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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

INTRODUCTION | LIVRE I | LIVRE II | LIVRE III

1. La quête d'autorisation

2. Des prophètes et de la possession

3. De la poésie et de la musique

4. L'hypnose

5. La schizophrénie

6. Les prédictions de la science

4: L'hypnose

Si je vous demandais d'imaginer que vous buvez du Champagne alors que vous buvez du vinaigre, de ressentir du plaisir au moment où je vous plante une aiguille dans le bras ou de fixer l'obscurité et de contracter vos pupilles devant une lumière imaginaire, ou bien encore de croire volontairement et vraiment à quelque chose auquel vous ne croyez pas d'ordinaire, quoi que ce soit, vous trouveriez cela difficile, pour ne pas dire impossible, à faire. En revanche, si je vous soumettais d'abord aux procédures d'induction de l'hypnose, vous pourriez faire toutes ces choses sur ma demande sans le moindre effort.

Pourquoi ? Comment cette capacité supplémentaire peut-elle exister ?

Pourquoi ? Comment cette capacité supplémentaire peut-elle exister ? Il semble que nous entrions dans un milieu différent quand nous passons du monde familier de la poésie au monde étrange de l'hypnose. En effet, l'hypnose est la brebis galeuse de la famille des problèmes qui constituent la psychologie. Elle erre dans et hors des laboratoires, des fêtes foraines, des cliniques et des salles paroissiales, telle une anomalie indésirable. Il semble qu'elle ne se mette jamais dans le droit chemin et qu'elle refuse de se plier aux règles sévères de la théorie scientifique. En effet, le fait même qu'elle soit possible semble être une négation de nos idées immédiates sur le contrôle conscient de soi d'une part, et de notre idée scientifique de la personnalité de l'autre. Cependant, on ne peut manquer de voir que toute théorie de la conscience et de son origine, si elle doit être responsable, se doit de faire face à la difficulté que pose ce type déviant de contrôle comportemental.

Je pense que ma réponse à la question ouvrant ce chapitre va de soi : l'hypnose peut provoquer cette capacité supplémentaire parce qu'elle met enjeu le paradigme bicaméral général qui permet un contrôle plus absolu du comportement que ne le permet la conscience.

Dans ce chapitre, j'irai jusqu'à soutenir qu'aucune théorie à l'exception de celle que j'expose ne peut expliquer ce problème fondamental. En effet, si notre mentalité contemporaine est, comme la plupart des gens l'imaginent, une caractéristique immuable définie génétiquement qui résulte d'une évolution ayant commencé chez les mammifères, voire avant, comment est-il possible qu'elle soit changée à ce point pendant l'hypnose ? Et que cette modification ait lieu simplement par les soins assez ridicules d'une autre personne ? C'est seulement en rejetant l'hypothèse génétique et en considérant la conscience comme une capacité culturelle acquise à partir de ce qui reste d'un type ancien de contrôle comportemental plus autoritaire que ces modifications de l'esprit peuvent commencer à paraître logiques.

L'argument central de ce chapitre consistera, à l'évidence, à montrer que l'hypnose correspond bien aux quatre aspects du paradigme bicaméral. Mais avant cela, je souhaite faire apparaître clairement une caractéristique très importante de la première apparition de l'hypnose. J'ai souligné ce point en 1.2 et II. 5, puisqu'il s'agit de la force créatrice de la métaphore dans l'apparition de la nouvelle mentalité.

 

LES PARAPHRANDES DES FORCES NEWTONIENNES

L'hypnose, comme la conscience, apparaît à un point particulier de l'histoire dans les paraphrandes de quelques métaphores nouvelles. La première de ces métaphores fut produite par Sir Isaac Newton avec sa découverte des lois de la gravitation universelle et leur utilisation pour expliquer les marées sous l'influence de la lune. Les mystérieuses attractions, influences et rapports de pouvoir existant entre les gens furent alors comparés aux influences newtoniennes de la gravitation. Cette comparaison donna lieu d'ailleurs à une nouvelle — et ridicule — hypothèse, selon laquelle il y a des courants d'attraction entre tous les corps, vivants ou matériels, que l'on peut appeler la gravitation animale, et dont la gravitation newtonienne n'est qu'un cas particulier1.

Tout ceci est très explicite dans les écrits romantiques et troublés d'un admirateur excessif de Newton du nom d'Anton Mesmer, qui fut à l'origine de tout. Puis vint une autre métaphore, ou plutôt deux. L'attraction gravitationnelle ressemble à l'attraction magnétique. En conséquence, puisque (dans la pensée rhétorique de Mesmer) deux choses semblables à une troisième se ressemblent, la gravitation animale est comme l'attraction magnétique, et devient le magnétisme animal.

Désormais, la théorie était enfin scientifiquement vérifiable. Pour prouver l'existence de ces courants magnétiques vibrant à travers les êtres animés semblables à la gravitation céleste, Mesmer appliqua des aimants à divers patients hystériques, allant jusqu'à leur donner au préalable des médicaments contenant du fer pour que le magnétisme marche mieux. Ce qu'il fit ! Ce résultat ne pouvait être mis en doute, vu l'état des connaissances à son époque. Des crises de convulsions étaient provoquées par les aimants créant, selon les termes de Mesmer, « un flux et reflux artificiel » dans le corps et corrigeant par son attraction magnétique « la répartition inégale du mouvement confus du flux nerveux », produisant ainsi une « harmonie des nerfs ». Il avait « démontré » qu'il y a des flux de forces entre les personnes aussi puissants que ceux qui maintiennent les planètes en orbite.

Naturellement, il n'avait prouvé aucun magnétisme, quel qu'il soit. Il avait découvert ce que Sir James Braid, travaillant sur le métapheur du sommeil, appela plus tard l'hypnose. Les guérisons étaient efficaces parce qu'il avait expliqué sa théorie originale à ses patients avec une grande conviction. Les crises violentes et les contorsions particulières provoquées par l'application des aimants étaient toutes dues à un impératif cognitif que ces choses se passaient, ce qui était vrai, constituant une sorte de « preuve » autogénératrice que les aimants marchaient et pouvaient provoquer une guérison. Il faut se rappeler ici que de même que dans l'ancienne Assyrie il n'y avait pas de concept de hasard et que donc le tirage au sort « ne pouvait qu' » être contrôlé par les dieux, de même, au XVIIIe siècle, il n'y avait pas de concept de suggestion et le résultat ne « pouvait qu' » être dû aux aimants.

