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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

1. La conscience de la conscience

2. La conscience

3. L'esprit de l'Iliade

4. L'esprit bicaméral

5. Le cerveau dédoublé

6. L'origine de la civilisation

2: La conscience

Maintenant que nous avons enlevé au burin quelques-unes des conceptions erronées les plus importantes concernant la conscience, que nous reste-t-il donc ? Si la conscience n'est aucune de ces choses, si elle n'est pas aussi étendue qu'on le pense, ni une copie de l'expérience, ni le lieu nécessaire de l'ap-prentissage, du jugement ou encore de la pensée, qu'est-ce qu'elle est ? Et tandis que nous avons l'oeil fixé sur la poussière et les gravats du dernier chapitre, espérant, tel Pygmalion, voir la conscience toute neuve, pure et vierge, sortir des détritus, éloignons-nous du sujet et errons un peu pendant que la poussière se dépose, et parlons de différentes choses.

MÉTAPHORE ET LANGAGE

Parlons de la métaphore. La propriété la plus fascinante du langage est sa capacité à fabriquer des métaphores. Mais quel euphémisme ! Caria métaphore n'est pas une simple particularité supplémentaire du langage, ce à quoi on la réduit souvent dans les vieux manuels de composition ; elle est le sol même qui constitue le langage. J'utilise métaphore ici dans son sens le plus général : l'utilisation d'un terme désignant une chose pour en décrire une autre à cause d'une sorte de similitude entre elles ou de leur rapport à d'autres choses. Il y a donc toujours deux termes dans la métaphore : la chose à décrire, que j'appellerai le métaphrande, et la chose ou le rapport utilisé pour l'élucider, que j'appellerai le métapheur. Une métaphore est toujours un métapheur connu s'appliquant à un métaphrande moins connu'. J'ai inventé ces termes hybrides par simple référence à la multiplication où un multiplicateur opère sur un multiplicande.

C'est par la métaphore que le langage se développe. La réponse courante à la question : « Qu'est-ce que c'est ? » est — quand la réponse est difficile à trouver ou quand l'expérience est unique — : « Et bien, c'est comme... » Dans les études faites en laboratoire, les enfants et les adultes décrivant des objets inconnus, c'est-à-dire les métaphrandes, à d'autres personnes qui ne les voient pas, utilisent des métapheurs filés qui, à force d'être répétés, se figent dans des étiquettes2. C'est la façon principale dont le vocabulaire se forme. La fonction vigoureuse et presti-gieuse de la métaphore est de créer un nouveau langage quand c'est nécessaire, au fur et à mesure que la culture humaine se complexifie.

Si l'on jette un coup d'ceil au hasard sur l'étymologie des mots courants dans le dictionnaire, on trouvera la preuve de ce que j'affirme. Ou bien prenez les appellations des divers animaux et plantes en latin, voire dans leurs merveilleux noms courants en français, comme, par exemple, la lucane, la mule, l'aiguille à repriser, la carotte sauvage ou le bouton d'or*. Le corps humain est un métapheur particulièrement fécond, qui crée des distinctions jusque-là impossibles dans une foule de domaines* : la tête d'une armée, le bout d'une table, l'en-tête, la tête de lit, la proue d'un navire, le chef de famille, la tête d'un clou, la pression, la colonne d'eau ; le cadran d'une horloge, la paroi d'une falaise, la face d'une carte ou la facette du cristal ; l'oeil d'une aiguille, l'oeil du vent, de la tempête, le centre d'une cible, le coeur d'une fleur ou l'oeil d'une pomme de terre ; le sommet d'une colline ; les mâchoires d'un étau ; les dents d'un engrenage ou d'un peigne ; le bec d'une cruche, le bord d'un cratère, la pointe d'une foreuse ; la languette d'une chaussure, la langue d'un aiguillage ; le bras d'une chaise ou de la mer ; le pied d'une table, l'aiguille d'une boussole, l'étape du marin, une partie du terrain de cricket**, et ainsi de suite. Ou encore le bas de cette page. Ou la feuille que vous allez bientôt tourner. Toutes ces métaphores concrètes augmentent énormément nos pouvoirs de perception du monde qui nous entoure et de la compréhension que nous en avons, et créent littéralement de nouveaux objets. La langue est bien un organe de perception, et pas seulement un moyen de communication.

Voilà le langage qui se déplace sur un axe synchronique, c'est-à-dire sans rapport avec le temps, vers l'espace du monde pour le décrire et le percevoir avec de plus en plus de précision. Mais le langage se déplace d'une autre façon, plus importante, selon un axe diachronique, c'est-à-dire à travers le temps, et derrière nos expériences en se fondant sur la structure aptique de notre système nerveux pour créer des concepts abstraits dont le réfèrent n'est pas observable, sinon dans un sens métaphorique. C'est bien le noyau, le noeud, le coeur, l'essence, le noyau, l'essentiel, la moelle, etc., de mon argument, qui est lui-même une métaphore, uniquement visible avec 1' « oeil » de l'esprit.

