille : « Il va mourir brûlé vif! », tandis que sa femme dit : « Il ne va pas être brûlé ! »' A d'autres occasions, plusieurs voix s'expriment en même temps, de façon inintelligible pour que le patient ne puisse pas suivre.

Leur lieu et leur fonction

Dans certains cas, notamment les plus graves, les voix ne sont pas localisées ; bien qu'elles le soient, en général. Elles appellent d'un côté ou de l'autre, de derrière, de dessus, de dessous. Elles parlent devant le patient. On peut avoir l'impression qu'elles viennent des murs, de la cave ou du toit, du ciel ou de l'enfer, de près ou de loin, de parties du corps ou des vêtements. Parfois aussi, selon l'expression d'un malade : « Elles prennent la forme des objets à travers lesquels elles parlent ; qu'il s'agisse des murs, des ventilateurs, des bois ou bien des champs. »2 Chez certains patients, il y a une tendance à associer les bonnes voix rassurantes à la droite, en haut, tandis que les mauvaises voix viennent d'en bas, à gauche. Dans de rares cas, le patient a l'impression qu'elles viennent de sa propre bouche, comme des corps étrangers formant des protubérances. Parfois, les voix sont situées dans des lieux bizarres : un patient affirmait que la voix était posée sur chacune de ses oreilles, l'une plus grande que l'autre, ce qui nous rappelle les ka et la façon dont ils sont représentes dans les statues de pharaon de l'ancienne Egypte, comme nous le verrons dans un chapitre ultérieur.

Très souvent, les voix critiquent les pensées et les actions du malade. Parfois, elles lui interdisent de faire ce qu'il était justement en train d'envisager. Un paranoïaque intelligent, originaire du canton de Thurgau, en Suisse, entretenait des sentiments hostiles à l'égard de son infirmier personnel. Alors que ce dernier rentrait dans la chambre, la voix dit, de son ton le plus réprobateur, avant que le malade ait dit quoi que ce soit : « Il fallait s'y attendre, un homme du Thurgau, tout à fait correct, frappant un infirmier personnel ! »'

Le fait capital ici, c'est que le système nerveux d'un malade opère des jugements de perception simple, dont son « moi » n'est pas conscient. Jugements qui peuvent ensuite être transmis aux voix, qui semblent prophétiques. Il se peut qu'un concierge, passant dans le couloir, fasse un léger bruit dont le malade n'est pas conscient. Mais il entend sa voix s'écrier : « Tiens, quelqu'un arrive dans le couloir avec un seau d'eau. » La porte s'ouvre ensuite, et la prophétie se réalise. La croyance dans le caractère prophétique d'une voix se développe et s'entretient ainsi, comme, probablement, à l'époque bicamérale.

Le patient suit ensuite ses seules voix et se trouve sans défense. Ou bien, si les voix ne sont pas claires, il attend, catato-nique et muet, qu'elles le façonnent, ou que les voix et les gestes des infirmiers le fassent.

D'habitude, la gravité de la schizophrénie varie durant le séjour à l'hôpital, et souvent les voix vont et viennent suivant l'état du malade. Parfois, elles apparaissent seulement quand il fait certaines choses, et ce, dans certaines circonstances précises. Chez de nombreux malades, avant la chimiothérapie actuelle, il n'y avait aucun moment'de liberté pendant la journée. Quand la maladie est très grave, les voix sont très fortes et viennent de l'extérieur ; quand elle l'est moins, les voix ont tendance à être des murmures intérieurs, et quand elles se trouvent à l'intérieur, elles sont parfois peu nettes. Il peut arriver qu'un patient dise : « Ce ne sont pas du tout des voix réelles, mais seulement des reproductions de la voix de proches décédés. » Des patients particulièrement intelligents, qui souffrent d'une forme bénigne de la maladie, ne savent pas s'ils entendent réellement les voix, ou si on les force à penser que ce sont des « pensées audibles », des « voix silencieuses » ou des « hallucinations de signification ».

