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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

INTRODUCTION | LIVRE I | LIVRE II | LIVRE III

1. Dieux, tombes et idoles

2. Les théocraties bicamérales lettrées

3. Les origines de la conscience

4. Changement d'esprit en Mésopotamie

5. La conscience intellectuelle en Grèce

6. La conscience morale des Khabiru

LIVRE II: LE TÉMOIN DE L'HISTOIRE

1: Dieux, tombes et idoles

La civilisation est l'art de vivre dans des villes d'une taille telle que personne ne se connaît. Voilà peut-être une définition qui n'est pas très inspirante mais elle est juste. Nous avons fait l'hypothèse que c'est l'organisation sociale fournie par l'esprit bicaméral qui a rendu cela possible. Dans ce chapitre et le suivant, je tente de rassembler, sans trop rentrer dans le détail, tout ce qui, dans le monde entier, montre que cette mentalité a réellement existé partout et à chaque fois que la civilisation est apparue.

A l'heure où le sujet fait l'objet de nombreux débats, mon opinion est que la civilisation a commencé séparément dans divers sites du Proche-Orient, comme je l'ai décrit dans le chapitre précédent, avant de s'étendre le long des vallées du Tigre et de l'Euphrate, en Anatolie et dans la vallée du Nil ; ensuite, à Chypre, en Thessalie et en Crète ; puis, elle s'est répandue dans la vallée de PIndus et au-delà, ainsi qu'en Ukraine et en Asie centrale ; puis, en partie spontanément, le long du Yang-tsé ; de façon séparée en Méso-Amérique ; et enfin, partiellement par diffusion, partiellement de manière autonome, dans les plateaux andins. Dans chacune de ces régions, il y eut une succession de royaumes ayant tous des caractéristiques semblables que j'appellerai, quoique prématurément, bicamérales. Bien qu'il y ait certainement eu d'autres royaumes bicaméraux dans l'histoire du monde, peut-être le long de la baie du Bengale ou de la péninsule malaise, en Europe, certainement en Afrique centrale après l'Egypte, et peut-être parmi les Indiens d'Amérique du Nord pendant la période appelée Mississippi, on a retrouvé trop peu de choses de ces civilisations pour que cela nous aide à vérifier l'hypothèse principale.

Etant donné les grandes lignes de ma théorie, il y a, à mon avis, plusieurs vestiges archéologiques remarquables des civilisations anciennes que l'on ne peut comprendre que sur cette base. Ces vestiges silencieux constituent la matière de ce chapitre, puisque je réserve les civilisations lettrées de Mésopotamie et d'Egypte pour le suivant.

LA MAISON DES DIEUX

Imaginons que nous sommes des étrangers arrivant dans un pays inconnu et que nous trouvons les villages disposés selon un plan semblable : des maisons et des bâtiments ordinaires regroupés autour d'une grande et magnifique habitation. Nous en déduirions immédiatement que cette habitation est la maison du prince qui règne ici. Et nous aurions peut-être raison. Mais dans le cas des anciennes civilisations nous aurions tort de supposer qu'un tel souverain est une personne, comme un prince contemporain. C'était plutôt une présence perçue en hallucination, ou, plus généralement, une statue, souvent située à un bout de sa maison supérieure, derrière une table sur laquelle les gens du peuple pouvaient poser leurs offrandes.

Eh bien, à chaque fois que nous trouvons un plan de ville comme celui-ci, avec un grand bâtiment central qui n'est pas une habitation et qui n'a pas d'usage pratique, comme un grenier ou une grange, par exemple, et surtout si le bâtiment contient une sorte d'effigie humaine, on peut le considérer comme le signe d'une culture bicamérale ou d'une culture dérivée. Ce critère peut paraître stupide, puisqu'il s'agit du plan de nombreuses villes actuelles. Nous sommes si habitués au plan d'une ville, avec une église entourée de petites maisons et de boutiques, que nous n'y trouvons rien d'exceptionnel. Or, notre architecture urbaine et religieuse actuelle est en partie, je crois, le résidu de notre passé bicaméral. L'église, le temple ou la mosquée s'appelle toujours la Maison de Dieu, dans laquelle nous continuons à lui parler, à lui apporter des offrandes, que nous plaçons sur une table ou sur un autel devant lui ou son emblème. Mon but, en parlant de cette manière objective, est de faire perdre cette familiarité avec ce schéma, afin qu'en prenant du recul et en regardant l'homme civilisé à la lumière de toute son évolution de primate nous voyions que cette structure urbaine est bien inhabituelle et ne correspond pas à nos origines de Néanderthal.