Ensuite, lorsqu'on découvrit que non seulement les aimants mais aussi les tasses, le pain, le bois, les êtres humains et les animaux qu'on avait touchés avec un aimant étaient aussi efficaces (à quel point les fausses croyances se reproduisent !), tout cela se transporta dans une autre métaphore (c'est la quatrième), celle de l'électricité statique, qui — avec le cerf-volant de Benjamin Franklin entre autres — était si étudiée à l'époque. Ainsi, Mesmer pensa qu'il y avait une « substance magnétique » que l'on pouvait faire passer dans un ensemble innombrable d'objets, tout comme l'électricité statique. Les êtres humains en particulier pouvaient conserver et absorber le magnétisme, et notamment Mesmer lui-même. De même qu'un bâton de carbone caressé avec de la fourrure produisait de l'électricité statique, de même les patients devaient être caressés par Mesmer. Il pouvait désormais se passer des véritables aimants et utiliser son propre magnétisme animal. En caressant ou en faisant des passes sur le corps de ses patients, comme s'ils étaient des bâtons de carbone, il obtenait les mêmes résultats : convulsions, contorsions, et la guérison de ce qu'on a appelé plus tard les maladies hystériques.

Il est essentiel ici de se rendre compte et de comprendre ce que nous pourrions appeler les changements paraphrandiens qui avaient lieu chez les personnes concernées en raison de ces métaphores. Un paraphrande, vous vous en souvenez sûrement, est la projection dans un métaphrande d'images associées, c'est-à-dire de parapheurs d'un métapheur. Le métaphrande ici, ce sont les influences entre les gens. Les métapheurs, c'est-à-dire ce à quoi ces influences sont comparées, ce sont les forces immuables de la gravitation : le magnétisme et l'électricité. Et ces parapheurs de forces absolues entre les astres, de courants ininterrompus de quantités de bouteilles de Leyde, ou de marées océaniques irrésistibles de magnétisme, tous renvoyaient au métaphrande de relations interpersonnelles qu'ils modifiaient ; changeant la nature psychologique des personnes concernées, les immergeant dans une mer de contrôle incontrôlable émanant des « fluides magnétiques » du corps du docteur ou d'objets qui en avaient « absorbé ».

Il est du moins concevable que ce que Mesmer découvrait était une sorte de mentalité différente qui, dans un lieu particulier, avec une éducation spéciale pendant l'enfance, un système ambiant de croyances et l'isolement du monde, aurait pu probablement se perpétuer dans une société qui n'aurait pas été fondée sur la conscience ordinaire et dans laquelle les métaphores de l'énergie et du contrôle irrésistible auraient assumé certaines des fonctions de la conscience.

Comment cela est-il seulement possible ? Comme je l'ai dit plus haut, je pense que Mesmer avançait en trébuchant maladroitement vers une nouvelle façon d'enclencher cette structure neurologique que j'ai appelée le paradigme bicaméral général, avec ses quatre aspects : l'impératif cognitif collectif, l'induction, la transe et l'autorisation archaïque. Je vais les étudier l'un après l'autre.

 

LA NATURE CHANGEANTE DE L'HOMME HYPNOTIQUE

Le fait que le phénomène de l'hypnose soit soumis au contrôle de l'impératif cognitif collectif, c'est-à-dire du système de croyances du groupe, est clairement prouvé par son évolution constante dans l'histoire. Au fur et à mesure que les idées sur l'hypnose changeaient, sa nature propre changeait aussi. Quelques décennies après Mesmer, les sujets ne se tordaient plus sous l'effet de sensations étranges et de convulsions. Au lieu de cela, ils se mirent à parler et à répondre spontanément à des ques-tions pendant leur transe. Puis, au début du xixe siècle, les patients se mirent spontanément à oublier ce qui s'était passé pendant leurs transes1 ; chose qui n'avait jamais été signalée auparavant. Vers 1825, pour une raison inconnue, les personnes sous hypnose se mettaient à diagnostiquer spontanément leurs propres maladies. Au milieu du siècle, la phrénologie, l'idée erronée selon laquelle les conformations du crâne sont le signe des facultés mentales, devint si populaire que, pendant un temps, elle engloba l'hypnose. Le fait d'appuyer sur la tête au niveau d'une zone phrénologique au cours de l'hypnose amenait le sujet à dire quelle faculté était contrôlée par cette zone (oui, c'est ce qui se passait), phénomène jamais observé, ni avant ni après. Quand on appuyait sur la zone du crâne censée être responsable de 1' « adoration », le sujet sous hypnose se mettait à genoux et priait2 ! Il en était ainsi parce qu'on le croyait.

Un peu plus tard, Charcot, le plus grand psychiatre de son temps, démontra à de grandes assemblées de spécialistes à la Salpêtrière que l'hypnose était tout à fait autre chose. Désormais, elle se passait en trois étapes : la catalepsie, la léthargie et le somnambulisme. On pouvait passer de l'un à l'autre de ces « états physiques » en manipulant les muscles, en exerçant diverses pressions ou en frottant le sommet de la tête. Le fait même de frotter la tête au niveau de la zone de Broca produisait de l'aphasie ! Ensuite Binet, venu à la Salpêtrière s'informer des découvertes de Charcot, s'empressa de compliquer le problème en revenant aux aimants de Mesmer et de découvrir des comportements encore plus bizarres1 : en plaçant des aimants sur l'un des deux côtés du corps d'une personne sous hypnose, il pouvait faire basculer les perceptions, les paralysies hystériques, les hallucinations imaginaires et les mouvements d'un côté à l'autre, comme si ces phénomènes étaient autant de limaille de fer ; aucun de ces résultats absurdes n'avait été obtenu auparavant ni n'a été obtenu depuis.

Ce n'est pas simplement que l'hypnotiseur, Mesmer, Charcot ou un autre, suggérait au patient docile ce qu'était pour lui l'hypnose. C'est plutôt que s'était développé, au sein du groupe dans lequel il travaillait, un impératif cognitif relatif à ce que le phénomène était « censé » être. Ces changements historiques, donc, montrent clairement que l'hypnose n'est pas une réaction stable à des stimuli donnés, mais change avec les attentes et les idées préconçues d'une époque particulière.

