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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

1. La conscience de la conscience

2. La conscience

3. L'esprit de l'Iliade

4. L'esprit bicaméral

5. Le cerveau dédoublé

6. L'origine de la civilisation

6: L'origine de la civilisation

Comment se fait-il que l'esprit bicaméral existe ? Et pourquoi y a-t-il des dieux ? Quelle peut être l'origine des choses divines ? Et si l'organisation du cerveau à l'époque bicamérale corroborait mon hypothèse du chapitre précédent, quelles ont bien pu être les pressions exercées par la sélection sur l'évolution humaine qui ont produit un résultat si impressionnant ?

La thèse spéculative que je vais essayer d'expliquer dans ce chapitre — et elle est très spéculative — découle simplement et logiquement de ce qui a été dit auparavant. L'esprit bicaméral est une forme de contrôle social et c'est cette forme de contrôle social qui a permis à l'humanité de passer de petits groupes vivant de la chasse et de la cueillette, à de grandes communautés pratiquant l'agriculture. L'esprit bicaméral, contrôlé par les dieux, s'est développé comme l'étape finale de l'évolution du langage. Et c'est dans ce développement que réside l'origine de la civilisation.

Commençons par considérer ce que nous entendons par contrôle social.

L'ÉVOLUTION DES GROUPES

Les mammifères, en général, présentent une grande variété de groupements sociaux, de la solitude de certains prédateurs à la cohésion sociale très forte d'autres animaux. Ces derniers sont les plus exposés, et un groupe social est, en soi, une adaptation génétique destinée à la protection contre les prédateurs. La structure des troupeaux chez les ongulés est relativement simple, puisqu'elle utilise des signes comportementaux et anatomiques précis donnés par l'espèce qui sont le produit d'une évolution destinée à protéger le groupe. Les primates sont aussi vulnérables et, pour la même raison, ont évolué pour vivre les uns à côté des autres. Dans les forêts denses et protectrices, le groupe social peut se réduire à six membres, comme chez les gibbons, tandis que, dans les endroits plus exposés, le groupe peut atteindre quatre-vingts membres, comme chez les babouins du Cap1. Dans les écosystèmes exceptionnels, la taille du groupe peut être encore plus importante.

C'est le groupe qui ensuite se développe. Quand les individus dominants poussent un cri pour prévenir les autres et se mettent à courir, ceux-ci s'enfuient sans chercher l'origine du danger. C'est donc l'expérience d'un individu, ainsi que sa position dominante, qui est un avantage pour l'ensemble du groupe. Les individus, en général, ne satisfont même pas leurs besoins physiologiques fondamentaux en dehors de toute la structure d'activité du groupe. Un babouin qui a soif, par exemple, ne quitte pas le groupe pour aller chercher de l'eau ; c'est tout le groupe qui bouge, ou personne. On n'étanche sa soif que dans le cadre de l'activité structurée du groupe. Il en est de même d'autres besoins et d'autres situations.

Ce qui importe pour nous ici, c'est que cette structure sociale dépend de la communication entre les individus. Les primates ont donc développé une variété extraordinaire de signes complexes : une communication tactile qui va de l'escalade à la toilette en passant par diverses sortes d'embrassades, de contacts par le nez ou les doigts ; des sons qui vont d'un ensemble de grognements, d'aboiements, à des cris stridents et des jacassements, avec toutes les nuances possibles ; des signes non vocaux comme le grincement des dents ou l'agitation de branches1 ; des signes visuels sous la forme d'une variété d'expressions faciales, comme le regard direct et menaçant, le battement des paupières chez le babouin, qui consiste à lever les arcades sourcilières et baisser les paupières pour mettre en valeur leur couleur pâle sur le fond sombre de la tête, tandis qu'un bâillement dénude les dents de façon agressive ; divers signes corporels comme des mouvements brusques, des secousses de la tête ou des feintes avec les mains, suivant des combinaisons infinies2.

Cette énorme complexité redondante de signaux est essentiellement destinée à la satisfaction des besoins du groupe, à son organisation selon des schémas de domination et de subordination, au maintien de la paix, à la reproduction et la protection des petits. Sauf dans les cas où le groupe doit être averti d'un danger, les signes des primates ne s'appliquent que rarement à des événements qui ont lieu en dehors du groupe, tels que la présence de nourriture ou d'eau3. Ils se limitent exclusivement aux activités du groupe et ne sont pas conçus pour donner des informations sur ce qui les entoure, contrairement au langage humain.

Or, c'est de ce point que nous partons. Dans un environnement naturel précis, pour la plupart des espèces, c'est le système de communication qui limite la taille du groupe. Les babouins sont capables de former des groupes allant jusqu'à quatre-vingt membres, voire plus, parce qu'ils évoluent dans un cadre géographique précis, dans de grandes plaines, avec des hiérarchies dominantes entretenues au sein de chaque cercle du groupe. Mais, en général, le groupe primate habituel ne dépasse pas les trente ou quarante individus, seuil défini par la communication nécessaire pour que la hiérarchie de dominance puisse fonctionner.

