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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

INTRODUCTION | LIVRE I | LIVRE II | LIVRE III

1. La quête d'autorisation

2. Des prophètes et de la possession

3. De la poésie et de la musique

4. L'hypnose

5. La schizophrénie

6. Les prédictions de la science

2: Des prophètes et de la possession

Dans la théorie des oracles que je viens d'exposer, je suis certain que le lecteur s'est aperçu du saut que j'ai fait dans mon développement. J'ai appelé le paradigme bicaméral général un vestige de l'esprit bicaméral et pourtant, l'état de transe, où la conscience est diminuée, voire absente, n'est pas, du moins à partir de la quatrième période, une réplique de l'esprit bicaméral. Au lieu de cela, nous avons, pendant tout le reste de l'existence de l'oracle, une complète domination de la personne et de son discours par le côté divin, domination qui parle à travers la personne sans lui permettre de se souvenir ensuite de ce qui s'est passé. Ce phénomène est connu sous le nom de possession.

Le problème qu'il pose n'est pas limité à d'anciens oracles, loin de nous. Il se pose aujourd'hui. Il s'est posé tout au long de l'histoire. Il a une forme négative qui semble avoir été une des maladies les plus courantes dans la Galilée de l'Ancien Testament. Et on pourrait démontrer facilement que certains des prophètes errants de Mésopotamie, d'Israël, de Grèce ou d'ailleurs ne se contentaient pas de transmettre à leurs auditeurs quelque chose qu'ils entendaient en hallucination, ou plutôt que le message divin venait directement des cordes vocales du prophète sans que celui-ci en ait conscience en s'exprimant ou s'en souvienne par la suite. Et si nous appelons ceci une perte de conscience, ce que je ferai, cette affirmation est tout à fait problématique. N'est-il pas aussi possible de dire qu'il ne s'agit pas tant d'une perte de conscience que de son remplacement par une conscience nouvelle et différente ? Mais qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Ou bien encore s'agit-il de l'organisation linguistique qui parle à travers la personne soi-disant possédée, qui n'est pas consciente du tout, dans le sens où elle ne narratise pas dans un espace mental, tel qu'il a été décrit en 1.2 ?

On ne résout pas ces questions par des réponses simples. Le fait que nous pouvons considérer la possession par des essences métaphysiques comme un non-sens ontologique ne doit pas nous empêcher de voir les éclairages psychologiques et historiques que l'étude de ces particularités de l'histoire et de la croyance peut nous fournir. Je dirais même que toute théorie sur la conscience et son origine se doit d'affronter ces mystères et, à mon avis, la théorie présentée dans ce livre est une torche qui éclaire mieux les recoins du temps et de l'esprit que toute autre. En effet, si nous persistons à nous en tenir à une évolution purement biologique de la conscience ayant commencé environ chez les vertébrés inférieurs, comment pouvons-nous aborder ces phénomènes ou commencer à comprendre leur nature distincte du point de vue de l'histoire et de la civilisation ? Ce n'est que si la conscience est acquise par le biais de l'impératif cognitif collectif que nous pouvons nous saisir de ces questions.

 

Le premier pas à faire pour comprendre tout phénomène mental est de délimiter son existence dans le temps historique. Quand est-il apparu pour la première fois ?

La réponse, en Grèce du moins, est très claire. Il n'y a rien qui ressemble de près ou de loin à la possession, que ce soit dans l'Iliade, YOdyssée, ou tout autre poésie antérieure. Aucun « dieu » ne parle à travers des lèvres humaines dans l'ère bica-mérale proprement dite. Cependant, en 400 avant J.-C, le phénomène est apparemment aussi courant que les églises à notre époque, tant dans les nombreux oracles éparpillés en Grèce que chez les personnes privées. L'esprit bicaméral a disparu et la possession en est la trace.

Platon, au IVe siècle avant J.-C, fait dire à Socrate, en passant, au beau milieu d'une discussion politique que « les hommes possédés par Dieu disent très souvent la vérité, mais qu'ils ignorent tout de ce qu'ils disent »', comme si on entendait ces prophètes tous les jours dans les rues d'Athènes. Il était également très clair à propos de la perte de conscience chez les oracles de son époque :

... car la prophétie est une folie, et la prophétesse de Delphes ainsi que celle de Dodone, à chaque fois qu'elles déliraient, ont grandement contribué au bien de la Grèce, tant dans les domaines privé que public, mais peu ou pas du tout quand elles avaient toute leur raison2.

Il en est ainsi pendant les siècles qui suivirent : la possession entraîne l'effacement de la conscience ordinaire. Quatre cents ans après Platon, au Ier siècle après J.-C, Philon le Juif affirme catégoriquement :

Quand il (un prophète) est inspiré, il devient inconscient ; la pensée s'évanouit et quitte la forteresse de l'âme. Mais l'esprit divin y est entré et y a élu domicile et, plus tard, il fait résonner tous les organes si bien que l'homme donne une expression claire à ce que l'esprit lui demande de dire3.

De même, pendant le siècle qui suit, comme en témoigne Aristide parlant des prêtresses de l'oracle de Dodone :

(elles) ne savent pas, avant d'être saisies par les esprits, ce qu'elles vont dire, pas plus qu'elles ne se souviennent de ce qu'elles ont dit après qu'elles ont repris connaissance ; de telle sorte que tout le monde, sauf elles, sait ce qu'elles ont dit4.