De Jéricho à Ur

A quelques exceptions près, le plan d'habitation d'un groupe humain de la fin du Mésolithique à une époque relativement récente est celui d'une maison divine entourée de maisons humaines. Dans les tout premiers villages1, comme le niveau de Jéricho dégagé par les fouilles, correspondant au IXe millénaire, ce plan n'est pas tout à fait clair et probablement contestable. Mais la grande maison de dieu de Jéricho, entourée de petits bâtiments, au niveau correspondant au VIP millénaire avant J.-C, avec son porche, probablement à colonnes, menant dans une pièce avec des niches et des annexes curvilinéaires, ne fait aucun doute quant à sa destination. Il ne s'agit plus de la tombe d'un roi mort dont le corps est soutenu par des pierres. Les niches abritaient des effigies presque réelles, dont les têtes étaient moulées de façon naturaliste, en argile, et posées sur des cannes ou des bottes de roseau et peintes en rouge. Les dix crânes humains, peut-être des crânes de rois morts, découverts sur le même site, les traits moulés de façon réaliste dans le plâtre et des coquillages en cauris blancs en guise d'yeux, remplissaient probablement une fonction hallucinogène semblable. On trouve également dans la culture Hacilar d'Anatolie des crânes humains posés sur le sol, signes d'un contrôle bicaméral similaire destiné à maintenir la cohésion des membres de cette civilisation dans leur entreprise de production de nourriture et de protection.

IMAGE

Plan de construction VI B à Çatal Hùyùk, vers 6000 avant J.-C. Remarquez la présence d'une chapelle, indiquée par un S (shrine), dans presque tous les foyers

Le plus grand site néolithique du Proche-Orient est le Çatal Hùyùk, de seize hectares, dont seul un demi ou un hectare a été dégagé pour l'instant. Ici la disposition était légèrement différente. Les fouilles effectuées à des niveaux datant d'environ 6000 avant J.-C. montrent que presque chaque maison avait une série de quatre ou cinq pièces blotties contre la pièce d'un dieu. De nombreux groupes de statues de pierre ou d'argile cuite ont été découverts à l'intérieur de ces pièces.

A Eridu, cinq siècles plus tard, les maisons de dieu étaient posées sur des plates-formes en briques de boue, qui sont les ancêtres des ziggourats. Dans une longue pièce centrale, l'idole divine, à un bout de la plate-forme, regardait une table d'offrandes de l'autre côté. Et c'est cette suite de sanctuaires d'Eridu jusqu'à la culture ubaïde en Irak du Sud qui, s'étendant sur toute la Mésopotamie vers 4300 avant J.-C, pose les fondations de la civilisation sumérienne et, ensuite, de la civilisation babylonienne que j'étudie dans le chapitre suivant. Avec les villes de plusieurs milliers d'habitants, apparaît la construction de monumentales maisons de dieu qui caractérisent et dominent les villes à partir de ce moment, étant probablement des supports hallucinogènes pour tout le monde, à des kilomètres à la ronde. Lorsqu'on se trouve encore aujourd'hui devant des ziggourats aussi élevées, comme celui de Ur, se dressant toujours au-dessus des ruines, dégagées par les fouilles, de cette civilisation autrefois bicamérale, avec ses rampes d'escaliers montant à la moitié seulement de la hauteur initiale, et que l'on imagine ses trois étages de temples au sommet montant vers le soleil, on ressent l'emprise que cette architecture, à elle seule, peut avoir sur un esprit.

Une variation hittite

Les Hittites, au centre de leur capitale, Hattusas, maintenant Boghazkôy au centre de la Turquie1, avait quatre temples immenses avec de grands sanctuaires de granit qui se détachaient des façades principales des murs de grès pour obtenir l'éclairage latéral d'immenses idoles.