Chez les gorilles, par exemple, le mâle dominant, d'habitude le plus grand au dos argenté, occupe, avec toutes les femelles et les petits, le centre de chaque groupe, d'une vingtaine d'individus, tandis que les autres mâles ont tendance à se trouver à la périphérie. Le diamètre d'un groupe, à n'importe quel moment, dépasse rarement les soixante-six mètres, étant donné que tous les animaux restent attentifs au mouvement des autres dans l'environnement dense de la forêt1. Le groupe se déplace quand le mâle dominant se dresse immobile, jambes écartées, dans une certaine direction. Les autres membres du groupe se rapprochent alors de lui, et la troupe repart pour sa tranquille excursion quotidienne de quelque cinq cent mètres. Ce qui est important ici, c'est que les canaux complexes de communication sont ouverts entre le sommet de la hiérarchie et tout le reste du groupe.

Il n'y a aucune raison de penser que le premier homme des débuts du genre Homo vivait différemment il y a deux millions d'années. Les découvertes archéologiques qui ont été faites ont montré que la taille du groupe était d'environ trente individus2. Ce nombre, à mon avis, était limité par le problème du contrôle social et du degré d'ouverture des canaux de communication entre les individus1. Et c'est ce problème de la limitation de la taille du groupe que les dieux sont venus résoudre au cours de l'histoire de l'évolution de l'humanité.

Mais nous devons considérer tout d'abord l'évolution du langage, condition nécessaire à l'existence des dieux.

L'ÉVOLUTION DU LANGAGE

Quand le langage s'est-il développé ?

On pense généralement que le langage est une partie si naturelle de la constitution humaine qu'il doit remonter, au-delà des ancêtres tribaux de l'homme, à l'origine même du genre Homo, c'est-à-dire à environ deux millions d'années. La plupart des linguistes contemporains que je connais voudraient me persuader que c'est vrai. Mais je souhaite exprimer mon désaccord total et catégorique sur ce point. Si le premier homme, pendant ces deux millions d'années, avait, ne serait-ce qu'un langage rudi-mentaire, pourquoi y a-t-il si peu de traces d'une culture ou d'une technologie, même simples ? En effet, on en trouve fort peu, lors de fouilles, remontant à 40000 avant J.-C, sinon des outils en pierre tout à fait rudimentaires.

Lorsque l'on dit que le premier homme n'avait pas de langage, on réagit parfois en demandant comment l'homme fonctionnait ou communiquait. La réponse est très simple : comme les autres primates, en utilisant un nombre abondant de signes visuels et vocaux qui étaient très éloignés de la langue syntaxique que nous utilisons de nos jours. Et quand je fais remonter cette absence de langage parlé au Pléistocène, lorsque l'homme développa diverses sortes de hachoirs primitifs en pierre, ou de haches, là encore mes amis linguistes se plaignent de mon ignorance arrogante et jurent que, pour transmettre même des techniques aussi rudimentaires d'une génération à l'autre, il fallait qu'il y ait du langage. Mais songez qu'il est presque impossible de décrire la transformation du silex en hachoir par le langage. Cette technique ne se transmettait que par imitation, exactement de la même façon que les chimpanzés transmettent le truc qui consiste à introduire des pailles dans une fourmilière pour attraper des fourmis. C'est le même problème quand vous apprenez à faire du vélo ; à quel moment le langage intervient-il ?

Parce que le langage doit avoir introduit des changements spectaculaires dans l'attention que l'homme porte aux choses et aux autres, parce qu'il permet le transfert d'informations d'une énorme portée, il doit s'être développé pendant une période qui montre, à travers l'archéologie, que de tels changements ont bien eu lieu. Le Pleistocène récent, par exemple, s'étend, en gros, de 70000 avant J.-C jusqu'à 8000 avant J.-C. Cette période se caractérisait du point de vue climatique par de grandes variations de température, correspondant à l'avancée ou au retrait des conditions climatiques glaciaires, et, du point de vue biologique, par de gigantesques migrations animales et humaines provoquées par ces changements de temps. La population hominide est sortie brusquement du coeur du continent africain pour se répandre en Eurasie subarctique, puis dans les Amériques et l'Australie. La population de la Méditerranée a atteint un nouveau sommet et pris la tête de l'innovation en agriculture, en déplaçant le centre biologique de l'homme des tropiques vers les latitudes moyennes1. Ses feux, ses grottes et ses peaux créèrent pour l'homme une sorte de microclimat transportable qui permit à ces migrations d'avoir lieu.