Dans les idées abstraites concernant les relations humaines, la peau devient un métapheur particulièrement important. On se contacte, ou on reste en contact, avec d'autres personnes qui peuvent avoir l'esprit peu ou très fin, ou qui sont peut-être susceptibles, auquel cas il faut les traiter avec ménagement, de peur de les prendre à rebrousse-poil ; nous pouvons avoir un sentiment pour quelqu'un, avec lequel nous pouvons vivre une expérience « touchante »'.

Les concepts scientifiques sont tous de ce genre, des concepts abstraits engendrés par des métaphores concrètes. En physique, on a la force, l'accélération (pour augmenter le nombre de nos pas), l'inertie (à l'origine, une personne indolente), l'impédance, la résistance, les champs, et maintenant le charme. En physiologie, le métapheur de la machine a été au centre même de la découverte. On comprend le cerveau par le biais de métaphores dans tous les domaines, de la pile à la télégraphie en passant par l'ordinateur et l'hologramme. La pratique médicale est parfois dictée par la métaphore. Au XVIIIe siècle, le coeur enfiévré était comme une marmite bouillante, et, donc, on prescrivait la saignée pour réduire son alimentation. D'ailleurs, aujourd'hui encore, la médecine est pour beaucoup fondée sur la métaphore militaire de la défense du corps contre ceci ou cela. Le concept même de loi en grec est un dérivé de nomos, mot qui désigne les fondations d'un bâtiment. Etre responsable, autrement dit lié par la loi, vient du latin ligare, qui veut dire lier avec de la ficelle.

Dans les premiers âges, le langage et ses référents montaient du concret à l'abstrait sur les marches qu'étaient les métaphores, et même, on peut dire, créaient l'abstrait en s'appuyant sur les métaphores.

Il n'est pas toujours évident que les métaphores aient eu cette fonction capitale. Mais c'est parce que les métapheurs concrets se sont cachés avec le changement phonémique, laissant ainsi les mots exister par eux-mêmes. Même un mot qui paraît aussi peu métaphorique que le verbe « être » a été créé par une métaphore. Il vient du sanscrit bhu, « pousser ou faire pousser », tandis que les formes anglaises « am » et « is » se sont développées à partir de la même racine que le mot sanscrit asmi, « respirer ». C'est une surprise assez agréable de voir que la conjugaison ifrégulière de notre verbe le plus ordinaire est ainsi la trace d'une époque où l'homme n'avait pas de mot spécifique pour désigner 1' « existence », et pouvait seulement dire que quelque chose « pousse » ou « respire »'. Bien sûr, nous ne sommes pas conscients que le concept d'existence est ainsi engendré par une métaphore sur la croissance ou la respiration. Les mots abstraits sont des pièces anciennes dont l'image concrète s'est effacée à l'usage, dans l'échange actif de la parole.

Parce que, dans nos courtes vies, nous percevons si peu des vastes espaces de l'histoire, nous avons trop tendance à penser que le langage est solide comme un dictionnaire, qu'il dure comme le granité, plutôt que de le voir comme une mer déchaînée et agitée ; ce qu'il est en réalité. Effectivement, si nous considérons les changements de vocabulaire de ces quelques derniers millénaires, et si nous les projetons plusieurs millénaires en arrière, un intéressant paradoxe apparaît. Car, si nous réussissons à trouver, un jour, un langage qui a le pouvoir de tout exprimer, alors la métaphore ne sera plus possible. Je ne dirais pas, dans ce cas, que mon amour est pareil à une rose rouge, rouge, car l'amour aura explosé en des termes désignant ses milliers de nuances, et appliquer le terme approprié laisserait la rose morte, d'un point de vue métaphorique.

Le lexique du langage, donc, est un ensemble fini de termes qui, par le biais de la métaphore, peut s'étendre sur un ensemble infini de situations, allant même jusqu'à en créer ainsi de nouvelles.

(Est-ce que la conscience pourrait être cette nouvelle création ?)


LA COMPRÉHENSION COMME MÉTAPHORE

On essaie de comprendre la conscience, mais qu'est-ce qu'on essaie vraiment de faire quand on essaie de comprendre quelque chose ? Comme des enfants essayant de décrire des objets inconnus, nous essayons, pour comprendre une chose, de trouver une métaphore pour cette chose. Pas n'importe laquelle, mais une métaphore qui nous soit plus familière et facile à comprendre. Comprendre une chose, c'est parvenir à une métaphore de cette chose en lui substituant quelque chose qui nous soit plus familier. Et cette impression de familiarité, c'est la compréhension qui nous la donne.

Si l'on remonte dans les générations, on pensait peut-être alors que les orages étaient le grondement de la bataille de dieux surhumains. On aurait, par exemple, réduit le vacarme qui suit l'éclair à des bruits de bataille familiers. De même aujourd'hui, nous réduisons l'orage à des soi-disant expériences diverses de friction, d'étincelles, de vides, et à l'image de masses gonflées d'air compact s'entrechoquant pour produire ce bruit. Rien de tout cela n'existe tel que nous nous l'imaginons. L'image que nous nous faisons de ces phénomènes physiques est aussi éloignée de la réalité que le combat des dieux. Et pourtant, elles agissent comme la métaphore, elles semblent familières et donc nous disons que nous comprenons l'orage.