On peut montrer ce qui est évident dans l'histoire d'une manière plus expérimentale et plus contrôlée. On peut découvrir des manifestations auparavant inconnues de l'hypnose en informant simplement les sujets à l'avance que ces manifestations sont attendues dans l'hypnose, c'est-à-dire qu'elles font partie d'un impératif cognitif collectif. Par exemple, on dit, en passant, à une classe d'initiation à la psychologie qu'un sujet en état d'hypnose ne pouvait pas bouger sa main dominante. Ce qui n'était jamais arrivé dans l'hypnose à aucune époque. C'était un mensonge. Cependant, quand les élèves de cette classe furent hypnotisés plus tard, la majorité d'entre eux, sans aucune préparation ni aucune suggestion supplémentaire, furent incapables de bouger leur main dominante. De ces études est née la notion d' « automatisme mental » de la situation hypnotique, à savoir que le sujet sous hypnose présente les symptômes auxquels il pense que l'hypnotiseur s'attend1. Ce qui revient cependant à se limiter au point de vue d'un individu. C'est plutôt ce qu'il pense que l'hypnose est et cet « automatisme mental », compris dans ce sens, est exactement de la même nature que ce que j'appelle l'impératif cognitif collectif.

Une autre façon de considérer la force de l'impératif collectif consiste à remarquer son renforcement par la foule. De même que le sentiment religieux et que la croyance sont renforcés par la foule rassemblée dans l'église, ou dans les oracles par les multitudes qui les fréquentaient, de même l'hypnose est renforcée dans les salles de spectacle. On sait bien que les hypnotiseurs de scène qui se produisent devant une salle pleine à craquer, ce qui renforce l'impératif collectif ou l'attente de l'hypnose, peuvent provoquer des phénomènes bien plus originaux que ceux que l'on trouve dans l'isolement de la clinique ou du laboratoire.

 

L'INDUCTION

Deuxièmement, la mise en scène d'une procédure d'induction de l'hypnose est évidente1, et nécessite peu de commentaires. La diversité des techniques utilisées dans la pratique contemporaine est énorme, mais elles ont toutes en commun le même rétrécissement de la conscience qui rappelle les procédures d'induction des oracles ou la relation entre un pelestike et un katochos que nous avons examinées dans les chapitres précédents : le sujet peut être assis, debout ou allongé ; on peut le toucher ou non, le regarder fixement ou non ; on peut lui demander de regarder une petite lumière, une flamme ou une pierre précieuse, voire une punaise sur le mur ; il existe des centaines de variantes. Par contre, l'hypnotiseur essaie toujours de concentrer l'attention du sujet sur sa propre voix : « Tout ce que vous entendez, c'est ma voix, et vous avez de plus en plus envie de dormir, etc. » est une phrase courante, que l'on répète jusqu'à ce que le sujet, s'il est en état d'hypnose, ne puisse plus ouvrir ses poings serrés si l'hypnotiseur lui dit qu'il ne le peut pas, par exemple, ne peut pas bouger son bras détendu si l'hypnotiseur fait cette suggestion ou ne peut plus se rappeler son nom si on le lui demande. Ces simples suggestions sont souvent utilisées pour prouver le succès de l'hypnose dans ses premières étapes.

Si le sujet ne peut pas réduire sa conscience de cette manière — s'il ne peut pas oublier la situation dans son ensemble, si sa conscience reste occupée par d'autres considérations, telles que la pièce ou sa relation à l'hypnotiseur, s'il continue à narratiser à l'aide de son « je » analogue ou à « voir » son « moi » métaphorique hypnotisé —, l'hypnose échouera. En revanche, des tentatives répétées avec ces sujets aboutissent souvent ; ce qui montre que le « rétrécissement » de la conscience au cours de l'induction hypnotique est en partie une capacité acquise ; acquise, je dois l'ajouter, sur la base de la structure aptique que j'ai appelée le paradigme bicaméral général. Nous avons vu plus haut que la facilité avec laquelle un katochos peut entrer en transe hallucinogène augmente avec la pratique ; il en est de même avec l'hypnose : même chez les sujets les plus émotifs, la longueur de l'induction et de ses éléments peut être radicalement réduite par la répétition des séances.

 

LA TRANSE ET L'ADÉQUATION PARALOGIQUE

Troisièmement, voilà le nom exact que l'on donne à la transe hypnotique. Elle est naturellement différente, en général, du genre de transe qui a lieu dans ce qui subsiste de l'esprit bicaméral. Les personnes n'ont pas de véritables hallucinations auditives, comme cela arrivait dans les transes des oracles ou des médiums. Ce rôle, dans le paradigme, est assumé par l'hypnotiseur. En revanche, il y a la même diminution et ensuite la même absence de conscience normale. La narratisation est extrêmement réduite, le « je » analogue plus ou moins effacé. Le sujet sous hypnose ne vit pas dans un monde subjectif. Il n'est pas capable d'introspection comme nous, ne sait pas qu'il est sous hypnose, pas plus qu'il ne se contrôle constamment ; contrairement à ce qu'il fait, quand il n'est pas sous hypnose.

Dans les périodes récentes, on utilise presque invariablement la métaphore de la submersion pour parler de la transe. Ainsi, on parle de « plonger » dans des transes « profondes » ou « peu profondes » ; l'hypnotiseur dit souvent au sujet qu'il descend « de plus en plus profondément ». Il est même possible que, sans ce métapheur de la submersion, le phénomène serait tout à fait différent, notamment en ce qui concerne l'amnésie posthypnotique. Les parapheurs de la surface et de la profondeur de l'eau, avec ses différents champs visuels et tactiles, pourraient créer une sorte de monde double donnant lieu à quelque chose de semblable à une mémoire variant avec l'état du sujet. D'ailleurs, la soudaine apparition d'une amnésie posthypnotique spontanée au début du XIXe siècle fut peut-être due à ce passage des métaphores gravitationnelles aux métaphores de la submersion. En d'autres termes, il se peut que l'amnésie posthypnotique spontanée ait été un paraphrande de la métaphore de la submersion. (Il est intéressant de noter que cette amnésie spontanée disparaît actuellement des symptômes hypnotiques. Il est possible que l'hypnose soit devenue si familière qu'elle est désormais une chose en soi, sa base métaphorique s'affaiblissant à l'usage, réduisant ainsi le pouvoir de ses paraphrandes.)

C'est dans les « profonds » moments de la transe que les symptômes les plus intéressants peuvent être obtenus. Il est d'une extrême importance qu'une théorie de l'esprit les explique. A moins qu'on ne lui fasse d'autres suggestions, le sujet est « sourd » à tous sauf à la voix de l'hypnotiseur : il n' « entend » pas la voix des autres. On peut interrompre la souffrance ou l'augmenter au-delà de la normale. Il en de même de l'expérience sensorielle. On peut totalement structurer les sensations par la seule suggestion : un sujet à qui on dit qu'il va entendre une bonne blague rira aux éclats en entendant « L'herbe est verte ». Le sujet peut contrôler certaines réactions automatiques mieux que lorsqu'il est dans son état normal si l'hypnotiseur le lui demande. Le sens de son identité peut être radicalement changé : on peut le faire agir comme s'il était un animal, un vieillard ou bien un enfant.