Iamblique, quant à lui, soutenait que la possession divine « participait » de la divinité, avait une « énergie commune » avec un dieu, et « embrasse bien tout ce qui est en nous mais annihile notre propre conscience et notre mouvement »5. Cette possession, donc, n'est pas un retour à l'esprit bicaméral, à proprement parler. En effet, lorsque Achille entendait Athéna un millénaire plus tôt, il ne savait sûrement pas ce qu'on lui disait : telle était la fonction de l'esprit bicaméral.

Voici donc le véritable noeud du problème. Le discours des prophètes possédés n'est pas vraiment une hallucination, n'est pas quelque chose qu'entend un homme conscient, semi-conscient, ni même non conscient, comme dans l'esprit bicaméral lui-même. Il est exprimé à l'extérieur et entendu par les autres. Il apparaît seulement chez les hommes normalement conscients et correspond à la perte de cette conscience. Quel droit avons-nous de dire que ces deux phénomènes, les hallucinations de l'esprit bicaméral et le discours des possédés, sont liés ?

Je n'ai pas de réponse extrêmement solide. Je ne peux que soutenir humblement qu'ils sont liés : 1) parce qu'ils obéissent à la même fonction sociale ; 2) parce qu'ils produisent les mêmes messages d'autorisation et 3) parce que les quelques éléments dont nous disposons sur l'histoire des premiers oracles montrent que la possession chez quelques personnes représentatives, dans certains endroits, a été progressivement produite par les hallucinations des dieux perçues par quiconque s'y trouvait. On peut, en conséquence, avancer l'idée que la possession est une trans-formation d'un genre particulier, un dérivé de la bicaméralité dans lesquels les rituels d'induction, les différents impératifs cognitifs collectifs ainsi que les résultats provoqués aboutissent à la possession visible d'une personne donnée par le côté divin de son esprit bicaméral. Nous pourrions dire que, pour retrouver l'ancienne mentalité, la conscience en développement devait être de plus en plus effacée, inhibant ainsi le côté humain, et laissant au côté divin le contrôle du discours lui-même.

Mais qu'en est-il dé la neurologie de cette mentalité ? A en juger par le modèle que j'ai présenté en 1.5, nous devons naturellement faire l'hypothèse que, dans la possession, il y a une sorte de perturbation des relations de dominance hémisphérique normale, pendant laquelle l'hémisphère droit est un peu plus actif que dans la situation habituelle. En d'autres termes, si nous avions pu placer des électrodes sur le crâne d'un oracle de Delphes au moment de son délire, aurions-nous trouvé un EEG relativement plus rapide, et donc une plus grande activité, du côté de l'hémisphère droit, en liaison avec la possession ? Et tout particulièrement au niveau du lobe temporal droit ?

A mon avis, oui. Il est du moins possible que les relations de dominance entre les deux hémisphères étaient changées, et que la formation initiale de l'oracle consistait bien à provoquer une plus forte activité de l'hémisphère droit par rapport au gauche, en réaction au stimulus complexe des procédures d'induction. Cette hypothèse pourrait aussi expliquer les grimaces, l'apparition du délire et des yeux nystagmiques, produit d'une interférence anormale de l'hémisphère droit ou d'une inhibition relâchée dans l'hémisphère gauche1.

On peut ici ajouter un commentaire sur les différences sexuelles. On sait bien maintenant que les femmes sont un peu moins latéralisées, du point de vue biologique, que les hommes. Ce qui signifie simplement que les fonctions psychologiques chez les femmes ne sont pas localisées dans les deux hémisphères au même degré que chez les hommes. Les facultés mentales chez les femmes sont davantage réparties sur les deux hémisphères. Même à six ans, par exemple, un petit garçon peut reconnaître des objets dans sa main gauche uniquement en les touchant mieux qu'avec sa main droite. Chez les filles, les deux mains sont équivalentes. Ce qui montre que la reconnaissance tactilo-kinétique, comme on l'appelle, a déjà été au préalable localisée dans l'hémisphère droit chez les garçons, contrairement aux filles2. D'ailleurs, tout le monde sait que les hommes d'un certain âge, victimes d'une attaque ou d'une hémorragie à l'hémisphère gauche, sont plus silencieux que les femmes du même âge souffrant du même mal. En conséquence, on pourrait s'attendre à ce qu'il reste davantage de fonction du langage dans l'hémisphère droit chez les femmes, leur facilitant ainsi l'apprentissage de l'oracle. De fait, la majorité des oracles et des sibylles, du moins dans les cultures européennes, étaient des femmes.

La possession induite

L'expression inconsciente institutionnalisée chez les prophètes des oracles, comme venant d'un dieu, devient, comme nous l'avons vu en III. 1, fantasque et silencieuse vers les premiers siècles de l'ère chrétienne. Elle est assiégée par le rationalisme, par des salves de critiques et les charges irrévérencieuses de la comédie et de la littérature. Cette répression publique (en réalité urbaine) d'une caractéristique culturelle générale finit souvent par la reléguer dans la pratique privée, dans des sectes mystérieuses et des cultes ésotériques où son impératif cognitif se trouve à l'abri de ces attaques. Il en est de même de la possession induite. Les oracles ayant été réduits au silence par la dérision, la recherche de l'autorisation est telle que des groupes privés tentent partout de faire revenir les dieux et de les faire parler par l'intermédiaire de presque n'importe qui.