Nous avons l'habitude de nous référer à ces peuples en parlant des Néanderthaliens supérieurs. A un moment donné, on pense que c'était une espèce particulière de l'homme supplantée par l'homme de Cro-Magnon vers 35000 avant J.-C. Mais l'opinion la plus récente est qu'ils faisaient partie d'une lignée humaine générale, qui connut de grandes fluctuations, fluctuations qui permirent une augmentation du rythme de l'évolution, au moment où l'homme, emportant son climat artificiel avec lui, se répandit dans ces nouvelles niches écologiques. Il faudrait travailler davantage pour établir les véritables schémas d'implan-tation, mais l'accent est mis tout récemment sur sa variation ; certains groupes se déplaçant sans cesse, d'autres se livrant à des migrations saisonnières — d'autres encore restant dans un lieu durant toute l'année1.

J'insiste sur les changements climatiques de cette dernière période glacière, parce que je crois que ces changements sont à l'origine des pressions sélectives qui ont présidé à l'évolution du langage en plusieurs étapes.

Les appels, les modificateurs et les ordres

La première étape incontournable du développement du langage est la transformation des appels accidentels en appels intentionnels, c'est-à-dire ceux qui tendent à être répétés jusqu'à ce qu'ils soient interrompus par un changement dans le comportement du destinataire. Auparavant, dans l'évolution des primates, c'était uniquement les signes physiques ou visuels, comme par exemple les poses menaçantes, qui étaient intentionnels. Leur transformation en signes auditifs fut rendue nécessaire par la migration de l'homme vers les climats septentrionaux, où il y avait moins de lumière tant à l'extérieur qu'à l'intérieur des grottes sombres dans lesquelles l'homme avait élu domicile, et où les signes visuels pouvaient être moins facilement perçus que dans la lumière des savanes africaines. Il est possible que cette transformation ait commencé dès la troisième période glaciaire et même peut-être avant. Mais ce n'est que lorsque nous nous rapprochons de plus en plus du froid et de l'obscurité de la quatrième glaciation des climats septentrionaux que la présence de ces signes vocaux intentionnels donna un avantage décisif, du point de vue de la sélection, à ceux qui les maîtrisaient.

Je résume ici une théorie de l'évolution du langage que j'ai développée ailleurs plus longuement et avec plus de nuances1. Je ne la considère pas comme un exposé définitif de ce qui s'est passé dans l'évolution, mais plutôt comme une première hypothèse de travail pour aborder le problème. De plus, je ne veux pas que les étapes du développement du langage que je vais décrire soient forcément séparées. Elles ne suivent pas non plus toujours le même ordre dans des lieux différents. L'affirmation qui est à la base de cette position, je le répète, est que chaque nouvelle étape dans le vocabulaire créait littéralement des perceptions et des objets nouveaux, qui donnaient lieu à d'importants changements culturels, dont on retrouve la trace dans les sites archéologiques.

Les premiers éléments réels du discours furent le son final des appels intentionnels, dont l'intensité était différente. Par exemple, un appel destiné à prévenir d'un danger immédiat était exprimé avec plus d'intensité, par le changement du phonème final. Un tigre très proche pouvait donner lieu à « wahee ! » tandis qu'un tigre lointain pouvait produire un cri d'une intensité réduite et donc développer une terminaison différente comme « wahoo ! ». Ce sont ces terminaisons, donc, qui devinrent les premiers modificateurs signifiant « près » et « loin ». Et l'étape suivante survint lorsque ces terminaisons, « hee » et « hoo », purent être séparées de l'appel particulier qui les avait créées et rattachées à un autre appel avec la même signification.

Ce qui est essentiel ici, c'est la différenciation des qualificateurs vocaux qui devaient précéder l'invention des noms qu'ils modifiaient, et non l'inverse. De plus, cette étape du langage devait se prolonger pendant une longue période jusqu'à ce que ces modificateurs se stabilisent. Ce développement lent était aussi nécessaire pour que le répertoire fondamental du système d'appels reste intact et assure ses fonctions intentionnelles. Cette époque des modificateurs dura probablement jusqu'à 40000 avant J.-C, date à laquelle nous trouvons, grâce aux fouilles, des haches et des pointes retouchées.

Il se pourrait que l'étape suivante ait été une période d'ordres, quand les modificateurs, séparés des appels qu'ils modifiaient, pouvaient désormais modifier l'action humaine proprement dite. Comme les hommes, en particulier, avaient de plus en plus recours à la chasse dans ce climat plus froid, la nécessité de survivre était telle que le groupe de chasseurs devait être dirigé par des ordres verbaux. Et on peut imaginer que l'invention d'un modificateur signifiant « plus pointu » dans un ordre a pu faire avancer de façon significative la fabrication d'outils à partir du silex et de l'os, donnant lieu à une explosion de nouveaux types d'outils de 40000 avant J.-C. à 25000 avant J.-C.