Les hallucinations ne peuvent pas ne pas avoir une structure donnée dans le système nerveux qui les sous-tend. On peut clairement le voir en étudiant le problème chez ceux qui sont atteints d'une forte surdité depuis leur plus petite enfance. Car, même eux peuvent, sous une forme ou une autre, vivre des hallucinations auditives. C'est ce à quoi on assiste couramment chez les schizophrènes sourds. Dans une étude, 16 des 22 schizophrènes, atteints de forte surdité et victimes d'hallucinations, soutenaient qu'ils avaient entendu une sorte de message1. Une femme de trente-deux ans, sourde de naissance, qui s'en voulait d'avoir avorté pour des raisons médicales, affirmait qu'elle entendait des accusations de Dieu. Une autre, âgée de cinquante ans, sourde congénitale, entendait des voix surnaturelles qui déclaraient qu'elle avait des pouvoirs occultes.

La composante visuelle

Les hallucinations visuelles sont moins courantes dans la schizophrénie, mais parfois elles sont très nettes et très frappantes. L'un de mes sujets schizophrènes, un écrivain de chansons populaires très vivant, âgé de vingt ans, était assis dans une voiture depuis longtemps et attendait impatiemment un ami. Soudain, une voiture bleue surgit sur la route, et, bizarrement, ralentit, prit une couleur marron rouille, puis développa d'immenses ailes grises avant de survoler une haie et de disparaître dans un lent battement d'ailes. Sa grande peur, cependant, survint quand il vit les autres personnes dans la rue agir comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé. Pourquoi, sinon parce que tous étaient plus ou moins ligués contre lui pour lui dissimuler leurs réactions. Et pourquoi en serait-il ainsi ? C'est souvent quand la conscience narratise ces événements imaginaires et organise le monde autour d'eux, de manière rationnelle, que d'autres symptômes dramatiques apparaissent.

Il est intéressant de noter que les schizophrènes atteints d'une forte surdité, et qui n'ont pas d'hallucinations auditives, ont souvent des visions en langage muet. Une jeune fille de seize ans, qui était devenue sourde à l'âge de huit mois, se livrait à des dialogues étranges avec le vide et faisait des gestes en direction des murs. Une femme, sourde congénitale, communiquait par signes avec son petit ami, qu'elle voyait en hallucination. Il semble que d'autres malades, atteints de surdité, communiquent en permanence avec des gens imaginaires, au moyen d'un mélange de signes et de dessins de lettres. Une femme sourde de trente-cinq ans, qui avait perdu l'ouïe à l'âge de quatorze mois, partageait sa vie entre une sexualité libérée et des crises de colère violentes. Lors de son entrée à l'hôpital, elle expliqua en langage muet que chaque matin un esprit vêtu d'une robe blanche venait la voir et disait, en langage muet, des choses parfois effrayantes, qui déterminaient son humeur pour toute la journée. Une autre patiente atteinte de surdité crachait dans le vide, en disant qu'elle crachait sur les anges qui se cachaient là. Un homme de trente ans, sourd de naissance, voyait, autour de lui, des anges et des Lilliputiens moins agressifs, et croyait qu'il avait une baguette magique, avec laquelle il pouvait presque tout accomplir.

De temps à autre, lors-de ce qu'on appelle les états crépusculaires aigus, on peut voir des scènes entières, souvent à caractère religieux, et ce, même en plein jour ; les cieux ouverts sur un dieu qui parle au malade. Ou bien, parfois, des mots apparaissent au patient, comme devant Belshazzar. Un paranoïaque vit le mot « poison » en l'air, au moment même où l'infirmier lui faisait prendre son médicament. Dans d'autres cas, les hallucinations visuelles peuvent faire partie de l'environnement réel, avec des silhouettes marchant dans la chambre, ou se tenant au-dessus de la tête du docteur, de la même façon, à mon avis, qu'Athéna apparaissait à Achille. Plus couramment, lorsque les visions sont accompagnées de voix, il s'agit simplement d'une lumière ou d'un nuage de brouillard, comme Thétis apparaissant à Achille ou Yahvé à Moïse.