De même, dans d'autres domaines de la science, nous disons que nous comprenons un aspect de la nature quand nous disons qu'il ressemble à quelque modèle théorique familier. Soit dit en passant, on utilise parfois indifféremment les termes de théorique et de familier, alors qu'en fait on ne devrait pas. Une théorie est le rapport qu'un modèle a avec les choses qu'il est censé représenter. Le modèle de Bohr de l'atome est celui d'un proton entouré d'électrons gravitant autour de lui. Quelque chose qui ressemble à la structure du système solaire, qui est d'ailleurs une de ses sources métaphoriques. La théorie de Bohr était que tous les atomes ressemblaient à son modèle. Cette théorie, avec les découvertes récentes de nouvelles particules et de relations inte-ratomiques complexes, ne s'est pas avérée. Mais ce modèle reste. Un modèle n'est ni vrai ni faux ; c'est seulement la théorie de sa ressemblance avec ce qu'il représente qui l'est. Une théorie est donc une métaphore entre un modèle et des données. Et comprendre, en science, c'est avoir cette impression de similitude entre des données compliquées et un modèle familier.


Si comprendre quelque chose, c'est parvenir à une métaphore qui la rend plus familière, alors on voit qu'il sera toujours difficile de comprendre la conscience. Car il devrait apparaître immédiatement qu'il n'y a rien, et qu'il ne peut rien y avoir, dans notre expérience immédiate qui soit comme cette expérience proprement dite. Nous ne pourrons jamais comprendre la conscience dans le même sens que nous comprenons les choses dont nous sommes conscients.

La plupart des erreurs sur la conscience que nous avons étudiées sont dues à des métaphores qui ont été essayées. Nous avons parlé de l'idée de la conscience comme copie de l'expérience, inspirée de la métaphore explicite de l'ardoise de l'écolier. Mais, naturellement, personne n'a voulu dire que la conscience copie l'expérience ; c'était comme si elle le faisait. Et nous avons découvert, après analyse, qu'elle ne faisait rien de tel.

Et même l'idée derrière cette dernière phrase, que la conscience fait quelque chose, même ça, c'est une métaphore. Elle revient à dire que la conscience est une personne qui évolue dans l'espace physique et fait des choses, ce qui n'est vrai que si « faire » est également une métaphore. Car faire, c'est une sorte de comportement d'un être vivant dans le monde physique. Mais quel est 1' « espace » dans lequel ce « faire » métaphorique est accompli ? (de la poussière commence à se déposer). Cet « espace » aussi doit être une métaphore de l'espace réel. Tout ceci nous rappelle notre développement sur le lieu de la conscience, lui aussi une métaphore. La conscience est vue comme une chose, et en tant que telle doit avoir un lieu, qu'elle n'a pas en fait physiquement, comme nous l'avons vu plus haut. Je me rends compte que mon développement est en train de s'obscurcir. Mais, avant de déboucher sur la clairière, je voudrais décrire ce que je veux dire par le mot analogie. Une analogie est un modèle, mais un modèle d'un genre particulier. Ce n'est pas comme un modèle scientifique, dont la source peut être n'importe quoi, et dont le but est d'agir comme une hypothèse d'explication ou de compréhension. Une analogie, elle, est en tous points engendrée par la chose qu'elle représente. Une carte est un bon exemple. Ce n'est pas un modèle dans le sens scientifique du terme, ni un modèle hypothétique comme l'atome de Bohr qui explique quelque chose d'inconnu. Au contraire, elle est construite à partir de quelque chose de bien, pour ne pas dire parfaitement, connu. A chaque zone d'une partie de territoire correspond une zone sur la carte, bien que les matériaux du ter-rain et de la carte soient totalement différents et qu'une importante proportion des caractéristiques du terrain doive être laissée de côté. Ce rapport entre la carte analogue et le terrain s'appelle une métaphore. Si je montre un lieu sur la carte et que je dis : « Il y a le mont Blanc, et de Chamonix on peut atteindre la face est par cette route », c'est en fait une façon rapide de dire : « Le rapport entre le point marqué "mont Blanc" et les autres points ressemble à celui qui existe entre le mont Blanc réel et les régions voisines. »


LE LANGAGE MÉTAPHORIQUE DE L'ESPRIT

Je pense que l'on voit maintenant, vaguement du moins, ce qui est en train d'émerger des débris du chapitre précédent. Je n'ai pas l'impression, en ce moment, que je démontre ma thèse pas à pas, mais plutôt que je mets en place, dans votre esprit, certaines idées pour que, tout au moins, vous ne soyez pas pris au dépourvu par ce que je suis sur le point de démontrer. Ma méthode ici, dans une partie de ce livre dont je me rends compte qu'elle est difficile et ouvertement diffuse, consiste simplement à établir ma conclusion en termes généraux, avant de faire apparaître ce qu'elle implique.

L'esprit conscient subjectif est l'analogie de ce qu'on appelle le monde réel. Il est constitué d'un vocabulaire ou d'un champ lexical dont les termes sont tous des métaphores ou des analogies de l'action dans le monde physique. Sa réalité est du même ordre que les mathématiques. Il nous permet de traverser les processus comportementaux pour arriver à des décisions plus adaptées. Comme les mathématiques, il s'agit d'un outil plus que d'une chose ou d'un contenant. De plus, il est intimement lié à la volonté et à la prise de décision.