Les noms

Une fois qu'une tribu dispose d'un répertoire de modificateurs et d'ordres, la nécessité de garder la totalité de l'ancien système d'appels primitifs peut être oubliée pour la première fois, pour indiquer le réfèrent des modificateurs ou des ordres. Si « wahee ! » indiquait autrefois un danger imminent, on pouvait avoir, en modifiant encore l'intensité, « wak ee ! » pour signifier l'approche d'un tigre, ou « wab ee ! » pour un ours. Ce sont probablement les premières phrases contenant un nom sujet et un modificateur prédicatif, et il se peut qu'elles soient apparues à un moment donné entre 25000 et 15000 avant J.-C.

Ce ne sont pas des spéculations arbitraires. Le passage des modificateurs aux ordres et, seulement lorsque ceux-ci se stabilisent, aux noms n'est en rien arbitraire. Pas plus que la datation. De même que la période des modificateurs coïncide avec la fabrication d'outils bien meilleurs, de même la période des noms d'animaux coïncide avec les premiers dessins d'animaux sur le mur des grottes ou sur les outils en corne.

L'étape suivante est le développement des noms de choses, qui est en fait un prolongement de l'étape précédente. Et de même que les noms d'êtres vivants font naître les dessins d'animaux, de même les noms de choses engendrent des choses nouvelles. Cette période correspond, à mon avis, à l'invention de la poterie, de pendentifs, de bijoux, ainsi que de harpons à barbe-lures et de fers de lance ; ces derniers étant d'une extrême importance dans l'expansion de l'espèce humaine vers des cli-mats plus rudes. Les fossiles nous montrent, de fait, que le cerveau, et particulièrement le lobe frontal devant le sulcus central, augmentait avec une rapidité qui étonne encore l'évolutionniste moderne. Et, à cette époque, peut-être celle qui correspond à la culture magdalénienne, les zones du langage du cerveau, telles que nous les connaissons, ont fini de se développer.

L'origine des hallucinations auditives

A cette étape de notre exposé, considérons un autre problème de l'origine des dieux : l'origine des hallucinations auditives. Le fait qu'il y ait un problème ici vient de ce que leur existence même ne fait aucun doute dans le monde contemporain, et on en déduit leur existence dans la période bicamérale. L'hypothèse la plus vraisemblable est que les hallucinations verbales étaient un effet secondaire de la compréhension du langage, qui se développa par la sélection naturelle comme méthode de contrôle comportemental.

Considérons un homme qui s'impose ou à qui son chef donne l'ordre de monter un barrage à poissons, loin en amont du camp. S'il n'est pas conscient, et ne peut, en conséquence, nar-ratiser la situation et donc faire tenir son « moi » analogue dans un temps spatialisé, tout en imaginant pleinement ses conséquences, comment fait-il cela ? C'est seulement le langage, je pense, qui peut le maintenir à ce travail qui lui prendra tout l'après-midi. Un homme du Moyen Pléistocène oubliait ce qu'il faisait. Par contre, l'homme lingual disposait du langage pour lui rappeler, soit répété par lui, ce qui nécessitait un type de volonté dont je ne crois pas qu'il était capable, soit, ce qui paraît plus probable, par la répétition d'une hallucination verbale « interne » lui disant ce qu'il devait faire.

Quelqu'un qui n'a pas totalement compris les chapitres précédents aura certainement l'impression que ce type d'hypothèse est tout à fait bizarre et absurde. Mais si on s'attaque directement et consciemment au problème de l'origine du développement de l'esprit humain, ces hypothèses sont nécessaires et importantes, même si nous ne pouvons pas, pour l'instant, penser à la façon dont nous pouvons leur donner corps. L'action qui est étroitement fondée sur les structures aptiques (c'est-à-dire, dans la terminologie ancienne, instinctives) n'a pas besoin d'amorce temporelle. Par contre, les activités acquises qui ne sont jamais achevées ont besoin, elles, d'être entretenues par quelque chose d'extérieur à elles-mêmes. C'est ce que les hallucinations verbales permettaient.

De même, lors de la fabrication d'un outil, l'ordre verbal de « plus pointu » perçu en hallucination permet au premier homme non conscient de rester concentré sur son travail. Ou bien un terme perçu en hallucination signifiant « plus fin » pour un individu écrasant des graines avec un moulin à pierre pour en faire de la farine. C'est, en fait, à ce moment de l'histoire humaine que je crois que le langage articulé, sous la pression sélective de tâches longues, se trouve limité à un seul côté du cerveau, pour laisser l'autre côté libre pour ces voix perçues en hallucination qui pouvaient maintenir ce comportement.

L'ère des noms

Ceci a été une esquisse bien trop courte de ce qu'a dû entraîner l'évolution du langage. Mais avant qu'il puisse y avoir des dieux, il fallait qu'un pas supplémentaire soit franchi, qu'apparaisse ce phénomène social très important : les noms.