Le IIe siècle après J.-C. vit croître le nombre de ces cultes. Leurs séances se passaient parfois dans des lieux de culte officiels, mais de plus en plus souvent dans des cercles privés. Habituellement, une personne appelée pelestike, c'est-à-dire le chef de séance, essayait d'incarner un moment le dieu dans une autre personne appelée katochos, ou plus précisément docheus, ou encore ce que la culture contemporaine appelle un médium1. On découvrit bientôt que si le phénomène devait marcher, le katochos devait venir d'un milieu simple et modeste, chose que l'on retrouve dans tous les écrits sur la possession. Iamblique, au début du nr siècle, le véritable apôtre de tout ceci, déclare que les médiums les plus appropriés sont « de jeunes gens simples ». Ce qui était le cas, on s'en souvient, des filles de la campagne sans instruction choisies pour être formées et devenir prêtresses de l'oracle de Delphes. D'autres écrits parlent d'adolescents, comme le jeune Edesius, à qui « il suffisait de mettre une guirlande et de regarder le soleil, pour produire immédiatement des oracles fiables dans le meilleur style de l'inspiration ». On peut supposer que ceci était le résultat d'une formation sérieuse. On sait que cette possession bicamérale induite devait être apprise par la formation des oracles ainsi que par le commentaire de Pythagore de Rhodes au nr siècle, disant que les dieux viennent d'abord avec réticence, puis plus facilement quand ils ont pris l'habitude d'entrer dans la même personne.

Ce qu'on apprenait, à mon avis, c'était un état proche de l'esprit bicaméral en réaction à l'induction. Ceci est important : nous ne pensons pas d'ordinaire à l'apprentissage d'une nouvelle mentalité inconsciente, probablement même une relation totalement nouvelle entre nos deux hémisphères cérébraux, comme nous pensons à apprendre à faire du vélo.

Etant donné qu'il s'agit de l'apprentissage d'un état neurologique désormais difficile, si différent de la vie ordinaire, il n'est pas surprenant que les conditions de cette induction devaient être absolument distinctes et totalement différentes de la vie ordinaire.

Et elles l'étaient certainement. Tout ce qui était bizarre, étrange : se baigner dans la fumée ou l'eau sacrée, se vêtir de tuniques avec des ceintures magiques, porter des guirlandes singulières ou des symboles mystérieux, se tenir debout dans un cercle magique enchanté comme les magiciens du Moyen Age, ou sur des charakteres comme Faust pour voir Méphistophélès en hallucination, se passer de la strychnine sur les yeux pour produire des visions comme on le faisait en Egypte, se laver avec du soufre et de l'eau de mer — vieille méthode apparue en Grèce, comme le dit Porphyre, au IIe siècle après J.-C, pour préparer Vanima spiritualis à accueillir un être supérieur — tout ceci, naturellement, n'avait d'effets que ceux qu'on imaginait, de même que nous n'avons de « libre arbitre » que celui que nous croyons avoir.

Ce qui était fait, cet « accueil du dieu », n'était pas différent du point de vue psychologique des autres formes de possession que nous avons étudiées. L'activité de la conscience ainsi que la capacité de réaction normale, chez le katochos, étaient habituellement totalement interrompues si bien qu'il était nécessaire que d'autres veillent sur lui. Dans une transe aussi profonde, le « dieu » était censé révéler le passé et le futur ou bien répondre à des questions et prendre des décisions, comme dans les anciens oracles grecs.

Quelle explication devait-on donner quand les dieux se trompaient ? Eh bien, de mauvais esprits pouvaient avoir été invoqués à la place des vrais dieux, ou d'autres esprits importuns avaient habité le médium. Iamblique, lui-même, prétend avoir démasqué dans son médium un prétendu Apollon qui n'était que le fantôme d'un gladiateur. Ces explications se retrouvent dans toute la littérature décadente du spiritualisme qui suivit.

Lorsque la séance ne semblait pas marcher, le chef, lui aussi, subissait souvent une série de rites purificateurs qui le mettaient dans un état hallucinogène afin qu'il « voie » plus clairement ou bien « entende » du médium inconscient quelque chose que peut-être le médium n'avait même pas dit. Cette sorte de partage ressemble à la relation des « prophètes » avec leurs oracles et explique les divers récits de lévitations, d'élongations ou de dilatations du corps du médium1.

A la fin du IIIe siècle, le christianisme avait soudain submergé le monde païen de ses propres prétentions à l'autorisation et commença à s'approprier beaucoup des pratiques païennes déjà existantes. L'idée de possession en faisait partie. Ceci dit, elle fut absorbée de façon transcendantale. Presque au moment où Iamblique enseignait l'accueil des dieux dans les statues ou apprenait aux jeunes katochoi illettrés à « participer » de la divinité et à « partager leur énergie » avec un dieu, Athanase, l'évêque rival d'Alexandrie, se mit à affirmer la même chose à propos de l'analphabète Jésus. Le messie chrétien avait jusqu'alors été considéré comme Yahvé, peut-être un demi-dieu, moitié humain, moitié divin, reflétant ainsi son origine probable. Mais Athanase persuada Constantin, son concile de Nicée, et la majorité du monde chrétien par la suite, que Jésus participait de Yahvé, qu'il était fait de la même substance, qu'il était le verbe bicaméral fait chair. Je pense que nous pouvons dire qu'à ce moment-là l'Eglise en expansion, qui courait le risque d'éclater en sectes, exagéra le phénomène subjectif de la possession et l'érigea en dogme théologique objectif. Ce qu'elle fit pour renforcer sa prétention encore plus grande à l'autorisation absolue. Pour les chrétiens athanasiens, les véritables dieux étaient bien revenus sur terre et ils y reviendraient.