Prenons l'exemple du langage dont nous nous servons pour décrire les processus conscients. Le groupe le plus important de mots utilisés pour décrire les phénomènes mentaux est visuel. On « voit » les solutions à un problème, dont la meilleure peut être « brillante » ; la personne peut être « intelligente » ou « avoir l'esprit clair », par opposition à des solutions « ternes », « confuses » ou « peu claires ». Ces mots sont tous des métaphores et l'espace mental auquel elles se rapportent est une métaphore de l'espace réel. Nous pouvons y « aborder » un problème, probablement d'un certain « point de vue », avant de se « colleter » à ses difficultés, d'en saisir l'ensemble ou de « comprendre les parties d'un problème, et ainsi de suite, en utilisant des métaphores du comportement afin d'inventer des choses à faire dans cet espace mental, transformé par la métaphore.

Les adjectifs pour décrire le comportement physique dans l'espace réel sont repris, par analogie, pour décrire le comportement mental dans l'espace du même nom, quand nous disons que notre esprit est « rapide », « lent », « agité » (comme quand nous cogitons, co-agitons), « agile », « résolu » ou « faible ». L'espace mental dans lequel ont lieu ces activités métaphoriques possède son propre groupe d'adjectifs : nous pouvons être « larges d'esprit », « profonds », « ouverts » ou « bornés » ; nous pouvons être « absorbés » ; nous pouvons nous « débarrasser d'une pensée », « faire oublier quelque chose », ou bien « comprendre », « laisser entrer », ou bien encore « garder à l'esprit », « avoir à l'esprit », « ne pas oublier », « retenir ».

Comme dans l'espace réel, on peut avoir quelque chose au « fond » de son esprit, dans ses « moindres recoins », être « dépassé » ou « ne rien avoir en tête ». Dans une discussion, on essaie de « faire passer quelque chose » à quelqu'un, de « se faire comprendre », de « trouver un terrain d'entente » ou de « souligner » quelque chose, etc., autant d'actions du monde réel qui sont reprises, par analogie, dans l'espace mental.

Mais de quoi fait-on la métaphore ? Nous avons vu que la fonction habituelle de la métaphore correspond au souhait de désigner un aspect particulier d'une chose ou de décrire quelque chose pour lequel on ne dispose pas de mots. Cette chose à désigner, à décrire, à exprimer ou à élargir du point de vue lexical, c'est ce que nous avons appelé le métapheur. A l'origine, bien sûr, le but est essentiellement pratique, pour désigner un bras de mer comme le bon endroit pour pêcher des coquillages, ou pour mettre une tête à un clou afin de mieux faire tenir la planche sur Pétai. Les métapheurs, ici, étaient le bras et la tête, et les métaphrandes, la partie précise de la mer ou le bout précis du clou qui existait déjà. Or, quand nous disons que l'espace mental est une métaphore de l'espace réel, c'est le monde réel « extérieur » qui est le métapheur. Mais, si la métaphore engendre la conscience plutôt qu'elle ne la décrit simplement, qu'est-ce que le métaphrande ?


PARAPHEURS ET PARAPHRANDES

Si nous considérons plus attentivement la nature de la métaphore (en remarquant, ce faisant, le caractère métaphorique de la quasi-totalité de ce que nous disons), on découvre (même le verbe « découvrir » !) qu'elle est composée de plus d'un métapheur et d'un métaphrande. Il y a aussi, au fond des métaphores les plus complexes, diverses épithètes du métapheur ou de mots associés, que je vais appeler les parapheurs. Et ces para-pheurs renvoient au métaphrande sous la forme de ce que j'appellerai les paraphrandes du métaphrande. Du jargon, certes, mais un jargon absolument nécessaire si nous voulons être parfaitement clairs sur nos référents.

Des exemples vont montrer que la décomposition de la métaphore en ces quatre composants est, en fait, tout à fait simple, et permet également de comprendre ce dont nous ne pourrions pas parler autrement.

Pensez à la métaphore de la couverture de neige* recouvrant le sol. Le métaphrande serait un peu l'épaisseur dont le sol est totalement recouvert. Le métapheur, la couverture sur un lit. Mais les nuances agréables de cette métaphore sont dans les parapheurs du métapheur, la couverture. Ils renvoient un peu à la chaleur, la protection et le sommeil jusqu'au moment indéterminé du réveil. Ce que nous associons à la couverture devient automatiquement ce que nous associons, c'est-à-dire les paraphrandes, au métaphrande original, la façon dont la neige* recouvre le sol. Et nous avons ainsi créé, par le biais de cette métaphore, l'idée de la terre qui dort, sous la protection de la neige jusqu'à son réveil au printemps. Tout ceci est concentré dans la simple utilisation du mot « couverture » qui se rapporte à la façon dont la neige recouvre le sol.