Il est assez surprenant de s'apercevoir que les noms ont fait une apparition particulière qui a dû survenir à un moment donné du développement humain. Quand ? Quels changements cela a-t-il bien pu apporter à la culture humaine ? Ce n'est pas, à mon avis, avant l'ère mésolithique, entre 10000 avant J.-C. environ et 8000 avant J.-C, que les noms sont apparus pour la première fois. C'est la période où l'homme s'est adapté à une nature postglaciaire plus chaude. Le vaste manteau de glace s'est retiré jusqu'à la latitude de Copenhague, et l'homme s'adapte à une situation naturelle précise : la chasse en prairie, la vie dans la forêt, le ramassage des coquillages, l'exploitation des ressources marines combinée à la chasse sur terre. Cette vie se caractérise par une plus grande stabilité de la population, plus que par la mobilité forcée des groupes de chasseurs antérieurs, avec leur forte mortalité. Avec ces populations plus stables, entretenant des relations plus fixes, vivant plus longtemps, et probablement un plus grand nombre de membres par groupe qu'il fallait distinguer, il n'est pas difficile de voir à la fois le besoin et la probabilité du passage des noms communs aux noms appliqués à des personnes.

Or, lorsque le membre d'une tribu a un nom, il peut, en un sens, être recréé en son absence. On peut penser à « lui » — « penser » ici étant utilisé dans le sens spécial et non conscient de rentrer dans des structures de-langage. Alors qu'il y avait auparavant des tombes d'une certaine sorte, parfois assez élaborées, c'est la première période pendant laquelle on utilise couramment des tombes cérémoniales. Si vous pensez à un proche qui est mort, et que vous supposez ensuite qu'il, ou elle, n'avait pas de nom, en quoi consistait votre douleur ? Combien de temps pouvait-elle durer ? Auparavant l'homme, comme les autres primates, laissait probablement ses morts là où ils tombaient, ou bien les cachait avec des pierres, ou bien encore, dans certains cas, les faisait rôtir pour les manger1. Mais de même qu'un nom donné à un animal rend cette relation beaucoup plus forte, il en est de même pour une personne. Et quand cette personne meurt, le nom continue d'exister, d'où la relation, presque comme dans la vie, d'où les pratiques funéraires et le deuil. Les hommes-fossiles mésolithiques du Morbihan, par exemple, enterraient leurs morts dans des manteaux de peau attachés avec des aiguilles en os, les couronnaient parfois avec des bois de cerf, et les protégeaient avec des dalles de pierre2. Dans d'autres tombes datant de cette période, on trouve des petites couronnes, ou divers bijoux, et même des fleurs dans les lieux fouillés avec soin ; tout ceci étant, à mon avis, le produit de l'invention des noms.

Mais un autre changement survient avec les noms. Jusqu'à cette époque, les hallucinations auditives étaient probablement parfois anonymes et ne constituaient, en aucune manière, une interaction sociale significative. Mais une fois qu'une hallucination précise est reconnue par un nom, comme une voix provenant d'une personne particulière, ce qui se passe est tout à fait différent. L'hallucination est désormais une interaction sociale, qui joue un rôle bien plus grand dans l'action individuelle. Un autre problème ici, est de savoir exactement comment les voix perçues dans l'hallucination étaient reconnues, de qui elles provenaient, et, si elles étaient nombreuses, comment elles étaient sélectionnées. Les écrits autobiographiques des schizophrènes permettent de jeter une certaine lumière sur ces questions. Mais elle ne suffit pas pour développer le sujet ici. Nous avons grand besoin de recherches précises dans ce domaine de l'expérience schizophrène pour nous aider à comprendre l'homme mésolithique.

L'avènement de l'agriculture

Nous sommes maintenant au seuil de cette période bicamé-rale, car le mécanisme de contrôle social qui peut organiser de grandes populations d'hommes dans une ville est à portée de main. Tout le monde est d'accord pour dire que le passage d'une économie de chasse et de cueillette à une économie de production de nourriture par la domestication des plantes et des animaux est le pas gigantesque qui a rendu possible la civilisation. Mais personne ne s'entend, par contre, sur le pourquoi et le comment de ce passage.

La théorie traditionnelle insiste sur le fait que, lorsque les glaciers recouvraient la plupart de l'Europe pendant le Pléisto-cène supérieur, toute la région qui s'étendait de la côte atlantique aux montagnes de Zagros en Iran, en passant par l'Afrique du Nord et le Proche-Orient, jouissait d'une telle abondance de précipitations qu'il s'agissait en fait d'un immense Eden fertile, dont la végétation luxuriante suffisait largement à assurer la subsistance d'une large faune, y compris de l'homme paléolithique. Mais le recul de la couche de glace polaire déplaça ces vents de pluie atlantique vers le nord, et tout le Proche-Orient devint de plus en plus aride. Les plantes sauvages et le gibier, dont l'homme se nourrissait, ne suffisaient plus à le faire vivre par la simple cueillette, le résultat étant que de nombreuses tribus émigrèrent vers l'Europe, tandis que ceux qui restèrent, pour utiliser l'expression de Pumpelly, qui est à l'origine de cette hypothèse élaborée à partir de ses propres fouilles, « se concentrèrent dans les oasis et contraints de conquérir de nouveaux moyens de subsistance, se mirent à utiliser les plantes locales. A partir de certaines d'entre elles, l'homme apprit à utiliser les graines de différentes herbes poussant sur la terre sèche et dans des marais à l'embouchure de grands fleuves du désert »'. Et cette opinion a été adoptée par une série d'auteurs plus récents, dont Childe1, ainsi que Toynbee2, qui nommait ce dessèchement supposé du Proche-Orient le « défi physique » ; auquel la civilisation de l'agriculture constituait la réponse.