Assez curieusement, le christianisme en expansion ne remit pas en doute le fait que l'oracle de Delphes ou les sibylles étaient en contact avec une réalité céleste. Par contre, les séances païennes comme la possession divine induite chez de simples garçons semblaient bousculer la théologie, et être le fait de diables et d'esprits douteux. Ainsi, au moment où l'Eglise accède au sommet de son pouvoir politique au Moyen Age, la possession induite volontaire disparaît, du moins de la scène publique : elle tombe de plus en plus dans la clandestinité, la sorcellerie et les nécromancies liées, ne refaisant surface que de temps en temps.

J'aborderai dans un instant sa forme contemporaine. Mais nous devons examiner tout d'abord les effets secondaires culturels de la possession induite, phénomène troublant que j'appellerai :

La possession négative

Il y a un autre aspect de ce vestige tout à fait étrange de l'esprit bicaméral. Un aspect qui est différent d'autres sujets traités dans ce chapitre. En effet, il ne s'agit pas d'une réaction à un rituel d'induction destiné à retrouver l'esprit bicaméral mais plutôt d'une maladie produite par le stress. Celui-ci remplace l'induction dans le paradigme bicaméral général comme dans l'Antiquité. Quand c'est le cas, l'autorisation est d'un genre différent.

Cette différence pose un problème passionnant. Dans le Nouveau Testament, où nous entendons pour la première fois parler de cette possession spontanée, on l'appelle en grec daemo-nizomai, autrement dit la démonomanie1. Jusqu'à nos jours, les exemples de ce phénomène ont, la plupart du temps, cette qualité négative connotée par le terme. La raison de cette qualité négative reste pour le moment obscure. Dans un chapitre précédent (II.4), j'ai suggéré que l'origine du « mal » se trouvait dans l'absence de volonté des voix bicamérales silencieuses. Par ailleurs, le fait que ceci eut lieu en Mésopotamie et plus particulièrement à Babylone, où les juifs s'étaient exilés au VIe siècle avant J.-C, pourrait expliquer la prédominance de cette qualité dans le monde de Jésus au moment où le syndrome est apparu.

Quelles que soient les raisons, elles doivent, dans le détail, ressembler aux raisons qui expliquent la qualité surtout négative des hallucinations schizophréniques. Il semble bien, d'ailleurs, qu'il y a une relation évidente entre ce type de possession et la schizophrénie.

Comme la schizophrénie, la possession négative commence généralement par une sorte d'hallucination2. Il s'agit souvent de la « voix » sévère d'un « démon » ou d'un autre être que l'on « entend » après une période de stress considérable. Ensuite, contrairement à ce qui se passe dans la schizophrénie, probablement à cause de la force de l'impératif cognitif collectif d'un groupe ou d'une religion particuliers, la voix évolue vers un système de personnalité secondaire, le sujet perdant alors le contrôle de lui-même et entrant pendant un certain temps dans un état de transe pendant lequel il perd conscience, moment auquel le côté « démoniaque » de sa personnalité prend le relais.

Les patients n'ont jamais d'instruction, croient tous fermement aux esprits et aux démons, ou d'autres êtres semblables, et vivent dans une société qui partage cette conviction. Les crises durent généralement entre plusieurs minutes et une heure ou deux, le patient étant à peu près normal entre les crises dont ils se souvient peu. Contrairement aux histoires d'horreur, la possession négative est essentiellement un phénomène linguistique, et non un comportement effectif. Dans tous les cas que j'ai étudiés, il est rare de trouver un exemple d'attitude criminelle à l'égard d'autres personnes. Quand quelqu'un a une crise, il ne s'enfuit ni ne se comporte comme un démon : il se contente de parler.

Ces épisodes s'accompagnent généralement de contorsions et de convulsions, comme dans la possession induite. La voix est déformée, souvent gutturale, pleine de cris, de vulgarité, et se répand souvent en injures contre les dieux officiels du moment. Il y a presque toujours une perte de conscience, étant donné que la personne a l'air complètement différente de ce qu'elle est d'habitude. « Il » peut se présenter comme un dieu, un démon, un esprit ou un animal (en Orient, il s'agit souvent d'un « renard »), peut exiger d'avoir un lieu de culte ou d'être vénéré, provoquant les convulsions du patient s'il n'obtient pas satisfaction. « Il » parle couramment de lui à la troisième personne, comme s'il était un étranger méprisé, un peu comme Yahvé méprisant ses prophètes ou les Muses se moquant de leurs poètes1. « Il » semble également souvent beaucoup plus vif et plus intelligent que le patient dans son état normal, comme Yahvé et les Muses par rapport aux prophètes et aux poètes.

Comme c'est le cas dans la schizophrénie, il arrive que le patient fasse ce qui lui est suggéré et, plus curieusement encore, s'intéresse à des contrats ou à des traités passés avec des observateurs, comme la promesse qu' « il » quittera le patient s'il fait telle ou telle chose ; marchés qui sont respectés aussi fidèlement par le « démon » que les alliances conclues parfois par Yahvé dans l'Ancien Testament. Le fait que la guérison d'une possession spontanée provoquée par le stress, à savoir l'exorcisme, n'a jamais varié depuis les jours du Nouveau Testament, est un peu lié à ce rapport établi par la suggestion ou le contrat. Il s'agit simplement de l'ordre donné par une personne d'autorité, souvent à la suite d'un rituel d'induction, parlant au nom d'un dieu plus puissant. On peut dire que l'exorciste correspond à l'élément d'autorisation du paradigme bicaméral général, remplaçant ainsi le « démon ». Les impératifs cognitifs du système de croyance qui définissaient, dans un premier temps, la forme de la maladie, définissent la forme de la guérison.