Toutes les métaphores n'ont pas, naturellement, un tel potentiel générateur. Dans celle, souvent citée, du navire qui lutte contre les éléments**, le métaphrande est l'action particulière de la proue du bateau sur Peau, et le métapheur est l'action de tracer des sillons. La correspondance est exacte. Il n'y a rien à ajouter.

Mais si je dis que le ruisseau chante à travers les bois, la similitude entre le bouillonnement et le gargouillement du ruisseau et, disons, le chant d'un enfant, n'est pas du tout précise. Ce sont les parapheurs de la joie et de la grâce qui deviennent les paraphrandes du ruisseau, qui présentent un intérêt.

Ou bien encore la comparaison de l'amour avec une rose que l'on trouve dans de nombreux poèmes. Ce n'est pas la correspondance fragile entre le métaphrande et le métapheur, mais les paraphrandes qui retiennent notre attention : l'amour qui vit au soleil, qui sent bon, qui pique quand on le saisit et qui ne fleurit que le temps d'une saison. Ou bien supposons que je dise, d'une façon moins visuelle et beaucoup plus profonde, tout à fait le contraire, que mon amour est comme une cuillère en fer-blanc dont le reflet est plongé dans la boîte de farine1. La corres-pondance immédiate ici, entre le métaphrande et le métapheur, à savoir ce qui est hors de la vue ordinaire, est banale. C'est au contraire les paraphrandes de cette métaphore qui créent ce qui ne pourrait absolument pas être là : la forme stable et délicate, l'éclat discret et tenace d'un amour durable, plongé dans les lourdes douceurs manipulables du temps qui passe, le tout mimant, et donc transformant en paraphrande, l'acte sexuel du point de vue de l'homme. L'amour n'a de propriétés que celles que nous engendrons par la métaphore.


La conscience est faite de cette poésie-là. On le voit si nous revenons à quelques métaphores de l'esprit que nous avons regardées plus haut. Supposons que nous essayons de résoudre un simple problème comme la série des cercles et des triangles du chapitre précédent. Et supposons que nous avons obtenu la solution en nous exclamant qu'enfin nous « voyons » ce qu'est la réponse, à savoir un triangle.

On peut analyser cette métaphore comme celle de la « couverture » de neige ou du ruisseau chantant. Le métaphrande, c'est la découverte de la solution ; le métapheur, c'est ce qu'on voit ; et les parapheurs sont toutes les choses associées à cette vision qui ensuite créent les paraphrandes, comme « l'oeil de l'esprit », « la vision claire de la solution », etc., et, chose très importante, le paraphrande d'un « espace », dans lequel a lieu la vision, c'est-à-dire ce que j'appelle l'espace mental, et des « objets » à « voir ».

Je ne veux pas dire que cette brève esquisse puisse tenir lieu d'une vraie théorie de la façon dont la conscience a été d'abord créée. Nous aborderons ce problème dans le livre II. Ce que j'ai plutôt l'intention de faire, c'est de suggérer la possibilité, que j'espère rendre vraisemblable plus tard, que la conscience soit le travail de la métaphore lexicale. Elle est filée par les métapheurs d'expression concrets et leurs parapheurs, projetant ainsi des paraphrandes qui n'existent que dans le sens fonctionnel. De plus, elle continue à s'engendrer elle-même, chaque nouveau paraphrande étant capable d'être un métaphrande à part entière, donnant lieu à de nouveaux métapheurs et à ses parapheurs, et ainsi de suite.

Bien sûr, ce processus n'est pas, et ne peut pas être, le fruit du hasard, contrairement à ce que j'ai l'air de dire. Le monde est organisé, extrêmement organisé, et les métaphores concrètes qui engendrent la conscience le font de façon organisée. D'où, la similitude entre la conscience et le monde physique-comportemental dont nous sommes conscients. D'où également, le reflet de la structure de ce monde, quoique avec certaines différences, dans la structure de la conscience.

Une dernière difficulté avant de poursuivre. Une propriété essentielle de l'analogie, c'est que la façon dont elle est créée n'est pas la façon dont on l'utilise, c'est évident. Le cartographe et l'utilisateur de la carte font deux choses différentes. Pour le cartographe, le métaphrande est la feuille de papier blanc sur laquelle il travaille avec le métapheur du terrain qu'il connaît et dont il a fait l'étude. Mais, pour l'utilisateur, c'est exactement le contraire. Le terrain est inconnu ; c'est le terrain qui est le métaphrande, alors que le métapheur c'est la carte qu'il utilise et grâce à laquelle il comprend le terrain.

Il en est de même pour la conscience. La conscience est le métaphrande, quand il est créé par les paraphrandes de nos expressions verbales. Mais le fonctionnement de la conscience, c'est, en quelque sorte, le voyage de retour. La conscience devient le métapheur riche de notre expérience passée, qui opère une sélection constante sur ces inconnues que sont nos actions futures, nos décisions, nos souvenirs partiels du passé, sur ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas encore. Et c'est par la structure de la conscience créée que nous compre-nons ensuite le monde.

Quelles sortes de choses peut-on dire de cette structure ? Je mentionnerai ici uniquement ce qui est le plus important.