Des recherches récentes3 montrent qu'il n'y eut pas de dessèchement si étendu, et que personne n'a été « contraint » de faire de l'agriculture. J'ai accordé une importance prépondérante au langage dans le développement de la culture humaine à l'époque mésolithique et je souhaite faire de même ici. Comme nous l'avons vu au chapitre 3, le langage permet aux métaphores des choses d'augmenter notre perception du monde et notre façon de le voir, et ainsi de donner de nouveaux noms aux choses d'une importance nouvelle. C'est, je crois, cette mentalité linguistique supplémentaire, entourée au Proche-Orient d'un groupement fortuit de produits adaptés, de céréales et d'orge sauvages, dont la répartition naturelle déborde sur le territoire beaucoup plus vaste des animaux de troupeau de l'Asie du Sud-Ouest, comme les chèvres, les moutons, les vaches et les cochons sauvages, qui a donné lieu à l'agriculture.

LE PREMIER DIEU

Considérons plus directement, l'espace d'un instant, la culture mésolithique, la mieux définie et la mieux étudiée, celle des Natoufiens, dont le nom vient des Wadi en-Natuf en Israël, où le premier de ces sites a été découvert. En 10000 avant J.-C, comme leurs prédécesseurs paléolithiques, les Natoufiens étaient des chasseurs, d'environ un mètre soixante, vivant souvent dans des grottes, qui savaient très bien travailler le bois, le merrain, tailler des lames et des burins dans le silex ; dessinaient des animaux aussi bien que les artistes des grottes de Lascaux, et portaient des coquillages percés ou des dents d'animaux en guise de bijoux.

En 9000 avant J.-C, ils enterrent leurs morts dans des tombes cérémoniales et choisissent un mode de vie plus sédentaire. Cette dernière se reconnaît aux premiers signes de construction structurée, comme le pavage et la construction de murs des plates-formes avec beaucoup de plâtre, et des cimetières parfois assez grands pour accueillir jusqu'à quatre-vingt-sept sépultures, taille inconnue jusqu'alors. Il s'agit, comme j'en ai fait l'hypothèse, de la période des noms, avec tout ce que cela implique.

C'est la colonie natoufïenne en plein air d'Eynan qui présente ce changement de la façon la plus spectaculaire1. Découvert en 1959, ce site qui a fait l'objet de très nombreuses recherches est situé à une vingtaine de kilomètres de la mer de Galilée sur une terrasse naturelle surplombant les marais et les étangs du lac Huleh. Des fouilles minutieuses ont été effectuées dans trois villes sédentaires successives datant d'environ 9000 avant J.-C. Chaque ville comprend environ cinquante maisons rondes en pierre au toit de roseau, d'un diamètre de près de sept mètres. Les maisons étaient disposées autour d'une zone centrale où on avait creusé et recouvert de plâtre de nombreux trous en forme de cloche pour la conservation de la nourriture. Parfois, ces trous étaient réutilisés pour les sépultures.

Or, il s'agit ici d'un changement très significatif dans l'activité humaine. Au lieu d'une tribu nomade d'une vingtaine de chasseurs vivant dans des grottes, nous avons une ville avec une population d'au moins deux cents personnes. C'est l'avènement de l'agriculture, comme en témoigne le nombre important de faucilles, de pilons, de moulins en pierre et de mortiers, rangés dans un coin de chaque maison, pour la moisson et la préparation des céréales et des légumes, qui a rendu cette stabilité et ce peuplement possibles. L'agriculture de cette époque était extrêmement primitive et ne constituait qu'un supplément à la grande variété de la faune animale : les chèvres sauvages, les gazelles, les sangliers, les renards, les lièvres, les rongeurs, les oiseaux, les poissons, les tortues, les crustacés, les moules et les escargots, qui, comme le montrent des restes calcinés, constituaient une part significative du régime alimentaire.

Le roi hallucinogène

Une ville ! Naturellement, il n'est pas impossible qu'un chef ait pu dominer quelques centaines de gens. Mais c'était une tâche bien prenante si cette domination devait s'appuyer sur des rencontres répétées de temps en temps avec chaque personne, comme c'est le cas chez ces groupes primates qui maintiennent des hiérarchies strictes.