Ce phénomène ne dépend pas de l'âge, mais la différence sexuelle, suivant la période historique, est prononcée ; ce qui prouve qu'il se fonde sur une attente culturelle. Parmi ces possédés du « démon » que Jésus et ses disciples soignent dans le Nouveau Testament, la majorité écrasante sont des hommes. Au Moyen Age et par la suite, cependant, l'immense majorité est constituée par des femmes. Ce qui prouve également qu'il se fonde sur un impératif cognitif collectif, ce sont les épidémies touchant les couvents de soeurs au Moyen Age, à Salem, dans le Massachusetts, au XVIIIe, celles signalées au XIXe en Savoie, dans les Alpes, ou celles auxquelles on assiste parfois, de nos jours.

Là encore, face à une modification de mentalité aussi spectaculaire que celle-ci, on ne peut éluder la question neurologique. Que se passe-t-il ? Est-ce que les zones du langage de l'hémisphère droit non dominant sont activées par la possession spontanée, d'après mon hypothèse sur la possession induite des oracles ? Les grimaces sont-elles dues à l'intrusion du contrôle par l'hémisphère droit ? Le fait que, la plupart du temps, il s'agissait de femmes, comme la plupart des oracles, et que les femmes sont actuellement, dans nos civilisations, moins latéralisées que les hommes, le laisse supposer.

Certains exemples de possession qui commencent par des contorsions de la partie gauche du corps semblent le confirmer. Voici un cas datant du début de ce siècle. La patiente était une Japonaise sans instruction, âgée de quarante-sept ans, qui était possédée par ce qu'elle appelait le renard, à raison de six à sept fois par jour et ce, toujours avec le même phénomène de latéralité. Comme l'observait alors ses médecins :

D'abord, il y avait de légères contractions de la bouche et du bras du côté droit. Au fur et à mesure qu'elles s'intensifiaient, elle frappait violemment du poing son côté gauche, déjà enflé et rouge, et me disait : « Ah, monsieur, le voilà qui recommence à bouger dans ma poitrine. » Puis, une voix étrange et incisive sortait de sa bouche : « Oui, c'est vrai, je suis là. Est-ce que tu pensais, petite gourde, que tu pouvais m'arrêter ? » Sur ce, la femme s'adressait à nous : « Oh, mon dieu, messieurs, pardonnez-moi, je n'y peux rien ! »

Tout en continuant à se frapper la poitrine et à contracter le côté gauche de son visage... la femme le menaçait, lui adjurait de se tenir tranquille, mais, au bout d'un certain temps, il l'interrompait et c'était lui seul qui parlait et pensait. La femme était maintenant passive comme un automate, ne comprenant plus, de toute évidence, ce qu'on lui disait. C'était le renard, et non elle, qui répondait méchamment. Au bout de dix minutes, le renard s'exprimait de façon plus confuse, la femme reprenait conscience peu à peu et retrouvait son état normal. Elle se souvenait de la première phase de la crise et nous suppliait, en pleurant, de lui pardonner la conduite scandaleuse du renard1.

Mais ceci n'est qu'un exemple. Je n'ai pas trouvé d'autre patient chez qui des phénomènes de latéralité sont aussi visibles.

Quant on s'interroge sur la neurologie de la possession négative, il peut être utile, je pense, d'étudier la maladie contemporaine connue sous le nom de syndrome de Gilles de La Tourette2, ou bien parfois « la maladie des jurons ». Cet ensemble étrange de symptômes apparaît généralement dans l'enfance, à cinq ans ou parfois plus tôt, avec, peut-être, un tic répété du visage ou un gros mot déplacé. Ceci s'accompagne ensuite de l'émission incontrôlable de franches obscénités, de grognements, d'aboiements et de jurons au beau milieu d'une conversation par ailleurs ordinaire, ainsi que de divers tics du visage, de langues tirées, etc. Tout ceci continue pendant la vie adulte, au grand désespoir du patient. Ces personnes finissent souvent par refuser de sortir de chez elles, à cause de l'effarement et de la gêne que provoque leur vulgarité passagère et incontrôlable. Dans un cas dont j'ai eu récemment connaissance, l'homme prétextait qu'il souffrait de graves problèmes de vessie l'obligeant à uriner souvent. En fait, chaque fois qu'il se précipitait aux toilettes ou à la salle de bains, alors qu'il était au restaurant ou chez quelqu'un, c'était la montée des jurons dont il allait se soulager en les criant au mur1. Pour être sacrilège à mon tour, on peut comparer le sentiment linguistique qui l'habitait, au feu brûlant le prophète Jérémie (voir II. 6), bien que le produit sémantique soit légèrement (mais pas complètement) différent.