LES CARACTÉRISTIQUES DE LA CONSCIENCE

1. La spatialisation. — Le tout premier aspect de la conscience, c'est ce à quoi nous avons déjà eu l'occasion de faire référence, à savoir le paraphrande de presque toutes les métaphores mentales que nous pouvons faire, cet espace mental que nous considérons comme l'habitat même de tout ceci. Si je vous demande de penser à votre tête, puis à vos pieds, au petit déjeuner que vous avez pris ce matin, ensuite à la Tour de Londres, à la constellation d'Orion ; ces choses ont la qualité d'être sépa-rées du point de vue spatial, et c'est à cette qualité que je fais référence ici. Quand nous nous livrons à une introspection, qui est une métaphore du regard porté à l'intérieur de quelque chose, nous le faisons dans un espace mental métaphorique, que nous renouvelons et « agrandissons » à chaque fois que nous sommes conscients d'une chose ou d'un rapport nouveau.

Dans le premier chapitre, nous avons parlé de la façon dont nous inventons de l'espace mental dans nos propres têtes et aussi celles des autres. Le mot inventer est peut-être trop fort, sauf dans le sens ontologique. Nous supposons plutôt que ces « espaces » existent, sans nous poser de questions. Ils constituent une partie de ce qu'est la conscience et de celle qu'on imagine chez les autres.

De plus, on fait en sorte que les choses qui n'ont pas de qualité spatiale dans le monde physique-comportemental en aient une dans la conscience. Autrement, nous ne pourrions pas en être conscients. C'est ce que nous appellerons la spatialisation.

Le temps en est un exemple évident. Si je vous demande de penser aux cent dernières années, il se peut que vous ayez tendance à les extraire de telle façon que la succession d'années s'étale, peut-être de la gauche vers la droite. Mais il n'y a, bien sûr, ni gauche, ni droite, dans le temps. Il n'y a qu'un avant et un après, qui n'ont absolument pas de propriétés spatiales, si ce n'est par analogie. Vous ne pouvez pas, absolument pas, penser le temps autrement qu'en le spatialisant. La conscience est tou-jours une spatialisation, dans laquelle le diachronique est transformé en synchronique et ce qui est arrivé dans le temps est extrait et vu dans une succession.

La spatialisation caractérise toute pensée consciente. Si vous pensez maintenant à la place qu'occupe ma théorie dans toutes les théories sur l'esprit ; vous vous tournez d'abord, par habitude, vers votre espace mental où les choses abstraites peuvent être séparées et mises côte à côte pour être regardées — chose qui ne pourrait jamais arriver — physiquement ou réellement ; ensuite, vous faites une métaphore de ces théories sous la forme d'objets concrets ; puis la métaphore de ces objets sous la forme d'une succession temporelle, disposée synchroniquement, et troisièmement, la métaphore des caractéristiques de ces théories sous une forme physique, chacune à un degré divers pour pouvoir les organiser suivant une sorte d'ordre. Alors, vous faites la métaphore expressive supplémentaire de 1' « adaptation ». L'action même d'adapter, dont l'analogue ici, dans la conscience, est le mot « adapter », peut varier d'une personne ou d'une culture à l'autre, puisqu'elle dépend de la façon dont chacun organise les choses dans un certain ordre, ou fait rentrer les objets dans un contenant, etc. Le contenu métaphorique de la pensée est donc parfois très compliqué, et difficile à décomposer. Mais on peut montrer par cette analyse que toutes les pensées conscientes que vous avez en lisant ce livre, proviennent d'actions concrètes dans un monde concret.

2. L'extraction. — Dans la conscience, nous ne « voyons » jamais rien dans sa totalité. C'est parce qu'une telle « vision » est l'analogue d'une action réelle ; et dans l'action réelle, nous ne voyons et nous ne faisons attention qu'à une partie de la chose à un moment donné. Il en est de même pour la conscience. Nous faisons un choix dans l'ensemble des attitudes possibles par rapport à une chose, y compris la connaissance que nous en avons. Et c'est tout ce qui est possible, puisque la conscience est une métaphore de notre action réelle.

Ainsi, si je vous demande de penser à un cirque, par exemple, il va d'abord y avoir un bref instant de léger flou, suivi peut-être de l'image de trapézistes ou d'un clown sur la piste. Ou bien, si vous pensez à la ville dans laquelle vous vous trouvez, vous allez extraire un détail, comme un bâtiment, une tour ou un carrefour en particulier. Ou bien encore, si je vous demande de penser à vous, vous allez, en quelque sorte, extraire des moments de votre passé récent, tout en croyant que c'est à vous que vous pensez. Dans tous ces exemples, nous ne trouvons ni de difficulté ni de paradoxe particulier dans le fait que ces extraits ne sont pas les choses elles-mêmes, bien que nous en parlions comme si elles l'étaient. En fait, nous ne sommes jamais conscients des choses telles qu'elles sont vraiment, mais seulement de ce que nous en extrayons.

Les paramètres qui commandent cette extraction méritent plus de réflexion et de recherche. Car c'est d'eux que dépendent la conscience que quelqu'un a du monde ainsi que les personnes avec lesquelles il est en interaction. Ce que vous retenez de quelqu'un que vous connaissez bien est fortement lié à ce que vous ressentez pour lui ou elle. Si vous l'aimez bien, vous retiendrez les aspects agréables, et inversement. La relation de cause à effet peut aller dans un sens ou dans l'autre.