La libération des Dieux

Si nous avons raison de supposer que les hallucinations des schizophrènes ressemblent aux directives des dieux de l'Antiquité, il devrait donc y avoir une source physiologique commune, dans les deux cas. Il s'agit simplement, à mon avis, du stress. Chez les gens normaux, comme nous l'avons dit, le seuil de stress nécessaire au déclenchement des hallucinations est extrêmement élevé : la plupart d'entre nous ont besoin d'être plongés dans les soucis, avant d'entendre des voix. Mais chez les personnes sujettes aux psychoses le seuil est assez bas ; chez la jeune femme que j'ai décrite, par exemple, l'attente inquiète dans une voiture en stationnement suffisait. Ceci est dû, je pense, à la formation dans le sang, sous l'effet du stress produit par l'adrénaline, de substances anxiogènes, que l'individu, pour des raisons génétiques, est incapable de faire passer dans les reins aussi rapidement qu'une personne normale.

A l'époque de l'esprit bicaméral, on peut supposer que le seuil de stress nécessaire aux hallucinations était bas, beaucoup plus bas que chez les gens normaux ou les schizophrènes, aujourd'hui. Le seul stress nécessaire était celui qui survenait quand un changement de comportement était requis par un élément nouveau dans une situation quelconque. Tout ce qui ne pouvait pas être réglé sur la base de l'habitude, tout conflit entre le travail et la fatigue, entre l'attaque et la fuite, tout choix entre la personne à qui on devait obéir et ce qu'on devait faire, tout ce qui nécessitait une décision suffisait à provoquer une hallucination auditive.

On a maintenant clairement établi que la prise de décision, et je voudrais enlever toute trace de connotation consciente du mot « décision », est précisément ce qu'est le stress. Si des rats doivent traverser un grillage électrique chaque fois qu'ils désirent manger ou boire, ces rats développent des ulcères1. Ce ne sont pas les seules décharges électriques qui provoquent cela. Il faut qu'il y ait l'interruption correspondant au conflit intérieur ou le stress provoqué par la prise de décision de traverser le grillage ou de ne pas produire cet effet. Si deux singes sont placés dans un harnais, de telle façon que l'un peut appuyer sur une barre au moins une fois toutes les vingt secondes pour éviter que leurs pieds reçoivent une décharge régulière ; le singe qui décide aura des ulcères dans les trois ou quatre semaines qui suivent, alors que l'autre, qui est exposé aux mêmes décharges, n'aura rien2. C'est l'interruption qui précède la décision qui est importante. Car si l'expérience est réglée pour que l'animal puisse avoir une réaction efficace et reçoive, en retour, la confirmation de sa réussite, l'ulcère du cadre, comme on l'appelle souvent, ne se produit pas3.

Ainsi Achille, repoussé par Agamemnon, plongé dans ce stress précédant la décision, au bord de la mer grise, a-t-il la vision de Thétis sortant de la brume. Ainsi Hector, confronté à la souffrance de ne pas savoir s'il doit sortir des murs de Troie pour combattre Achille ou rester à l'intérieur, a-t-il la vision de la voix qui lui dit de sortir, dans le stress de la prise de décision. La voix divine y met fin avant qu'elle ait atteint un niveau important. Si Achille ou Hector avaient été des cadres modernes, vivant dans une culture réprimant les dieux qui soulagent du stress, ils auraient eu, eux aussi, leur part de maladies psychosomatiques.

L'AUTORITÉ DU SON

Nous ne pouvons pas laisser tomber le sujet du fonctionnement des hallucinations sans aborder la question fondamentale de savoir pourquoi on croit à ces voix et pourquoi on leur obéit. Car on croit qu'elles existent objectivement et réellement, et on leur obéit en tant que telles, en dépit de tout ce que prouvent l'expérience et une bonne dose de bon sens. Ainsi, les voix que le patient entend sont-elles plus réelles que la voix du médecin. Il le dit parfois : « Si ce n'est pas une voix réelle, je peux tout aussi bien dire que vous n'êtes pas vraiment en train de me parler », comme le dit un schizophrène à ses médecins. Et un autre, quand on lui posa la question, répondit :

Oui, monsieur, j'entends des voix précises, et même fortes ; elles nous interrompent, en ce moment même. Il m'est plus facile de les écouter, elles, que vous. Je crois plus facilement à leur importance et à leur réalité, et elles ne posent pas de questions1.