Ce qui est intéressant ici, c'est que le syndrome de Tourette rappelle de façon si frappante la phase initiale de la possession produite par le stress que nous sommes forcés de nous demander s'ils ne partagent pas un mécanisme physiologique. En effet, il peut s'agir d'une dominance hémisphérique incomplète, dans laquelle les zones du langage de l'hémisphère droit (stimulées probablement par des impulsions des noyaux gris centraux) parviennent régulièrement à l'expression dans des circonstances qui auraient provoqué une hallucination chez un homme bica-méral. Ainsi, il n'est pas surprenant que presque tous ceux qui souffrent du syndrome , de Tourette présentent des formes d'ondes cérébrales anormales, des troubles du système nerveux central, sont généralement gauchers (chez la plupart des gauchers, il y a une dominance double), et que les symptômes apparaissent vers l'âge de cinq ans, quand le développement neurologique de la dominance hémisphérique, du point de vue du langage, est achevé.

Tout ceci, on le voit, nous révèle quelque chose d'important mais aussi de troublant, sur notre système nerveux. En effet, bien que je croie que le modèle neurologique présenté en 1.5 indique la bonne direction, nous nous en éloignons de plus en plus. Il est très improbable que la possession moderne mette partout en jeu les centres du langage de l'hémisphère droit pour réellement s' « exprimer ». Cette hypothèse contredit tant de faits cliniques qu'elle est à écarter, sauf dans des cas très exceptionnels.

Il est peut-être davantage possible que l'esprit bicaméral et les états de possession modernes diffèrent, du point de vue neurologique, en ce que, dans ce dernier, les hallucinations étaient effectivement organisées et entendues par l'hémisphère droit, tandis que dans le cas de la possession, le discours articulé est le discours normal de l'hémisphère gauche, contrôlé et dirigé par l'hémisphère droit. En d'autres termes, ce qui correspond à la zone de Wernicke dans l'hémisphère droit utilise la zone de Broca dans l'hémisphère gauche pour produit l'état de transe et sa dépersonnalisation.

La possession dans le monde moderne

Je voudrais maintenant me tourner vers la possession induite à notre époque pour démontrer, de façon convaincante, qu'il s'agit d'un phénomène acquis. Le meilleur exemple que j'aie trouvé est la religion umbanda qui est, de loin, la religion afro-brésilienne la plus répandue chez plus de la moitié de la population du Brésil. Les gens de toute origine ethnique la considèrent comme une source de décisions et elle est, sans aucun doute, l'exemple le plus répandu de possession induite depuis le nie siècle.

Passons voir une gira caractéristique, c'est-à-dire « tourner en rond », comme on appelle si justement une séance umbanda1. Elle peut avoir lieu dans une pièce située au-dessus d'un magasin ou d'un garage abandonné. Environ une douzaine, voire moins, de médiums (70 % sont des femmes), portant tous des vêtements de cérémonie blancs, sortent d'une loge devant un autel drapé de blanc, recouvert de fleurs, de bougies, de statues et d'images de saints chrétiens ; une assistance d'une centaine de personnes se trouvant derrière une barrière à l'autre bout de la pièce. Les joueurs de tambour se mettent à jouer et l'assistance à chanter, au moment où les médiums commencent à se balancer et à danser, en décrivant toujours des cercles vers la gauche, c'est-à-dire sous les impulsions motrices de l'hémisphère droit. Vient ensuite une sorte de messe chrétienne. Puis on bat violemment les tambours une nouvelle fois, tout le monde chante et les médiums se mettent à appeler leurs esprits : certains tournoient vers la gauche comme des derviches tourbillonnant, excitant, là encore, leur hémisphère droit. Il y a ici la métaphore explicite du médium cavalo, c'est-à-dire cheval. Un esprit particulier est censé descendre dans ce cavalo. Quand ceci a lieu, la tête et le poitrail du cavalo, c'est-à-dire du médium, se secouent d'avant en arrière tel un bronco monté. Les cheveux tombent en désordre. Le visage se tord, comme dans les anciens exemples dont j'ai parlé. Le corps mime successivement plusieurs esprits. Quand l'état de possession est atteint, il arrive que les « esprits » dansent pendant quelques minutes, se saluent, exécutent d'autres gestes correspondant aux différents types d'esprit et ensuite, quand cesse le battement des tambours, ils s'installent à des places attribuées à l'avance et, assez curieusement, alors qu'ils attendent que les membres de l'assistance s'approchent pour les consultas, ils claquent leurs doigts avec impatience, leurs mains posées à côté du corps, les paumes vers le haut. Pendant les consultas, on peut demander au médium possédé, et parfois obtenir, des décisions concernant une maladie ou un problème personnel, la recherche ou la conservation d'un emploi, des problèmes financiers, des querelles familiales, des affaires de coeur, voire, pour les étudiants, des conseils pour obtenir un diplôme.

Il apparaît donc clairement que la possession est un état d'esprit acquis dans ces cultes brésiliens. Dans l'aire de jeu d'un bairro, on peut voir, de temps en temps, des enfants qui s'amusent à imiter les secousses caractéristiques de la tête et de la poitrine utilisées pour induire et arrêter la possession. Si un enfant souhaite devenir médium, on l'encourage à le faire et on le forme spécialement, comme l'étaient les jaunes campagnardes qui devenaient oracles à Delphes ou ailleurs. En fait, certains des nombreux centres umbanda (il y en a 4 000 rien qu'à Sào Paulo) organisent régulièrement des stages, dont les procédures incluent diverses manières d'étourdir le novice afin de lui enseigner l'état de transe, ainsi que des techniques qui rappellent celles que l'on utilise dans l'hypnose. Dans l'état de transe même, on enseigne au novice comment se comporte chacun des esprits possibles. Le fait de différencier les esprits est important, et je voudrais d'ailleurs le développer ainsi que sa fonction dans la culture.