Ce que nous retenons des autres détermine, dans une large mesure, le genre de monde où nous avons l'impression de vivre.

Prenez l'exemple de vos proches quand vous étiez petit. Si nous retenons leurs échecs, leurs conflits cachés, leurs illusions, eh bien, c'est une chose. Par contre, si nous retenons leurs moments les plus heureux, leurs joies les plus caractéristiques, c'est un tout autre monde. Les écrivains et les artistes font de façon contrôlée ce qui arrive « dans » la conscience, de façon plus désordonnée.

L'extraction est distincte de la mémoire. L'extrait d'une chose dans la conscience est le représentant de la chose ou de l'événement auquel nos souvenirs adhèrent, et par lequel nous pouvons retrouver nos souvenirs. Si je veux me rappeler ce que je faisais l'été dernier, j'extrais d'abord le moment en question, qui peut être une image fugitive de quelques mois sur un calendrier, jusqu'à ce que je m'arrête sur l'extrait d'un événement en particulier, comme la promenade au bord d'une rivière donnée. A partir de là, j'associe des idées à cet événement et je retrouve des souvenirs de l'été dernier. C'est ce que nous entendons par réminiscence, qui est un processus conscient spécifique dont aucun animal n'est capable. Une réminiscence est une succession d'extraits. Tout ce qu'on appelle association dans la conscience est un extrait, un aspect ou une image, si vous voulez, une chose figée par le temps, extraite de l'expérience sur la base de la personnalité et de facteurs changeants de situation1.

3. Le «je » analogue. — Une « caractéristique » très importante de ce monde métaphorique est la métaphore que nous avons de nous-mêmes, le « je » analogue, qui peut « se déplacer » par délégation dans notre « imagination », « faire » des choses que nous ne faisons pas réellement. Il y a naturellement plusieurs usages d'un tel « je » analogue. Nous « nous » imaginons en train de faire ceci ou cela, et donc nous « prenons » des décisions en nous basant sur des « résultats » imaginés, ce qui serait impossible si nous n'avions pas un «je » imaginé, agissant dans un « monde » imaginé. Dans l'exemple donné dans la partie sur la spatialisation, ce n'était pas votre moi physique et comportemental qui essayait de « voir » où se « situait » ma théorie dans un ensemble de théories sur le même sujet. Il s'agis-sait de votre «je » analogue.

Si nous sommes en train de nous promener et que nous arri-vons à un croisement dans un bois ; si nous savons que l'un des chemins nous ramène à notre destination après un détour beaucoup plus long, nous pouvons « parcourir » ce long itinéraire avec notre «je » analogue pour voir si le panorama et les étangs valent la peine qu'on marche plus longtemps. Sans la conscience et son «je » analogue délégué, nous ne pourrions pas le faire.

4. Le « Moi » métaphorique. — Le « je » analogue n'est cepen-dant pas seulement cela. C'est aussi un « moi » métaphorique. Quand nous nous imaginons en train de flâner sur un chemin plus long, nous « nous » « apercevons » bien par moments, comme nous l'avons fait dans les exercices du chapitre 1, sous la forme de ce que nous avons appelé des images autoscopiques. Nous pouvons à la fois regarder des panoramas imaginés à partir de notre moi imaginé, ou bien prendre un peu de recul et nous voir, par exemple, nous mettre à genoux pour boire de l'eau d'un ruisseau en particulier. Il y a, bien sûr, des problèmes profonds ici, surtout dans la relation entre le « je » et le « moi ». Mais c'est l'objet d'un autre traité. Et je me contente ici d'indiquer la nature du problème.

5. La narratisation. — Dans la conscience, nous considérons toujours que nos moi délégués sont les personnages principaux de l'histoire de nos vies. Dans l'exemple ci-dessus, la narratisation saute aux yeux, à savoir la promenade le long d'un chemin boisé. Mais il n'est pas si évident que nous le faisons à chaque fois que nous sommes conscients, et c'est ce que j'appelle la narratisation. Assis où je suis, j'écris un livre et ce fait est ancré plus ou moins au centre de l'histoire de ma vie le temps étant spatialise sous la forme d'un voyage de mes jours et de mes années. De nouvelles situations sont perçues de manière sélective comme partie de cette histoire ; celles qui n'y rentrent pas ayant échappé à l'attention ou à la mémoire. Plus important encore, les situations sont choisies en fonction de leur lien avec l'histoire qui se développe, jusqu'à ce que l'image que j'ai de moi dans l'histoire de ma vie, détermine la façon dont je dois agir et faire mes choix dans des situations nouvelles au fur et à mesure qu'elles apparaissent.

La recherche des causes de notre comportement ou le fait de dire pourquoi nous avons fait telle ou telle chose font partie inté-grante de la narratisation. Ces causes en tant que raisons peuvent être vraies ou fausses, objectives ou idéales. La conscience est toujours prête à expliquer tout ce que nous faisons, à tel ou tel moment. Le voleur explique (narratise) que son acte est dû à la pauvreté. Le poète que le sien est dû à la beauté, le scientifique à la vérité ; le but et la cause étant inextricablement liés pour produire la spatialisation de l'action dans la conscience.