Ceci dit, il s'agit d'un comme-si dont on a supprimé le il n'en est rien. Certains extrémistes de l'hypnose ont parfois prétendu que lorsqu'on dit à un sujet en transe qu'il n'a que cinq ou six ans, une régression à cet âge de l'enfance a réellement lieu. C'est, de toute évidence, faux. Laissez-moi en donner un exemple. Le sujet était né en Allemagne, et avait émigré avec sa famille dans un pays anglophone quand il avait environ huit ans, époque à laquelle il apprit l'anglais, oubliant ainsi presque tout son allemand. Quand l'hypnotiseur lui demanda de se dire, alors qu'il était sous « profonde » hypnose, qu'il n'avait que six ans ; il se livra à tout un tas d'enfantillages, allant même jusqu'à écrire sur un tableau comme un enfant. Après qu'on lui eut demandé en anglais s'il comprenait l'anglais, il expliqua en anglais qu'il ne pouvait ni comprendre ni parler l'anglais mais seulement l'allemand ! Il écrivit même au tableau en anglais qu'il ne pouvait pas comprendre un mot d'anglais1 ! Ce symptôme ressemble donc à un jeu de rôle, mais il ne s'agit pas d'une véritable régression. C'est l'obéissance sans réserve et illogique à l'hypnotiseur et à ses attentes qui rappelle l'obéissance d'un homme bicaméral à son dieu.

Une autre erreur que l'on commet couramment à propos de l'hypnose, même dans les meilleurs livres de référence modernes, consiste à imaginer que l'hypnotiseur peut provoquer de véritables hallucinations. Certaines de mes observations, encore inédites, inclinent à penser le contraire. Après avoir plongé le sujet dans une profonde hypnose, je fais semblant de lui donner un vase invisible et lui demande d'y mettre des fleurs invisibles, en disant tout haut la couleur de chacune ; ce qu'il fait sans difficulté puisqu'il s'agit simplement de mimer. Par contre, quand je lui donne un livre invisible et lui demande de le tenir, d'en tourner la première page et de commencer à lire, c'est une autre histoire ; ceci ne pouvant être exécuté sans une créativité supérieure à celle dont la plupart d'entre nous sommes capables. Le sujet veut bien faire semblant de tenir ce livre, peut dire une expression toute faite, voire une phrase, en hésitant, mais se plaint ensuite que le texte est flou, trop difficile à lire, ou utilise une excuse du même genre. Quand on lui demande de décrire une image (invisible) sur une feuille blanche, le sujet répond d'une voix hésitante quand il dit quelque chose — donnant seulement des réponses courtes quand on le presse de questions relatives à ce qu'il voit. S'il s'agissait d'une véritable hallucination, ses yeux erreraient sur le papier et une description complète serait chose facile ; ce qui est le cas des schizophrènes quand ils décrivent leurs hallucinations verbales. Il y a de grandes différences d'une personne à l'autre, ce qui n'est guère surprenant, mais l'attitude correspond beaucoup plus à un jeu de rôle hésitant qu'à l'expression sans effort de véritables hallucinations.

Ce point est mis en évidence par une autre expérience. Si on demande à une personne sous hypnose de traverser la pièce, si une chaise a été placée sur son chemin et si on lui dit qu'il n'y en a pas, elle ne la fait pas disparaître par hallucination : elle se contente de passer à côté. Elle agit comme si elle ne l'avait pas remarquée ; ce qui n'est naturellement pas le cas, puisqu'elle l'a contournée. Ce qui est intéressant ici, c'est que si on demande à des sujets non hypnotisés de simuler l'hypnose dans cette situation particulière ; ils se cognent aussitôt à la chaise1, puisqu'ils essaient de se conformer à l'opinion erronée selon laquelle l'hypnose modifie réellement les perceptions.

D'où l'important concept de la logique de transe élaboré pour rendre compte de cette distinction2 qui est simplement la réaction neutre à des contradictions absurdes du point de vue de la logique. Il ne s'agit cependant pas de n'importe quelle sorte de logique, ni d'un simple phénomène de transe ; il s'agit plutôt de ce que je préfère appeler une adéquation paralogique à une réalité médiatisée par la parole — paralogique, parce que les règles de la logique — qui, rappelons-nous, est une norme externe de vérité, et non la façon dont l'esprit fonctionne — sont laissées de côté pour se conformer à des affirmations sur la réalité qui sont concrètement fausses. Il s'agit d'un type de comportement que l'on trouve partout dans la condition humaine, depuis les litanies religieuses contemporaines jusqu'aux diverses superstitions des sociétés tribales — type qui est plus particulièrement prononcé dans l'état mental d'hypnose, dont il est une caractéristique essentielle.

Quand un sujet contourne une chaise dont on lui a dit qu'elle n'est pas là, plutôt que de rentrer dedans (adéquation logique), et qu'il ne trouve rien d'illogique à ses actions ; c'est de l'adéquation paralogique. Quand un sujet dit en anglais qu'il ne sait pas parler anglais, et qu'il ne trouve rien d'anormal à le dire : c'est de l'adéquation paralogique. Si notre sujet allemand avait simulé l'hypnose, il aurait fait preuve d'adéquation logique en utilisant le peu d'allemand dont il se souvenait, ou en restant silencieux.

Quand un sujet peut accepter qu'une même personne se trouve dans deux endroits en même temps : c'est de l'adéquation paralogique. Si on dit à une personne sous hypnose que la personne X est la personne Y, il agira en conséquence ; ensuite, si la vraie personne Y entre dans la pièce, le sujet trouve cela parfaitement plausible que les deux soient la personne Y. Ceci rappelle l'adéquation paralogique que l'on retrouve aujourd'hui dans cet autre vestige de l'esprit bicamé-ral : la schizophrénie. Deux patients dans une salle d'hôpital peuvent tous les deux croire qu'ils sont la même personne importante ou divine, sans avoir l'impression d'être illogique1. A mon avis, une adéquation paralogique semblable était aussi visible pendant l'ère bicamérale proprement dite, quand on pensait que des idoles immobiles vivaient et mangeaient, que le même dieu était dans différents endroits en même temps ou dans les reproductions d'effigies du même roi divin aux yeux incrustés, découvertes côte à côte dans les pyramides. Comme l'homme bicaméral, le sujet sous hypnose ne trouve rien de bizarre ou d'incohérent dans sa conduite : il ne peut pas « voir » les contradictions parce qu'il ne peut pas se regarder d'une façon totalement consciente.