Les vestiges de l'esprit bicaméral n'existent pas dans un espace psychologique vide. C'est-à-dire qu'on ne doit pas les considérer comme un phénomène isolé qui s'est contenté d'apparaître dans une civilisation et de traîner sans rien faire en vivant sur ses anciens lauriers. Au contraire, ils continuent de vivre au coeur même d'une culture, principale ou secondaire, se déplaçant et remplissant l'espace de l'inexprimé et de l'irrationnel. Ils deviennent, en fait, la base irrationnelle et indiscutable de l'intégrité structurelle de la culture ; culture qui, à son tour, est le substrat de sa conscience individuelle, de la façon dont la métaphore du « moi » est perçue par le « je » analogue, de la nature du travail de sélection et de discipline effectué dans la narratisation et la conciliation.

Ces vestiges de l'esprit bicaméral que nous examinons ici ne font pas exception. Une religion de la possession, comme la religion umbanda, agit comme un soutien psychologique puissant aux masses hétérogènes de ses nécessiteux analphabètes. Elle est traversée par un sentiment de caridale, c'est-à-dire de charité, qui réconforte et unit cet ensemble hétéroclite de gens privés de pouvoir politique, que l'urbanisation et la diversité ethnique ont privé de leurs racines. Considérez d'ailleurs le schéma particulier d'organisation neurologique apparu sous la forme de divinités possédantes. Elles nous rappellent les dieux personnels de Sumer et de Babylone, qui représentaient leurs dieux supérieurs. Tout médium peut être possédé, n'importe quel soir, par l'esprit individuel de l'un de ces quatre groupes principaux. Ce sont, par ordre de fréquence :

— les caboclos, esprits des guerriers brésilo-indiens, qui donnent des conseils relatifs à des situations qui nécessitent une action rapide et efficace, comme, par exemple, trouver ou garder un emploi ;
— les pretos velhos, esprits des vieux esclaves afro-brésiliens, experts dans l'art de régler des problèmes personnels anciens ;
— les crianças, esprits des enfants morts, dont les médiums font des suggestions espiègles ;
— les exus (démons), ou bien, s'il s'agit de femmes, pombagiras (pigeons tournants), esprits d'étrangers malveillants, dont les médiums font des suggestions vulgaires et agressives

Chacun de ces quatre types d'esprit représente un groupe ethnique différent correspondant aux origines hybrides de leurs adorateurs : indien, africain, brésilien (les crianças sont « comme nous »), et européen, respectivement. Chacun représente un parent différent du demandeur : respectivement, père, grand-père, frère et étranger. Chacun représente également un domaine de décision différent : décision rapide pour le choix d'une action, conseils réconfortants par rapport à des problèmes personnels, suggestions enjouées et décisions relatives à des problèmes de violence. De même que les dieux grecs étaient, à l'origine, différents suivant le domaine de décision, il en est ainsi des esprits de l'Umbanda. L'ensemble, d'ailleurs, ressemble à un réseau ou à une matrice métaphorique à quatre branches reliant des éléments internes distincts, qui unit les individus et les maintient au sein d'une culture.

Tout ceci est donc, à mon avis, un vestige de l'esprit bicamé-ral, alors que nous traversons ces millénaires d'adaptation à une nouvelle mentalité.

On a toujours pensé que la vraie possession, telle que la décrit Platon et d'autres, a lieu sans l'intervention de la conscience, ce qui la différencie de l'action. Ceci dit, la formation des oracles devait tolérer des degrés et des étapes pour atteindre cet état. Dans les religions de la possession au Brésil, apparemment, c'est exactement ainsi que cela se passe. Il arrive que le jeune novice commence par faire semblant d'être possédé avant de continuer sa formation jusqu'à ce que, finalement, il puisse faire la différence entre ce qu'un esprit dirait et ce dont, lui, parlerait normalement. Vient ensuite l'étape du va-et-vient entre la conscience et l'inconscience. Ensuite, avec la pleine possession, peut-être par la liaison entre la zone de Wernicke dans l'hémisphère droit et celle de Broca dans le gauche, vient l'état tant désiré d'inconscience, sans le moindre souvenir de ce qui s'est passé. Ceci n'est cependant valable que pour quelques médiums seulement. De plus, dans toute pratique pseudo-bica-mérale aussi répandue que celle-ci, on peut s'attendre à de nombreuses différences en qualité et en intensité dans le jeu et les transes, y compris chez la même personne.

La glossolalie

Un dernier phénomène qui ressemble de loin à la possession induite est la glossolalie, ou ce que l'apôtre Paul appelait « parler en différentes langues ». Il s'agit d'un discours ininterrompu dans une langue étrange, que celui qui parle ne comprend pas lui-même, et qu'il ne se rappelle généralement pas avoir tenu. Il semble qu'elle soit apparue avec la première Eglise chrétienne1 au moment de la descente de l'esprit de Dieu sur les apôtres réunis. Cet événement fut considéré comme le jour de la naissance de l'Eglise chrétienne, commémoré à la fête de la Pentecôte, le cinquantième jour après Pâques1. Actes 2 en donne probablement ce qui est le premier exemple dans l'histoire, quand il décrit un grand vent rugissant, avec sa langue de feu fourchue, et que tous les apôtres se mettent à parler comme s'ils étaient saouls, dans des langues qu'ils n'ont jamais apprises.