Par contre, remplaçant peut-être la ziggourat, c'est-à-dire un lieu élevé que l'on apercevait de toutes les terres cultivées, on a le sanctuaire de la montagne de Yazilikaya, juste au-dessus de la ville, ses murs recouverts de sculptures de dieux en relief. Le fait que ces montagnes elles-mêmes avaient une fonction hallucinatoire pour les Hittites est indiqué par les sculptures en relief toujours bien visibles sur les rochers à l'intérieur du sanctuaire, qui représentent les habituels dessins stéréotypés de montagnes surmontés de têtes et de coiffures symbolisant les dieux. Comme le chante le Psalmiste : «Je lèverai les yeux vers ces collines d'où ton aide vient. »

Sur l'une des parois de ce temple de montagne, le roi en robe de cérémonie est représenté de profil. Juste derrière lui dans le relief en pierre, se dresse un dieu portant une couronne bien plus élevée ; son bras droit tendu, il montre le chemin au roi, tandis que, de son bras gauche, il entoure le cou du roi et tient fermement son poignet droit. Il s'agit bien ici d'un emblème de l'esprit bicaméral.

La représentation des dieux en longues colonnes, que l'on ne trouve que chez les Hittites, je pense, laisse entrevoir une solution au vieux problème de la recherche sur cette civilisation. Il s'agit de la traduction de l'important mot : pankush. Les chercheurs l'ont tout d'abord interprété comme l'ensemble de la communauté humaine, probablement une sorte d'assemblée nationale. Mais d'autres textes ont contraint de limiter ce sens à une sorte d'élite. Une autre possibilité, à mon avis, est qu'il fasse référence à toute la communauté de ces nombreux dieux, et plus particulièrement les choix et les décisions sur lesquels les voix bicamérales s'accordaient. Le fait que vers le dernier siècle de domination hittite, dès 1300 avant J.-C. à peu près, aucune allusion au pankush n'apparaît dans un texte, pourrait être le signe de leur silence collectif et du commencement de la transition agitée vers la subjectivité.

Olmèques et Mayas

Les tout premiers royaumes bicaméraux de l'Amérique sont, eux aussi, caractérisés par ces immenses édifices, par ailleurs inutiles, occupant une position centrale ; la pyramide olmèque à la Venta, datant d'environ 500 avant J.-C, à la forme lourde et étrange, avec son couloir de petits mounds recouvrant de mystérieuses mosaïques de têtes de jaguar ; ou la série des grandes pyramides, construites vers 200 avant J.-C. La plus grande d'entre elles, la gigantesque pyramide du soleil à Teotihuacan (littéralement « l'endroit des dieux »), a un plus grand volume cubique que n'importe quelle pyramide d'Egypte, puisqu'elle fait deux cents mètres de côté, et qu'elle est plus haute qu'un immeuble de vingt étages2. On atteignait la pièce d'un dieu à son sommet par des systèmes d'escaliers abrupts. Et au-dessus de la pièce du dieu, à en croire la tradition, se trouvait une statue gigantesque du soleil. Un chemin de procession entre d'autres pyramides y conduit, et, à des kilomètres à la ronde sur le plateau mexicain, on voit encore les ruines de la grande cité, les maisons des prêtres, les nombreuses cours et de petits bâtiments, tous d'un étage, si bien que, de n'importe quel endroit de la cité, on voyait les grandes demeures pyramidales des dieux3.

Apparues un peu plus tard, mais contemporaines de Teotihuacan, les nombreuses villes mayas de la péninsule du Yucatan4 présentent la même architecture bicamérale ; chaque ville entourant une pyramide abrupte surmontée de temples et richement ornée de masques de jaguar, d'autres peintures murales et de sculptures, dans lesquelles une variété infinie de dragons féroces à tête humaine rampent à travers les décoratiohs compliquées de la pierre. Il est extrêmement intéressant de voir que certaines pyramides contiennent des tombes, comme en Egypte, datant probablement d'une période où le roi était un dieu. En face de ces pyra-mides mayas, on trouve généralement des stèles avec des silhouettes de dieux et des inscriptions glyptiques, qui restent encore à déchiffrer totalement. Etant donné que ce type d'écriture est toujours liée à des images religieuses, il est possible que l'hypothèse de l'esprit bicaméral nous aide à éclaircir leurs mystères.

Je pense également que la meilleure façon d'expliquer la construction des cités mayas dans ces sites étranges et inhospitaliers, ainsi que leur soudaine apparition et disparition, consiste à dire que ces sites et ces mouvements étaient ordonnés par des hallucinations qui, à certaines périodes, pouvaient ne pas être seulement irrationnelles mais carrément arbitraires, comme parfois Yahvé vis-à-vis de son peuple, ou bien Apollon, à travers l'oracle de Delphes, vis-à-vis du sien, en se mettant du côté des envahisseurs de la Grèce (voir III. 1, III.2, n. 12).