Le sens du temps dans une transe est aussi réduit, comme nous l'avons déjà vu dans l'esprit bicaméral. Ceci est particulièrement évident dans l'amnésie posthypnotique. Dans notre état normal, nous utilisons la succession spatialisée du temps conscient comme substrat de la succession de nos souvenirs. Quand on nous demande ce que nous avons fait depuis le petit déjeuner, nous racontons, en général, une suite d'événements en quelque sorte « étiquetés par le temps ». En revanche, le sujet en transe hypnotique, tel le schizophrène ou l'homme bicaméral, n'a pas ce schéma temporel dans lequel les événements peuvent être étiquetés par le temps : il manque l'avant et l'après du temps spatialisé. Les moments de la transe, dont le sujet en état d'amnésie posthypnotique peut se souvenir, sont de vagues fragments isolés qui donnent une idée du moi plus qu'un temps spatialisé, comme dans la mémoire normale. Les sujets amnésiques peuvent seulement raconter, quand cela leur arrive : «J'ai joint les mains, je me suis assis sur une chaise », sans détail ni suite, d'une façon qui me rappelle Hammurabi ou Achille1. Ce qui différencie le sujet contemporain sous hypnose de manière significative, cependant, c'est le fait qu'à la demande de l'hypnotiseur, le sujet peut souvent retrouver la suite des souvenirs racontés ; ce qui montre qu'il y a une sorte de traitement parallèle par la conscience en dehors de la transe.

Ces faits donnent à la transe hypnotique une complexité pas-sionnante : un traitement parallèle ! Pendant qu'un sujet fait ou dit une chose, son cerveau traite sa situation de deux manières différentes au moins, l'une plus globale que l'autre. On peut démontrer cette conclusion de façon encore plus spectaculaire par la récente découverte appelée 1' « observateur caché ». Un sujet sous hypnose, après qu'on lui a demandé qu'il ne ressente rien en laissant la main plus d'une minute dans un seau d'eau glacée (expérience tout à fait pénible, mais sans danger !), peut ne pas exprimer son inconfort et dire qu'il ne sent rien. Par contre, si on lui a demandé au préalable de dire avec une autre voix, au moment et seulement au moment où l'hypnotiseur lui touche l'épaule, ce qu'il a réellement ressenti, c'est ce qui arrive ; quand on le touche, le sujet, souvent d'une voix basse et gutturale, peut laisser libre cours à sa gêne, et cependant reprendre immédiatement sa voix habituelle et revenir à son état d'insensibilité lorsque l'hypnotiseur retire la main1.

Ces éléments nous ramènent à l'idée autrefois rejétée de l'hypnose comme dissociation, qui est née d'études faites sur le dédoublement de la personnalité au début de ce siècle2. L'idée est que, dans l'hypnose, la totalité de l'esprit, ou sa réactivité, est éclatée en courants simultanés qui peuvent fonctionner indépendamment les uns des autres. Ce que cela signifie dans le cadre de la théorie de la conscience et de son origine, telle qu'elle a été exposée dans le livre I, n'apparaît pas immédiatement. Ceci dit, ce traitement dissocié rappelle, sans aucun doute, l'organisation de l'esprit bicaméral lui-même ainsi que le genre de résolution inconsciente de problèmes exposés en 1.1.

L'aspect de l'hypnose le moins traité est peut-être la différence de nature de la transe chez des personnes qui n'ont jamais beaucoup vu ni beaucoup appris sur l'hypnose auparavant. En général, naturellement, la transe, à notre époque, est un état où l'on est passif et influençable. Ceci dit, il y a des sujets qui s'endorment effectivement ; d'autres sont toujours en partie conscients mais cependant particulièrement influençables, si tant est que l'on puisse faire la différence entre le jeu et la réalité ; d'autres encore tremblent si violemment qu'il faut les « réveiller » et ainsi de suite.

Le fait que ces différences individuelles sont dues à des différences du point de vue de la croyance ou de l'impératif cognitif collectif est suggéré par une récente étude. On a demandé à des sujets de décrire par écrit ce qui se passe pendant l'hypnose. On les a ensuite mis en état d'hypnose et on a comparé les résultats à leurs attentes. L'une « se réveillait » à chaque fois qu'on lui demandait de faire quelque chose où elle devait voir. Une lecture ultérieure de sa feuille montra qu'elle avait écrit : « Quelqu'un doit avoir les yeux fermés pour être en état de transe hypnotique. » On ne put hypnotiser un autre sujet qu'à la seconde tentative ; il avait écrit : « La plupart des gens ne peuvent pas être hypnotisés la première fois. » Une autre encore ne pouvait pas faire ce qu'on lui demandait sous hypnose si elle était debout ; elle avait écrit : « Le sujet doit être allongé ou assis. »' Plus on parle de l'hypnose — comme dans ces pages —, plus l'impératif cognitif devient la norme et plus les transes se ressemblent.

 

L'HYPNOTISEUR COMME AUTORISATION

On a ensuite, et c'est mon quatrième point, un type très particulier d'autorisation archaïque qui détermine aussi, en partie, la nature différente de la transe. En effet, ici, l'autorisation n'est pas l'hallucination d'un dieu ou la possession par un dieu, mais plutôt l'hypnotiseur lui-même. C'est manifestement une figure d'autorité aux yeux du sujet. S'il ne l'est pas, le sujet sera moins facile à hypnotiser, une induction plus longue ou une plus grande croyance dans le phénomène seront nécessaires pour commencer (un impératif cognitif plus fort).

La plupart des spécialistes de la question affirment même que l'on doit développer une sorte de rapport de confiance particulier entre le sujet et l'hypnotiseur1. Pour savoir, en général, si un sujet se laissera hypnotiser, on se tient derrière lui et on lui demande de se laisser tomber volontairement, pour voir ce que cela fait de « se laisser aller ». Si le sujet recule pour arrêter sa chute, une part de lui doutant qu'il sera rattrapé, il s'avère presque toujours être un sujet médiocre pour cet hypnotiseur-là2.