Je vous prie de vous souvenir, alors que nous essayons de nous imaginer la vie sociale à Eynan, que ces Natoufïens n'étaient pas conscients. Ils ne pouvaient pas narratiser et n'avaient pas de moi analogues pour se « voir » en relation avec les autres. Ils étaient, pourrait-on dire, liés par des signes, c'est-à-dire qu'ils réagissaient à chaque minute à des impulsions sur le mode stimulus-réaction, et ils étaient contrôlés par ces impulsions.

Et quelles étaient les impulsions d'une organisation sociale de cette ampleur ? De quels signaux était constitué le contrôle social sur ces deux ou trois cents habitants ?

J'ai fait l'hypothèse que les hallucinations auditives ont pu se développer comme un effet secondaire du langage et fonctionner pour maintenir les individus aux tâches plus longues de la vie tribale. Ces hallucinations commençaient par la perception par la personne d'un ordre venant d'elle-même ou de son chef. Il y a donc une continuité très simple entre cette forme et les hallucinations auditives plus complexes qui, à mon avis, étaient les impulsions du contrôle social à Eynan et dont l'origine était les ordres et le discours du roi.

Ceci dit, nous ne devons pas faire l'erreur ici de supposer que ces hallucinations auditives étaient comme des enregistrements de ce que le roi avait ordonné. Peut-être qu'elles ont commencé sous cette forme. Mais au bout d'un certain temps il n'y a aucune raison de ne pas supposer que ces voix pouvaient « penser » et résoudre des problèmes, sauf inconsciemment, bien sûr. Les « voix » entendues par les schizophrènes contemporains « pensent » autant et même plus souvent qu'eux. Ainsi, les voix dont je suppose qu'elles étaient entendues par les Natoufiens pouvaient, au bout d'un certain temps, improviser et « dire » des choses que le roi lui-même n'avait jamais dites. Cependant, on peut supposer que toutes ces nouvelles hallucinations étaient toujours étroitement liées à la personne du roi lui-même. Ce n'est pas très différent de nous quand nous savons intimement ce qu'un ami est susceptible de dire. Ainsi toute personne qui ramassait des coquillages ou piégeait du petit gibier, se querellait avec un rival, ou plantait des graines là où l'on cueillait auparavant le blé sauvage, portait en elle la voix du roi qui l'aidait à travailler de façon continue et utile.

Le roi-dieu

Nous avons déterminé qu'une hallucination était déclenchée par le stress, comme c'est le cas chez nos contemporains. Et si notre raisonnement a.- été juste, on peut être sûr que la tension provoquée par la mort de quelqu'un était plus que suffisante pour déclencher l'hallucination auditive. Peut-être est-ce pour cette raison que, si souvent, dans les premières civilisations, la tête des morts était séparée du corps, les jambes cassées ou attachées, la nourriture placée dans la tombe, ou que l'on trouve des traces du double enterrement du même corps, le second se trouvant dans une fosse commune après que les voix ont cessé de se faire entendre.

Si tel était le cas pour un homme ordinaire, cela l'était à plus forte raison pour un roi dont la voix, même de son vivant, dirigeait par hallucinations. On pourrait en conséquence s'attendre à ce que la maison de cet homme immobile, dont la voix garantit toujours la cohésion du groupe, fasse l'objet d'une attention toute particulière.

A Eynan, toujours vers 9000 avant J.-C, le tombeau du roi — le premier du genre à avoir été trouvé pour l'instant — est en tous points remarquable. Le tombeau lui-même, comme toutes les maisons, était circulaire, d'un diamètre de cinq mètres environ. A l'intérieur, deux squelettes intacts étaient sur le dos, au centre, les jambes ayant été détachées après la mort et pliées. L'un portait une coiffure de coquillages et on suppose que c'était la femme du roi. L'autre, un homme adulte, probablement le roi, était partiellement couvert et soutenu par des pierres, la tête droite maintenue par plus de pierres encore, tournée vers les pics enneigés du mont Hermon, à quarante-huit kilomètres.

Quelque temps plus tard — tout de suite après ou des années après, on l'ignore —, tout le tombeau fut entouré d'un mur, c'est-à-dire d'un parapet, couleur ocre. Ensuite, sans déranger ses deux habitants immobiles, de grandes dalles furent posées au sommet, en guise de toit, sur lequel on construisit une cheminée. Un autre mur bas circulaire, en pierre, fut édifié encore plus tard autour du toit-cheminée, avec encore d'autres dalles au sommet, ainsi que trois grandes pierres entourées de pierres plus petites, au centre.

Mon hypothèse est que le roi mort, ainsi soutenu par un oreiller de pierres, continuait à donner ses ordres dans les hallucinations de son peuple, et que son parapet rouge et sa cheminée à l'étage supérieur étaient une réaction à la décomposition du corps et que, pendant un certain temps du moins, l'endroit, et même la fumée produite par son feu sacré, s'élevant aux yeux de tous à des furlongs à la ronde était, comme les brumes grises de l'Egée pour Achille, une source d'hallucinations et d'ordres qui contrôlaient le monde mésolithique d'Eynan.