De temps en temps, on trouve des descriptions de l'acte bicaméral proprement dit. Sur deux reliefs de Santa Lucia Cotz umalhaupa, site non maya sur le versant pacifique du Guatemala, c'est nettement le cas. On voit un homme prosterné dans l'herbe, auquel deux silhouettes divines s'adressent, l'une moitié homme, moitié cerf, et l'autre une figure de la mort. Le fait qu'il s'agit bien d'une scène bicamérale apparaît clairement en observant actuellement ce qu'on appelle les chilans ou prophètes de la région. Encore aujourd'hui, ils entendent des voix alors qu'ils regardent le sol dans une position identique, bien que certains pensent que ces hallucinations temporaires sont facilitées par la consommation de peyotl1.

Les civilisations andines

Les cinq ou six civilisations des Andes qui ont précédé la civilisation Inca sont encore plus perdues avec le passage rapide du temps1. La plus ancienne, la civilisation Kotosh, qui date d'avant 1800 avant J.-C, est concentrée autour d'un temple rectangulaire construit sur une plate-forme, en haut d'un grand tertre de huit mètres, entouré des ruines d'autres constructions. Ses murs intérieurs contenaient quelques grandes niches rectangulaires, dans l'une desquelles se trouvait une paire de mains croisées moulée dans le plâtre, probablement le morceau d'une grande idole, maintenant réduite en poussière. Quelle ressemblance avec Jéricho, cinq millénaires auparavant !

Alors qu'il est possible que Kotosh ait été l'oeuvre de migrants du Mexique, la civilisation suivante, celle de Chavin, qui a commencé vers 1200 avant J.-C, présente des traits olmèques marqués : la culture du maïs, un certain nombre d'objets en poterie caractéristiques, et le thème du jaguar dans sa sculpture religieuse. A Chavin même, sur les plateaux du Nord, un grand temple sur une plate-forme, criblé de passages, abrite une idole impressionnante sous la forme d'une masse prismatique de granit portant le bas-relief d'un être humain à tête de jaguar2. Ensuite, les Mochicans3, dominant la partie septentrionale du désert péruvien de 400 à 1000 après J.-C, construisent d'immenses pyramides pour leurs dieux, imposantes, devant des murs d'enceinte qui entouraient probablement les cités, comme on le voit de nos jours, dans la vallée de Chicama près de Trujillo4.

Puis, sur les hauteurs désolées du lac Titicaca, de 1000 à 1300 après J.-C, apparaît le grand empire de Tiahuanaco, avec une pyramide de pierre encore plus grande, entourée de dieux en larmes (pourquoi ?), s'élevant telles des colonnes géantes, à tête de condor et de serpent1.

Puis la civilisation Chimu, sur une plus grande étendue encore. Sa capitale, Chanchan, s'étendant sur seize kilomètres carrés, était divisée par dix grandes enceintes, entourant chacune une cité en miniature, avec sa propre pyramide, sa propre structure en palais, ses propres zones irriguées, ses réservoirs et ses cimetières. Ce que ces enceintes voisines et séparées peuvent bien signifier à la lumière de l'hypothèse bicamérale constitue un passionnant sujet de recherche.

Le royaume doré des Ineas

Et puis les Incas eux-mêmes, comme une synthèse de l'Egypte et de l'Assyrie. Au commencement de leur puissance, du moins, vers 1200 après J.-C, leur royaume faisait penser à un type divin de royaume bicaméral. Mais, en l'espace d'un siècle, les Incas avaient conquis tous ceux qui les précédaient, affaiblissant ainsi probablement leur propre bicaméralité, comme l'Assyrie, en d'autres temps et sous d'autres climats.

L'Empire Inca, au moment de sa conquête par Pizarro, était peut-être un mélange de bicaméralité et de protosubjectivité. Cette rencontre est probablement ce qui se rapproche le plus d'un affrontement entre deux mentalités dont traite notre exposé. Du côté subjectif, on trouve ce vaste empire qui, à supposer qu'il était administré avec la mobilité sociale horizontale et verticale que ce genre de pouvoir requiert actuellement2, devait être très difficile à contrôler d'une manière purement bicamérale. A en croire les récits, les chefs vaincus étaient autorisés à garder leurs titres et leurs fils étaient envoyés à Cuzco pour y être instruits, et probablement gardés en otages, chose difficile à concevoir dans un monde bicaméral. Il semble que les peuples conquis conservaient leur propre langue bien que tous les dignitaires dussent apprendre la langue religieuse, le quechua.