Cette confiance explique la différence qui existe entre l'hypnose en clinique et l'hypnose en laboratoire. Les phénomènes hypnotiques découverts dans un environnement psychiatrique sont généralement plus profonds, parce que, à mon avis, un psychiatre apparaît plus comme une figure divine aux yeux du patient qu'un hypnotiseur aux yeux de son sujet. On peut expliquer de la même manière l'âge auquel on peut pratiquer l'hypnose le plus facilement. La suggestibilité à l'hypnose est au plus haut entre huit et dix ans3 : les enfants considèrent les adultes avec une impression beaucoup plus grande de leur toute-puissance et de leur omniscience, ce qui augmente les chances de l'hypnotiseur d'accomplir le quatrième élément du paradigme. Plus l'hypnotiseur apparaît divin aux yeux de son sujet, plus il aura de facilité à faire agir le paradigme bicaméral.

 

FONDEMENTS DE LA THÉORIE BICAMÉRALE DE L'HYPNOSE

S'il est vrai que le rapport entre le sujet et l'hypnotiseur est un vestige de l'ancienne relation à une voix bicamérale, plusieurs questions intéressantes se posent. Si le modèle neurologique esquissé en 1.5 est dans la bonne voie, on pourrait s'attendre alors à une sorte de phénomène de latéralité dans l'hypnose. D'après notre théorie, dans l'encéphalogramme d'un sujet sous hypnose, le taux d'activité du cerveau dans l'hémisphère droit serait augmenté par rapport à l'hémisphère gauche, bien que ceci soit compliqué par le fait que c'est l'hémisphère gauche qui, dans une certaine mesure, doit comprendre l'hypnotiseur. Ceci dit, on s'attendrait proportionnellement à un engagement plus important de l'hémisphère droit que dans la conscience ordinaire.

Pour l'heure, nous n'avons aucune idée claire de l'encéphalogramme normal d'un sujet sous hypnose, tant les résultats des chercheurs se contredisent. On peut s'appuyer cependant sur d'autres éléments, même si, malheureusement, ils sont plus secondaires et plus indirects. On sait que :

— On peut classer les individus selon qu'ils utilisent plus ou moins que les autres leur hémisphère droit ou leur hémisphère gauche. On peut le savoir simplement en se mettant en face d'une personne à laquelle on pose des questions, et en observant de quel côté elle regarde quand elle réfléchit. (Comme en 1.5, nous parlons uniquement des droitiers.) Si elle se tourne à gauche, elle utilise un peu plus son hémisphère gauche, et inversement, puisque l'intervention des champs visuels frontaux de chaque hémisphère oriente les yeux à l'opposé. On m'a récemment appris que les gens qui, en répondant aux questions, se tournent vers la gauche — utilisant ainsi davantage leur hémisphère droit que la plupart des autres — sont beaucoup plus sensibles à l'hypnose1. Ceci peut être interprété comme le signe que l'hypnose peut engager l'hémisphère droit d'une façon très particulière et que la personne qu'on hypnotise plus facilement est celle qui peut « écouter » et s' « appuyer » sur l'hémisphère droit plus que les autres.

— Comme nous l'avons vu en 1.5, on pense à l'heure actuelle que l'hémisphère droit — dont nous avons supposé qu'il était la source des hallucinations divines pendant les millé naires précédents — est le plus créatif, le plus spatial et qu'il est à l'origine d'images vives. Plusieurs études récentes ont conclu qu'on hypnotise effectivement plus facilement les personnes qui se définissent ainsi2. Ces découvertes confirment l'hypothèse que l'hypnose s'appuie sur des catégories de l'hémisphère droit, tout comme l'homme bicaméral s'appuyait sur son guide divin.

— S'il est juste de dire que l'hypnose est un vestige de l'esprit bicaméral, on pourrait également s'attendre à ce que les sujets les plus faciles à hypnotiser correspondent le plus à d'autres exemples du paradigme bicaméral général. En ce qui concerne l'engagement religieux, il semble que ce soit le cas : les personnes qui vont à l'église le plus régulièrement depuis leur enfance sont plus sensibles à l'hypnose que celles qui ont une pratique religieuse plus limitée ; d'ailleurs, certaines personnes que je connais, qui travaillent sur l'hypnose, recherchent leurs sujets dans les instituts religieux parce qu'ils ont découvert que ces étudiants sont plus malléables.

— Le phénomène enfantin des compagnons imaginaires est un sujet dont j'aurai plus à dire dans un travail futur. Ceci dit, on peut le considérer, lui aussi, comme un autre vestige de l'esprit bicaméral. Au moins la moitié de ceux que j'ai interrogés se rappelaient clairement que le fait d'entendre leurs compagnons parler était comparable à celui d'entendre ma question : il s'agissait d'une véritable hallucination. Cette expérience des compagnons imaginaires survient la plupart du temps entre trois et sept ans, juste avant ce que je considère volontiers comme le plein développement de la conscience chez les enfants. Ce que je pense sur ce point, c'est que, par une prédisposition innée ou acquise à avoir des compagnons imaginaires, la structure neurologique du paradigme bicaméral général est — pour utiliser une métaphore — mise en oeuvre. Si l'hypothèse de ce chapitre est correcte, on pourrait donc s'attendre à ce que ces personnes soient plus susceptibles de faire intervenir ce paradigme plus tard dans leur vie, comme dans l'hypnose. Ce qui est le cas. Ceux qui ont eu des compagnons imaginaires dans leur enfance sont plus faciles à hypnotiser que ceux qui n'en ont pas eu. Là encore, il s'agit d'un exemple où la suggestibilité est liée à un autre vestige de l'esprit bicaméral.

— Si l'on peut considérer que les punitions dans l'enfance sont un moyen de renforcer la relation à l'autorité, alors, en formant certaines de ces relations neurologiques qui constituaient autrefois l'esprit bicaméral, on pourrait s'attendre à l'augmentation de la suggestibilité à l'hypnose ; ce qui s'avère être le cas. Des études sérieuses montrent qu'il est plus facile d'hypnotiser ceux qui ont été durement punis dans leur enfance et qui viennent d'une famille stricte que ceux qui ont été rarement, voire pas du tout, punis.