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Le premier dieu : le roi mort d'Eynan appuyé sur un oreiller de pierres vers 9000 avant J.-C, tel qu'il a été découvert lors des fouilles de 1959

C'est un paradigme de ce qui devait se passer pendant les huit millénaires suivants. Le roi mort est un dieu vivant. Le tombeau du roi est la maison du roi, la première forme de maison de dieu élaborée, c'est-à-dire des temples, que nous examinerons dans le chapitre suivant. Même sa structure à double étage annonce les ziggourats à multi-étages, des temples construits sur des temples, ou les gigantesques pyramides le long du Nil que le temps, dans sa majesté, révélera plusieurs milliers d'années plus tard.

Nous ne devons pas quitter Eynan sans au moins parler du difficile problème de la succession. Bien sûr, nous pouvons fonder nos recherches sur très peu de choses à Eynan. Mais le fait que le tombeau royal ait contenu d'autres corps qui avaient été écartés pour laisser la place au roi mort et à sa femme laisse supposer que ses occupants précédents ont pu être des rois. En outre, le fait qu'à côté de la cheminée, au deuxième niveau, au-dessus du roi dressé, se trouvait encore un autre crâne, laisse supposer qu'il ait pu appartenir au successeur du premier roi, et que, progressivement, la voix du vieux roi se confondait avec celle du nouveau. Le mythe d'Osiris, c'est-à-dire le pouvoir qui se trouvait derrière les dynasties majestueuses de l'Egypte, avait peut-être commencé.

Le tombeau du roi, comme maison de dieu, continue de caractériser de nombreuses civilisations à travers les millénaires, en particulier en Egypte. Mais, le plus souvent, la partie « tombe du roi » de la désignation tombe peu à peu en désuétude. Ce qui arrive dès que le successeur d'un roi continue à entendre la voix de son prédécesseur pendant son règne, et se désigne lui-même comme le prêtre ou le serviteur du roi mort, schéma que l'on retrouve dans toute la Mésopotamie. A la place du tombeau, on trouve un simple temple. Et à la place du corps se trouve une statue, qui fait l'objet de plus d'attentions et d'hommages, puisqu'elle ne se décompose pas. Nous parlerons plus longuement de ces idoles, de leur substitution aux corps des rois, dans les deux chapitres suivants. Comme la reine dans une termitière ou une ruche, les idoles du monde bicaméral, objet d'une attention particulière, sont les centres du contrôle social par les hallucinations auditives plus que par les phéromones.

Le succès de la civilisation

Voici donc comment a commencé la civilisation. De façon assez soudaine, les découvertes archéologiques, telles que les faucilles, les pilons et les pierres à mouler de Eynan apparaissent à peu près simultanément dans plusieurs autres sites du Levant et en Irak, vers 9000 avant J.-C, ce qui laisse supposer que, très tôt, l'agriculture s'est répandue dans les plateaux du Proche-Orient. Dans un premier temps, cela s'est passé comme à Eynan, étape pendant laquelle l'agriculture naissante et, ensuite, la domestication des animaux se mirent en place au sein d'une économie essentiellement basée sur la cueillette1.

Par contre, en 7000 avant J.-C, l'agriculture est devenue le moyen de subsistance essentiel des colonies travaillant la terre, que l'on a retrouvées dans divers sites au Levant, dans la région de Zagros et PAnatolie du Sud-Ouest. Les plantes cultivées étaient l'engrain et l'orge, et les animaux domestiques étaient les moutons, les chèvres, et parfois les cochons. En 6000 avant J.-C, ces communautés agricoles s'étendaient sur la majeure partie du Proche-Orient. En 5000 avant J.-C, la colonisation agricole des vallées alluviales du Tigre et de l'Euphrate et du Nil progressait rapidement, répartissant de grandes populations dans un paysage fortement marqué par le travail de la terre2. Des villes de 10 000 habitants, comme Merinde sur la rive occidentale du delta du Nil, n'étaient pas rares3. Les grandes dynasties d'Ur et d'Egypte commencent à marquer l'histoire de leur puissance. La date de 5000 avant J.-C, ou peut-être cinq cents ans avant, est aussi le début de ce que les géologues appellent le Maximum Thermique de l'Holocène, qui dura jusqu'à 3000 environ, et pendant lequel le climat du monde, comme l'ont notamment montré les études du pollen, fut considérablement plus chaud et humide qu'il ne l'est aujourd'hui, permettant ainsi une diffusion encore plus importante de l'agriculture en Europe et en Afrique du Nord, ainsi que d'une agriculture plus productive au Proche-Orient. Et tout laisse supposer que ce qui a rendu possible ce passage extrêmement complexe de l'humanité à la civilisation fut l'esprit bicaméral.

C'est vers ce phénomène que nous nous tournons maintenant.