Du côté bicaméral, par contre, il y a un grand nombre de traits qui sont certainement bicaméraux à l'origine, bien qu'ils aient pu être conservés en partie sous l'effet de la tradition, comme la cité-Etat de Cuzco, près des sources de l'Amazone, qui se transforma soudain en cet empire romain des Andes. L'Inca lui-même était le roi-dieu, schéma qui ressemble tant à celui de l'Egypte que des historiens moins conservateurs de l'antiquité américaine ont eu l'impression qu'il a dû y avoir une certaine influence. Mais, à mon avis, étant donné que l'homme, la langue et les villes sont organisés sur le mode bicaméral, il n'y a que certains schémas donnés dans lesquels l'histoire peut rentrer.

Le roi était divin, descendant du soleil, le créateur-dieu de la terre et du ciel, des hommes, de la sueur du soleil (l'or) et des larmes de la lune (l'argent). Devant lui, même ses plus grands seigneurs pouvaient trembler d'une crainte propre à les faire tituber1, crainte dont il est impossible que la psychologie moderne se fasse une idée. Sa vie quotidienne était réglée par un rituel minutieux. Ses épaules étaient recouvertes d'épaulettes d'ailes de chauve-souris, sa tête ceinte d'une couronne de pompons rouges, comme un rideau devant ses yeux destiné à protéger ses seigneurs de ce spectacle trop imposant d'une divinité impossible à regarder. Quand l'Inca mourait, ses concubines et ses serviteurs buvaient et dansaient avant d'être étranglés avec ardeur et de l'accompagner dans son voyage vers le soleil, comme cela se passait auparavant en Egypte, à Ur ou en Chine. Le corps de l'Inca était momifié puis placé dans sa demeure, qui devenait, par la suite, un temple. On faisait une statue dorée grandeur nature le représentant assis sur son tabouret doré, comme dans la vie, et on lui servait de la nourriture quotidiennement, comme dans les royaumes du Moyen-Orient.

Bien qu'il soit possible que l'Inca du xvr siècle et son aristocratie héréditaire aient joué leurs rôles bicaméraux établis dans un royaume vraiment bicaméral beaucoup plus ancien — comme peut-être l'empereur Hiro-Hito, soleil divin du Japon, encore aujourd'hui —, les éléments dont nous disposons laissent supposer qu'il s'agissait de plus que cela. Plus une personne était proche de l'Inca, plus il semble que sa mentalité était bicamérale. Même les rouleaux d'or et de bijoux que le sommet de la hiérarchie, y compris l'Inca, portait à l'oreille, parfois avec des images du soleil, peuvent signifier que ces mêmes oreilles entendaient la voix du soleil.

Mais ce qui est probablement le plus significatif, c'est la façon dont cet immense empire a été conquis1. La douceur confiante avec laquelle ce peuple s'est rendu est depuis longtemps le problème le plus passionnant des invasions européennes de l'Amérique. On sait que l'invasion a bien eu lieu, mais son récit est encore obscurci par le nombre des hypothèses, même chez les conquistadores superstitieux qui l'ont ensuite rapporté. Comment un empire dont les armées avaient triomphé des civilisations d'un demi-continent a-t-il pu être conquis par un petit groupe de cinquante Espagnols à la fin de l'après-midi du 6 novembre 1532 ?

Il est possible qu'il se soit agi d'une des rares confrontations entre les esprits subjectifs et bicaméraux, que pour ces choses si étranges auxquelles l'Inca Atahualpa s'est trouvé confronté — ces hommes rudes, à la peau laiteuse ; les cheveux tombant de leur menton au lieu de leur tête si bien que celle-ci semblait à l'envers ; vêtus de métal, les yeux fuyants ; chevauchant des créatures étranges aux sabots argentés, ressemblant à des lamas ; qui étaient arrivés, comme des dieux sur des embarcations (huampus) gigantesques, étagées comme un temple de Moche, par la mer, qui, pour les Incas, n'était pas navigable —, pour tout cela il n'y avait pas de voix bicamérales venant du soleil, ou de statues dorées de Cuzco dans leurs tours éblouissantes. Pas subjectivement conscients, incapables de tromper ou d'imaginer l'hypocrisie chez les autres1, PInca et ses seigneurs furent capturés comme des automates sans défense. Et alors que son peuple regardait machinalement, cet équipage d'hommes subjectifs dépouillèrent la cité sacrée de sa gaine d'or, firent fondre ses images dorées et tous les trésors de l'enceinte dorée, ses champs de blé doré, aux tiges et aux feuilles finement ouvrées dans l'or, tuèrent son dieu vivant et ses princes, violèrent ses femmes passives et, avec la vision de leur futur espagnol, repartirent avec le métal jaune vers le système de valeurs conscient dont ils étaient venus. Nous voilà bien loin d'Eynan.