Le fait que lui seul entende ces voix n'a pas grande importance. Parfois il a l'impression qu'il a été honoré par ce don, choisi par les forces divines, élu et glorifié, et ce, même quand la voix lui fait des reproches amers, même quand elles le mènent à la mort. Il est, pour ainsi dire, face à face avec les pouvoirs auditifs élémentaires, plus vrais que le vent, la pluie ou le feu, des pouvoirs qui raillent, menacent et réconfortent, des pouvoirs par rapport auxquels il ne peut pas prendre de recul pour les voir de façon objective.

Il n'y a pas si longtemps, par un après-midi ensoleillé, un homme était allongé dans une chaise longue sur la plage de Coney Island. Tout à coup, il entendit une voix si forte et si claire qu'il regarda ses compagnons, persuadé qu'eux aussi avaient dû entendre cette voix. Voyant qu'ils agissaient comme si rien ne s'était passé, il commença à se sentir bizarre et déplaça sa chaise. Puis :

... Soudain, plus claire, plus grave et même plus forte qu'avant, la voix profonde revint vers moi, en plein dans mon oreille, et je me sentis tendu et tremblant. « Larry Jayson, je t'ai déjà dit que tu ne valais rien. Pourquoi es-tu assis, là, en faisant croire aux autres que tu es aussi bon que les autres, alors que c'est faux ? A qui veux-tu le faire croire ? »

La voix grave était si forte et si claire que tout le monde devait l'avoir entendue. Il se leva et s'éloigna lentement, descendit les marches de la promenade jusqu'à la bande de sable. Il attendit de voir si la voix revenait. Ce qu'elle fit, martelant ses paroles cette fois-ci, pas à la façon dont vous entendez les mots en général, mais sur un ton plus grave,

... comme si toutes les parties de mon corps étaient devenues des oreilles, mes doigts entendant les mots, ainsi que mes jambes et ma tête. « Tu ne vaux rien », dit la voix tout aussi grave, avec lenteur. « Tu as été un bon à rien sur terre. Voilà l'océan. Tu ferais aussi bien de te noyer. Rentre dans l'eau et ne t'arrête pas. »
Dès que la voix se fut tue, j'ai su, à son ordre impérieux, que je devais lui obéir1.

Le patient qui marchait sur le sable battu par les eaux à Coney Island entendit le martèlement de ses voix avec autant de netteté qu'Achille entendit Thétis, le long des rivages brumeux de la mer Egée. Et de même qu'Agamemnon « devait obéir » à 1' « ordre impérieux » de Zeus, ou Paul à l'ordre de Jésus devant Damas, de même Mr Jayson s'avança dans l'océan Atlantique pour se noyer. Contre la volonté de ses voix, il fut sauvé par des maîtres nageurs et emmené à l'hôpital Bellevue, où il se remit avant de décrire son expérience bicamérale.

Dans des cas moins graves, les patients, quand ils sont habitués aux voix, peuvent apprendre à être objectifs et à atténuer leur pouvoir. Mais presque toutes les autobiographies de schizophrènes s'accordent à parler de leur soumission inconditionnelle, du moins au début, aux ordres donnés par ces voix. Comment cela se fait-il ? Pourquoi ces voix auraient-elles un tel pouvoir, soit en Argos, soit sur la route de Damas, soit sur les rivages de Coney Island ?

L'ouïe est un sens très particulier. On ne peut pas le manier. On ne peut pas le repousser. On ne peut pas lui tourner le dos. On peut fermer les yeux, se boucher le nez, se retenir de toucher, refuser de goûter à quelque chose. On ne peut pas se boucher les oreilles bien qu'on puisse en partie étouffer le son. L'ouïe est le sens le moins contrôlable, et c'est par son intermédiaire qu'a été produit le langage, le résultat le plus complexe de toute l'évolution. Nous sommes donc en train d'examiner un problème d'une profondeur et d'une complexité considérables.