Ce changement de mentalité, quand il arrivait aux successeurs des apôtres, devenait sa propre autorisation. La pratique s'étendit. Bientôt les premiers chrétiens l'exerçaient partout. Paul alla jusqu'à la mettre sur le même plan que la prophétie (I Corinthiens 14, 27, 29). Parfois, dans les siècles suivants, la glossolalie, comme recherche d'autorisation après la chute de l'esprit bicaméral, a connu ses heures de gloire.

Sa pratique récente, pas seulement par les sectes extrêmement conservatrices du point de vue théologique, mais aussi par les membres des principales Eglises protestantes, l'a poussé dans le champ de l'investigation scientifique avec des résultats intéressants. La glossolalie est d'abord toujours apparue dans des groupes et ce, toujours dans le cadre de services religieux. J'insiste ici sur l'élément collectif, car je pense que le renforcement de l'impératif cognitif collectif est nécessaire à un type de transe particulièrement intense. On assiste souvent à ce qui correspond à une induction, notamment des chants religieux propres à faire vibrer, suivis des exhortations d'un chef charismatique : « Si vous avez l'impression que votre langue change, ne résistez pas, laissez-vous aller. »2

Le pratiquant, en assistant souvent à ces réunions et en observant les autres en glossolalie, apprend d'abord à se mettre en état de transe, pendant lequel sa conscience est réduite, voire absente, et où il est insensible aux stimuli extérieurs. La transe, dans ce cas, est presque automatique : le sujet tremble, transpire, a des convulsions et pleure. Ensuite, il ou elle peut apprendre, en quelque sorte, à « se laisser aller ». Ce qui arrive, fortement et distinctement, chaque phrase se terminant par un grognement : « Aria ariari isa, vena amiria asaria ! »' Le rythme est martelé, probablement comme les dactyles épiques l'étaient pour les auditeurs des aoidoi. D'ailleurs, cette alternance caractéristique régulière de syllabes accentuées et non accen-tuées, qui rappelle tant celle des épopées homériques, ainsi que l'intonation montante et descendante à la fin de chaque phrase, ne varient pas, ce qui est surprenant, avec la langue de celui qui parle : que le sujet soit anglais, portugais, espagnol, indonésien, africain ou maya, et où qu'il soit, le schéma de la glossolalie est le même2.

Après la glossolalie, le sujet ouvre les yeux et redescend doucement de ces hauteurs inconscientes à la réalité poussiéreuse, se souvenant peu de ce qui est arrivé. En revanche, on le lui raconte. Il a été possédé par le Saint-Esprit. Il a été choisi par Dieu pour être sa marionnette. Ses problèmes sont résolus par l'espoir et ses peines s'évanouissent dans la joie. Il s'agit de la plus parfaite autorisation puisque le Saint-Esprit fait un avec la source la plus haute de tout être. Dieu a choisi d'entrer dans le sujet le plus humble et s'est exprimé par la propre voix du sujet. La personne est devenue un dieu, l'espace d'un bref instant.

 

Vu sous la lumière cruelle du jour, tout ceci est moins inspirant. Bien qu'il ne s'agisse pas d'un simple charabia et qu'une personne quelconque ne peut pas reproduire la fluidité et la structure de ce qui est dit, il n'y a absolument aucun sens sémantique. Lorsqu'on passe des bandes de glossolalie à des personnes appartenant au même groupe religieux, les interprétations données ne sont absolument pas cohérentes1. Le fait que ce qui est dit respecte la même métrique quelles que soient la culture et la langue de celui qui parle indique probablement que les décharges rythmiques des structures subcorticales entrent enjeu, libérées par l'état de transe d'un contrôle cortical moindre2.

Cette capacité ne dure pas ; elle s'affaiblit. Plus elle est pratiquée, plus elle devient consciente, ce qui détruit la transe. Un ingrédient indispensable au phénomène, du moins dans les groupes plus instruits où l'impératif cognitif a tendance à être plus faible, est la présence d'un chef charismatique qui d'abord enseigne le phénomène. Si on veut continuer à parler ainsi, et si l'euphorie qui en résulte fait qu'on désire sincèrement retrouver cet état d'esprit, il faut entretenir cette relation avec le chef autoritaire. C'est véritablement cette capacité à abandonner la direction consciente de son discours en présence d'une figure d'autorité, considérée comme bienveillante, qui compte le plus. Comme on pourrait s'y attendre, les glossolalistes soumis au test de l'aperception thématique s'avèrent plus soumis, plus influençables et plus dépendants de figures d'autorité que ceux qui ne peuvent pas produire le phénomène3.

C'est donc cette structure d'ingrédients indispensables — le fort impératif cognitif de croyance religieuse dans un groupe uni, les procédures d'induction de la prière et du rite, la diminution de la conscience dans un état de transe, ainsi que l'autorisation archaïque dans l'esprit divin et le chef charismatique —, qui montre que ce phénomène est un autre exemple du paradigme bicaméral général et donc un vestige de l'esprit bicaméral.

Aria ariari isa, vena amiria asaria Menin aeide
thea Peleiadeo Achilleos

Ma comparaison entre le son de la glossolalie et le son de l'épopée grecque (le deuxième vers ci-dessus est le premier de Y Iliade) n'est pas seulement un effet de style. Il s'agit d'une comparaison tout à fait voulue, dont je me sers comme transition avant le chapitre suivant. En effet, nous ne devons pas laisser tomber notre enquête sur ces anciens phénomènes culturels sans noter au moins l'étrangeté, l'originalité, la véritable profondeur et, en fin de compte, la question de la poésie.