LES MORTS-VIVANTS

L'enterrement des morts importants, comme s'ils étaient encore en vie, est un point commun à presque toutes les cultures anciennes dont nous venons d'examiner l'architecture. On n'explique pas clairement cette pratique, si ce n'est que les vivants continuaient à entendre leurs voix, qui exigeaient peut-être d'être ainsi logées. Comme je l'ai supposé en 1.6, ces rois morts, à Eynan, soutenus par des pierres, dont les voix étaient perçues en hallucination par les vivants, étaient les premiers dieux.

Puis, alors que ces premières civilisations se transforment en royaumes bicaméraux, les tombes de ces personnages sont de plus en plus remplies d'armes, de meubles, de bijoux, et surtout de plats pour la nourriture. C'est vrai des toutes premières chambres tombales dans toute l'Europe, et en Asie après 7000 avant J.-C, et le phénomène atteint un extraordinaire degré d'élaboration au fur et à mesure que les royaumes bicaméraux se développent en taille et en complexité. Les enterrements magnifiques des pharaons égyptiens à travers toute une succession de pyramides, construites de façon compliquée, sont connus de tous (voir le chapitre suivant). Mais on trouve ailleurs des sites semblables, bien que moins impressionnants. Les rois d'Ur, pendant la première moitié du IIIe millénaire avant J.-C, étaient enterrés avec toutes leurs suites, parfois vivantes, agenouillées autour d'eux comme pour les servir. On a retrouvé dix-huit de ces tombeaux, leurs pièces souterraines à voûte contenant de la nourriture et de la boisson, des vêtements, des bijoux, des armes, des lyres à tête de taureau, et même des animaux de trait sacrifiés, attelés pour décorer des chars1. D'autres, datant de périodes un peu plus tardives, ont été trouvés à Kish et à Ashur. En Anatolie, à Alaca Huyùk, les tombes royales étaient recouvertes de carcasses entières de boeufs rôtis destinées à satisfaire les appétits sépulcraux de leurs habitants immobiles. Même le mort ordinaire, dans de nombreuses civilisations, est traité comme s'il vivait encore. Les plus vieilles inscriptions sur des thèmes funéraires sont des listes mésopotamiennes de rations mensuelles de pain, de bière qui doivent être données au mort ordinaire. Vers 2500 avant J.-C, à Lagash, un mort était enterré avec sept jarres de bière, quatre cent vingt pains plats, deux mesures de blé, un vêtement, un soutien pour la tête et un lit2. Certaines tombes grecques anciennes ne contiennent pas seulement les divers accessoires de la vie, mais de véritables sondes qui semblent indiquer que les Grecs archaïques versaient des bouillons et des soupes dans les mâchoires livides du corps en décomposition1. Au Metropolitan Muséum de New York, se trouve un krater peint, c'est-à-dire un grand bol (numéroté 14. 130.15) datant de 850 avant J.-C. ; il montre un garçon s'arra-chant apparemment les cheveux d'une main, et remplissant de nourriture la bouche du cadavre de l'autre, vraisemblablement celui de sa mère. Ce qui est difficile à analyser, sauf si celui qui nourrit perçoit les morts par hallucination.