Mais ce n'est pas seulement notre propre «je » analogue que nous narratisons ; c'est tout ce qu'il y a d'autre dans la conscience. Un fait isolé est associé à un autre fait isolé dans le récit. Un enfant pleure dans la rue, et nous créons l'image mentale d'un enfant égaré et d'un père ou d'une mère à sa recherche. Un chat est monté dans un arbre et nous créons l'image d'un chien qui l'a poursuivi jusque-là. Ou bien nous assemblons les faits mentaux tels que nous les comprenons au sein d'une théorie de la conscience.

6. La conciliation. — Un dernier aspect de la conscience que je désire mentionner ici s'apparente au processus de comportement commun à la plupart des mammifères. Il provient en fait d'une simple reconnaissance, lorsqu'on fait entrer un objet perçu comme légèrement ambigu dans un schéma acquis précédemment ; un processus automatique qu'on appelle parfois assimilation. Nous assimilons un nouveau stimulus à la conception ou à la représentation que nous en avons, même s'il est légèrement différent. Et comme, d'un instant à l'autre, nous ne voyons, ni n'entendons, ni ne touchons les choses, exactement de la même manière, ce processus d'assimilation à l'expérience antérieure a lieu tout le temps que nous percevons le monde. On assemble les choses sous la forme d'objets reconnaissables, en se fondant sur les schémas acquis précédemment que nous en avons.

Or, l'assimilation effectuée par la conscience, c'est la conciliation. Un meilleur terme serait peut-être la conformisation, mais il me semble un peu baroque. Ce que je désigne par conciliation, c'est avant tout faire dans l'espace mental ce que l'on fait dans le temps mental ou le temps statialisé quand on narratise. On assemble des choses sous la forme d'objets conscients comme on assemble des choses sous la forme d'une histoire dans la narratisa-tion. Et cette construction cohérente ou vraisemblable se fait dans le respect de règles élaborées dans l'expérience.

Dans la conciliation, nous rendons compatibles des extraits ou des narratisations, comme nous le faisons dans la perception externe avec le nouveau stimulus et la conception interne. Si nous nous imaginons marchant le long d'un chemin boisé, nous faisons automatiquement coïncider la succession d'extraits avec cette marche. Ou bien, si, au cours d'une rêverie, il se trouve que deux extraits ou deux récits surviennent en même temps, on les mélange ou on les fait coïncider.

Si je vous demande de penser en même temps à une prairie dans une montagne et à une tour, vous les conciliez automatiquement en élevant la tour sur cette prairie. Mais si je vous demande de penser au même moment à la prairie et à un océan, la conciliation a tendance à ne pas se faire et il est probable que vous pensez à l'un, et ensuite à l'autre. Vous ne pouvez les assembler qu'en narratisant. Il y a donc des principes de compatibilité qui président à ce procès ; principes qui s'acquièrent et se fondent sur la structure du monde.

Permettez-moi de me résumer afin de « voir » où nous sommes et dans quelle direction va notre exposé. Nous avons dit que la conscience est une opération plus qu'une chose, un réceptacle ou une fonction. Elle agit par analogie, en construisant un espace où un « je » analogue peut observer et évoluer de façon métaphorique. Elle agit en réaction, extrait des aspects pertinents, crée un récit dans lequel elle les concilie dans un espace métaphorique où ces sens peuvent être manipulés comme des choses dans l'espace. L'esprit conscient est l'analogue spatial du monde et les actes mentaux sont les analogues des actes physiques. La conscience agit seulement à partir de choses observables. Ou bien, pour le dire d'une autre façon avec des échos de Locke, il n'y a rien dans la conscience qui ne soit l'analogue d'une chose qui existait d'abord dans le monde réel (behavior).

Ce chapitre a été difficile. Mais j'espère avoir, de façon assez convaincante, esquissé l'idée que la conscience, comme modèle du monde créé par la métaphore, conduit à des conclusions assez précises, vérifiables dans notre expérience consciente de tous les jours. Ce n'est, naturellement, qu'une vague ébauche, en quelque sorte, que j'espère développer dans un travail futur. Mais elle suffit pour que nous revenions maintenant à notre recherche très importante sur l'origine de tout cela, en gardant d'autres développements sur la nature de la conscience propre-ment dite pour des chapitres ultérieurs.

Si la conscience est cette invention d'un monde analogue sur la base du langage, reflétant le monde comportemental comme le monde des mathématiques reflète le monde de quantité de choses, que pouvons-nous dire alors de son origine ?

Nous sommes arrivés à cette étape très intéressante de notre exposé ; étape qui est en complète contradiction avec toutes les autres solutions données au problème de l'origine de la conscience, dont nous avons parlé dans le chapitre d'introduction. Car, si la conscience s'appuie sur le langage, il en découle donc que son origine est beaucoup plus récente que l'on ne pensait jusqu'à maintenant. La conscience apparue après le langage ! Les implications d'un tel point de vue sont extrêmement sérieuses.