Le contrôle de l'obéissance

Réfléchissez à ce qui se passe quand vous écoutez et que vous comprenez quelqu'un qui vous parle. Dans un certain sens, nous devons devenir l'autre personne ; disons plutôt que nous lui laissons devenir une partie de nous-mêmes, l'espace d'une brève seconde. Nous suspendons notre identité propre, après quoi nous revenons en nous pour accepter ou rejeter ce qui a été dit. Mais cette brève seconde pendant laquelle l'identité vagabonde caractérise la compréhension de la langue ; et si cette langue est un ordre, la compréhension se définit par l'obéissance. Ecouter est, en fait, une sorte d'obéissance. Ainsi, ces deux mots qui proviennent de la même racine sont donc probablement le même mot, à l'origine. C'est vrai en grec, en latin, en hébreu, en français, en allemand, en russe et aussi en anglais, où le mot « obéir » vient du latin « obedire, qui est un composé de « ob + audire », c'est-à-dire entendre en faisant face à quelqu'un1.

Le problème vient du contrôle de cette obéissance. Il s'effectue de deux manières.

La première et la moins importante dépend simplement de la distance. Pensez, si vous le voulez bien, à ce que vous faites quand vous entendez quelqu'un vous parler. Vous adaptez votre distance à une norme fixée par la culture1. Quand le locuteur est trop près, il donne l'impression d'essayer de contrôler vos pensées de trop près. Quand il est trop loin, il ne les contrôle pas assez pour que vous le compreniez sans effort. Si vous êtes d'origine arabe, une distance inférieure à trente centimètres est confortable. Mais dans les pays du Nord la distance confortable est presque le double ; une différence culturelle qui, dans les échanges sociaux, peut donner lieu à toutes sortes de malentendus internationaux. Converser avec quelqu'un, à une distance inférieure à la normale, signifie qu'il y a une tentative, des deux côtés, de contrôler et d'obéir, comme, par exemple, dans la relation amoureuse, ou le face à face menaçant de deux hommes sur le point de se battre. Parler à quelqu'un en deçà de cette distance revient à tenter véritablement de dominer l'autre. Si l'on vous adresse la parole dans ces conditions, et que vous restez à votre place, laissez penser que vous acceptez l'autorité de la personne qui parle.

La deuxième façon importante de contrôler l'autorité que les autres ont sur nous par la voix s'appuie sur l'opinion que nous en avons. Pourquoi sommes-nous sans cesse en train de juger, de critiquer, de ranger les gens par catégories, en passant du léger compliment à la réprobation ? Nous passons notre temps à les évaluer et à les classer, souvent de façon ridicule, en fonction de leur position sociale, tout simplement pour contrôler le pouvoir qu'ils ont sur nous et nos pensées. Nos jugements personnels sur les autres sont des filtres d'influence. Si vous désirez que quelqu'un vous contrôle par le langage, il vous suffit de l'élever dans votre échelle personnelle de valeurs.

Songez maintenant à ce qui se passe quand aucune de ces méthodes ne marche, parce qu'il n'y a personne, pas de point de l'espace d'où vient la voix, que vous ne pouvez pas la maintenir à distance, qu'elle se trouve aussi proche de vous que ce que vous appelez « vous », quand sa présence échappe à toutes les limites, quand aucune fuite n'est possible — fuyez et elle vous suit —, une voix qui n'est pas arrêtée par les murs ou les distances, que l'on ne peut diminuer en se bouchant les oreilles, ni étouffer avec quoi que ce soit, pas même ses propres cris, comme celui qui entend ces voix est désarmé ! Et si l'on appartenait à une culture bicamérale, où l'on considérait que les voix étaient placées au plus haut sommet de la hiérarchie, qu'elles vous commandaient, comme les dieux, les rois, les souverains qui vous possédaient, vous, votre tête, votre coeur et vos pieds, ces voix omniscientes et omnipotentes, que l'on ne pouvait ranger au-dessous de soi, comme l'homme bicaméral leur obéissait ! L'explication de la volonté chez les hommes subjectifs conscients reste un problème fondamental pour lequel on n'a pas trouvé de réponse satisfaisante. Mais, chez l'homme bicaméral, c'était ça, la volonté. On pourrait le dire autrement en disant que la volonté venait comme une voix sous la forme d'un ordre neurologique, dans lequel l'ordre et l'action n'étaient pas distincts, dans lequel entendre revenait à obéir.