Ces découvertes de laboratoire n'ont rien de définitif mais il existe des façons très différentes de les comprendre et je renvoie donc le lecteur aux rapports originaux pour les découvrir. Cependant, elles constituent bien une structure qui donne corps à l'hypothèse selon laquelle l'hypnose est en partie un vestige d'une mentalité préconsciente. Si l'on considère les phénomènes de 1 hypnose à la lumière de l'évolution générale de l'humanité, ils acquièrent certains contours qu'ils n'auraient pas autrement : si l'on a une idée très claire de la conscience du point de vue biologique et que l'on fait remonter son origine à l'évolution du système nerveux des mammifères, je ne vois pas en quoi on peut avoir la moindre compréhension du phénomène de l'hypnose. En revanche, si nous comprenons bien que la conscience est un acquis culturel, en équilibre sur les vestiges refoulés d'une mentalité ancienne, on s'aperçoit alors qu'on peut oublier ou interrompre le développement de la conscience culturellement. On peut retrouver les traits acquis, comme par exemple le «je » analogue, sous l'effet d'un impératif culturel adéquat, sous une forme différente, et cette forme est ce que nous appelons l'hypnose. La raison pour laquelle cette forme différente fonctionne en liaison avec d'autres facteurs de la conscience réduite, comme dans l'induction ou la transe, est qu'elle met en jeu, en quelque sorte, le paradigme d'une mentalité antérieure à la conscience subjective.

 

OBJECTION : EST-CE QUE L'HYPNOSE EXISTE?

Pour finir, je dois mentionner brièvement d'autres interprétations possibles qui ne sont, en fait, pas tant des théories sur l'hypnose que des points de vue ; chacun d'eux étant correct à ma connaissance. Un point de vue affirme que l'imagination et la concentration du sujet sur ce que l'hypnotiseur demande, ainsi que la tendance de cette imagination à aboutir à une action cohérente sont importantes1 ; c'est vrai. Un autre, que c'est la condition de la monomotivation unique qui compte2 ; bien sûr, il s'agit d'une' description. Un autre dit que le phénomène fondamental est simplement la capacité à incarner différents rôles, la nature imaginaire de ce qui se passe, en général, dans l'hypnose1 ; ceci est certainement vrai. Un autre encore insiste sur la dissociation2. Un autre sur le fait que l'hypnose est une régression à une relation infantile à un parent3 ; effectivement, c'est souvent ainsi que tout vestige de l'esprit bicaméral apparaît, puisque l'esprit bicaméral lui-même se fonde sur ce rapport d'autorité.

Le principal débat théorique — débat qui se poursuit, et qui est le plus important pour nous ici — consiste cependant à savoir si, oui ou non, l'hypnose est réellement différente de ce qui se passe quotidiennement quand nous sommes dans notre état normal. Car, si ce point de vue est décisif, l'interprétation que j'ai donnée dans ce chapitre d'une mentalité différente est totalement fausse. L'hypnose ne peut pas être le vestige de quoi que ce soit puisqu'elle n'existe pas vraiment. D'après ce point de vue, on peut montrer que toutes les manifestations de l'hypnose sont simplement des exagérations de phénomènes normaux. On peut les énumérer ainsi :

En ce qui concerne le type d'obéissance à l'hypnotiseur, chacun de nous fait la même chose sans penser aux situations telles qu'elles sont définies, comme par exemple la présence d'un enseignant ou d'un agent de la circulation, voire l'animateur d'un quadrille.

Pour ce qui est des phénomènes comme la surdité suggérée, il est arrivé à tout le monde d' « écouter » attentivement quelqu'un sans pourtant entendre un seul mot. Ainsi en est-il de la mère qui n'est pas réveillée pas un orage et qui pourtant se réveille en entendant son bébé pleurer et qui, ce faisant, n'enclenche pas un mécanisme différent du sujet sous hypnose entendant seulement la voix de l'hypnotiseur et qui reste sourd à tout le reste.

Quant à l'amnésie induite qui étonne tant l'observateur, qui peut se souvenir de ce qu'il pensait cinq minutes auparavant ? Il faut que vous vous donniez un ensemble, ou une struction, pour vous souvenir. Ce que l'hypnotiseur moderne peut faire ou non, en écartant ou en renforçant le paraphrande de la submersion, pour que le sujet se souvienne ou ne se souvienne pas.

Pour ce qui est de la paralysie suggérée sous hypnose, qui n'a pas été engagé dans une discussion avec un ami au cours d'une promenade jusqu'à ce que, de plus en plus perdus dans leurs pensées, tous deux marchent plus lentement avant de s'arrêter ? La concentration signifie l'arrêt du mouvement.

Quant à l'anesthésie hypnotique — ce phénomène très remarquable — qui n'a vu un enfant blessé, distrait par la vue d'un jouet et cessant de pleurer une fois la souffrance oubliée ? Ou connu de victimes d'accident ignorant qu'elles saignent ? Il se peut très bien, d'ailleurs, que l'acupuncture soit un phénomène lié.

Pour ce qui est de « l'observateur caché », ce genre de traitement parallèle a lieu tout le temps. Dans la conversation courante, nous écoutons quelqu'un et nous pensons en même temps à ce que nous allons dire. C'est ce que font sans cesse les acteurs, agissant toujours comme leurs propres observateurs cachés : au contraire de Stanislavski, ils sont toujours capables de critiquer leur jeu. De nombreux exemples de pensée non consciente en 1. 1, ou ma description de la conduite d'une voiture et de la conversation qui ouvrait 1.4, en sont d'autres exemples.

Quant au surprenant succès de la suggestion posthypnotique, il nous est tous arrivé parfois de décider de réagir à un' événement d'une certaine manière avant de le faire, en oubliant ce qui nous y a d'abord poussé. Ce n'est pas vraiment différent de « la suggestion préhypnotique », comme dans la paralysie imaginaire de la main dominante, mentionnée quelques pages plus haut. C'est la structuration de notre impératif cognitif collectif qui peut déterminer à l'avance nos réactions de façon très précise.

Ainsi en est-il d'autres exploits remarquables réalisés sous hypnose, qui sont autant d'exagérations de phénomènes quotidiens. L'hypnose, d'après cette argumentation, semble simplement différente aux yeux d'un observateur. Le comportement en état de transe n'est autre qu'une intense concentration comme dans le cas bien connu du « professeur distrait ». En fait, une foule d'expériences récentes ont eu pour but de montrer que tous les phénomènes hypnotiques peuvent être reproduits chez des sujets éveillés par simple suggestion1.

Ma réponse, et c'est la réponse d'autres également, c'est que cela n'explique pas l'hypnose : ces points de vue passent à côté du problème. A supposer que tous les phénomènes de l'hypnose peuvent être reproduits dans la vie quotidienne — ce qui est d'ailleurs impossible, je pense —, on peut encore définir l'hypnose par des procédures distinctes, des sensibilités différentes liées à d'autres expériences ainsi qu'à d'autres vestiges de l'esprit bicaméral, et par des différences très importantes quant à la facilité avec laquelle les phénomènes de l'hypnose peuvent être reproduits avec ou sans induction hypnotique. Dans toute spé-culation touchant les éventuels changements futurs de notre mentalité, cette dernière différence est d'une extrême importance. C'est pourquoi j'ai commencé ce chapitre de cette manière. Si on nous demande d'être des animaux, des enfants de cinq ans, insensibles quand on nous pique, daltoniens, cataleptiques, de cligner des yeux en voyant des tourbillons imaginaires dans notre champ visuel2, ou de boire du Champagne alors qu'on boit du vinaigre ; ceci est beaucoup plus difficile à faire dans un état de conscience normale que lorsque la conscience ordinaire est absente sous hypnose. Ces exploits, en dehors de la présence d'un hypnotiseur, demandent des efforts grotesques pour se convaincre et une forte dose de concentration. La pleine conscience qui caractérise l'état de veille ressemble elle-même à une vaste étendue de choses déroutantes et proches que l'on ne peut facilement traverser pour parvenir à ce contrôle immédiat. Essayez de regarder par la fenêtre et de faire semblant de ne pas voir le rouge et le vert au point que ces couleurs vous apparaissent réellement comme des nuances de gris1 ; on peut le faire dans une certaine mesure, mais c'est beaucoup plus facile sous hypnose. Ou bien encore levez-vous et faites comme si vous étiez un oiseau, en battant des bras et en émettant des sons étranges pendant les quinze prochaines minutes ; chose qu'il est facile de faire sous hypnose. En revanche, il n'y a pas un seul lecteur de cette dernière phrase qui puisse le faire s'il est seul. Quel que soit le malaise que provoque cette impression d'être ridicule ou idiot, les « pourquoi le ferais-je ? » et les « mais c'est absurde » ; tous se pressent comme des tyrans attentionnés, jaloux comme un dieu d'un tel numéro : vous avez besoin de la permission d'un groupe, de l'autorisation de l'impératif collectif ainsi que des ordres d'un hypnotiseur — c'est-à-dire d'un dieu — pour parvenir à une telle obéissance. Ou bien encore, posez les mains sur la table devant vous et faites rougir clairement l'une des deux ; chose qu'il vous est possible de faire maintenant, mais qui est plus facile sous hypnose. Vous pouvez aussi lever les deux mains pendant quinze minutes sans ressentir aucun inconfort ; exercice facile sous hypnose, mais pénible autrement.

Qu'est-ce donc que l'hypnose offre qui donne cette capacité extraordinaire, qui nous permet de faire des choses que nous ne faisons pas habituellement si ce n'est avec difficulté ? Ou bien est-ce « nous » qui les faisons ? Effectivement, dans l'hypnose, c'est comme si quelqu'un d'autre faisait les choses à travers nous. Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi est-ce plus facile ? Est-ce parce que nous devons perdre notre moi conscient pour acquérir ce contrôle, ce qui ne peut pas être fait par nous ?

A un autre niveau, comment se fait-il que dans notre vie quotidienne nous ne puissions pas nous élever au-dessus de nous-mêmes pour nous permettre d'être ce que nous souhaitons vraiment ? Si, dans l'état d'hypnose, nous pouvons être changés dans notre identité et notre action, pourquoi ne pouvons-nous pas le faire par nous-mêmes et en nous pour que l'action découle de la décision dans une relation si absolue, que ce quelque chose en nous que nous appelons la volonté reste maître de notre action d'une main aussi souveraine que l'hypnotiseur avec son sujet ?

La réponse, ici, se trouve en partie dans les limites de notre conscience acquise dans notre millénaire : nous avons besoin d'un vestige de l'esprit bicaméral, notre ancienne méthode de contrôle, pour nous aider. Avec la conscience, nous avons abandonné ces méthodes de contrôle plus simples et plus absolues de l'action qui caractérisaient l'esprit bicaméral ; nous vivons dans un nuage bourdonnant de pourquoi et de comment, les intentions et les raisonnements de nos narratisations, les aventures aux multiples itinéraires de nos « je » analogues. C'est d'ailleurs précisément ce maintien constant de possibilités dont nous avons besoin pour nous préserver d'un comportement trop impulsif : le « je » analogue et le « moi » métaphorique demeurent toujours à ce lieu de confluence de nombreux impératifs cognitifs collectifs ; nous en savons trop pour qu'on nous donne des ordres.

Ceux qui, par ce que les théologiens appellent le « don de la foi », peuvent concentrer leur vie et l'entourer de croyance religieuse ont effectivement des impératifs cognitifs collectifs différents. Ils peuvent en effet se changer par la prière, et ce qu'ils en attendent, comme dans la suggestion posthypnotique. C'est un fait que la croyance, politique ou religieuse, ou tout simplement le fait de croire en soi par un impératif cognitif ancien, fait des miracles. Quiconque a fait l'expérience de la souffrance des prisons ou des camps de détention sait que la survie tant mentale que physique est souvent contenue dans ces mains intouchables. Pour le reste d'entre nous, en revanche, qui devons courir çà et là à partir de modèles conscients et de morales sceptiques, nous devons accepter notre contrôle amoindri. Nous sommes experts dans l'art de douter de nous-mêmes, des spécialistes de notre échec même et des génies quand il s'agit de trouver des prétextes ou de remettre nos résolutions au lendemain. Ainsi nous acquérons la pratique de la résolution impuissante jusqu'à ce que nous perdions l'espoir, tués par notre velléité. C'est du moins ce qui arrive à certains d'entre nous. Ensuite, pour nous élever au-dessus de ce bruit et nous changer réellement, nous avons besoin d'une autorisation que « nous » n'avons pas.

L'hypnose ne marche pas pour tout le monde ; il y a de nombreuses raisons à cela. Cependant, dans un groupe donné qui trouve l'hypnose difficile, la raison est neurologique et partiellement génétique. Chez ces personnes, je pense que la base neurologique héritée du paradigme bicaméral général est organisée d'une façon légèrement différente : c'est comme s'ils ne pouvaient pas accepter facilement l'autorisation externe d'un hypnotiseur parce que cette partie du paradigme général est déjà occupée. Ainsi, ils nous donnent souvent l'impression qu'ils sont déjà hypnotisés, notamment quand ils sont enfermés dans un hôpital ; ce qui leur arrive de temps en temps. Certains théoriciens ont même avancé l'idée que c'est précisément leur état, un état continu d'autohypnose. Je pense, moi, que ce point de vue est une utilisation abusive du terme « hypnose » et que le comportement des schizophrènes, comme nous les appelons, doit être considéré sous un autre angle ; ce que nous allons faire dans le chapitre qui suit.