Ce qui nous reste des civilisations de l'Indus2 est plus fragmentaire en raison des couches successives d'alluvions, de la désagrégation de tous les écrits sur papyrus et de l'inachèvement des recherches archéologiques. Mais les sites de l'Indus qui ont été fouillés jusqu'à maintenant ont souvent le cimetière à côté de la citadelle, sur une hauteur, avec cinquante ou vingt pots de nourriture par mort, en accord avec l'hypothèse qu'on avait l'impression qu'ils étaient toujours vivants quand ils étaient enterrés. Et les enterrements néolithiques des civilisations Yang-Shao en Chine3, qui ne sont absolument pas datées, sauf qu'elles se situent avant le milieu du IIe millénaire avant J.-C, montrent également des enterrements dans des tombes séparées, le cadavre étant accompagné par des pots de nourriture et des outils de pierre. Vers 1200 avant J.-C, la dynastie Shang avait des tombeaux royaux contenant une suite et des animaux massacrés, qui ressemblent tant à ceux de Mésopotamie ou d'Egypte, an millénaire plus tôt, que certains chercheurs sont convaincus que cette civilisation a influencé la Chine par l'Ouest4.

De même, en Méso-Amérique, les tombes olmèques, de 800 avant J.-C. environ à 300 avant J.-C, étaient abondamment approvisionnées en pots de nourriture. Dans les royaumes mayas, les nobles étaient enterrés comme s'ils vivaient, sur la place du temple. La tombe d'un chef, récemment découverte sous un temple à Palanque, a la même splendeur recherchée que tout ce qu'on a trouvé dans le Vieux Monde1. Sur le site de Kaminal-juyu, qui date de 500 après J.-C, un chef fut enterré dans une position assise, avec deux adolescents, un enfant et un chien pour lui tenir compagnie. Les gens ordinaires étaient enterrés la bouche pleine de maïs pilé dans le sol en boue dure de leur maison, avec leurs outils et leurs armes et des pots remplis de boisson et de nourriture, comme dans les civilisations précédentes des antipodes. Je dois mentionner également les statues-portraits du Yucatan contenant les cendres d'un chef défunt, les crânes refaçonnés de Mayapan, et les petites catacombes des roturiers andins, attachés dans une position assise au milieu de grands récipients, appelés chicha, des outils et des objets utilisés dans leurs vies2. Les morts étaient alors appelés huaca, ou divins, ce qui indique, à mon avis, qu'ils étaient à l'origine des hallucinations auditives. Et quand les conquistadores rapportèrent que ces gens déclaraient que ce n'est que longtemps après sa mort qu'une personne « meurt », je suppose que l'interprétation correcte est qu'il s'agit du temps que prend une hallucination auditive pour s'évanouir définitivement.

On trouve également dans les écrits de ces civilisations bica-mérales, ayant découvert la lecture et l'écriture, que les morts étaient l'origine des dieux. Dans un texte d'incantation bilingue d'Assyrie, les morts sont directement appelés llani ou dieux3. Et aux antipodes, trois millénaires plus tard, Sahagun, l'un des tout premiers rapporteurs de la scène méso-américaine, a raconté que les Aztèques « appelaient Teotihuacan le lieu de sépulture des dieux ; les anciens disaient : celui qui est mort est devenu dieu ; ou bien quand quelqu'un disait : celui qui est devenu dieu, il voulait dire : il est mort »'.

Même dans la période consciente, la tradition voulait que les dieux fussent des hommes d'un autre âge qui étaient morts. Hésiode parle d'une race dorée d'hommes qui ont précédé sa génération et sont devenus les « esprits sacrés sur la terre, bienfaisants, parce qu'ils écartent les maux et protègent les mortels »2. On peut trouver des références semblables quatre siècles plus tard, quand Platon parle des héros qui, après leur mort, deviennent les esprits qui disent aux gens ce qu'ils doivent faire3.

Je ne souhaite pas donner l'impression que la présence de pots de nourriture et de boisson dans les tombes de ces civilisations se retrouve partout et à toutes les époques, mais cette pratique est répandue. Des exceptions ici confirment souvent la règle. Par exemple, Sir Léonard Woolley, quand il commença à faire ses premières fouilles des tombes individuelles de Larsa, en Mésopotamie (qui datent d'à peu près 1900 avant J.-C), fut à la fois surpris et déçu par la pauvreté de leur contenu. Même le tombeau le plus élaboré ne contenait d'autres objets que quelques pots d'argile à l'entrée, peut-être, mais rien de comparable à ce qui a été trouvé ailleurs. L'explication vint quand il s'aperçut que ces tombes étaient toujours au-dessous des maisons particulières, et que l'homme de l'époque de Larsa n'avait pas besoin d'avoir une tombe aménagée ou de grandes quantités de nourriture puisque tout, dans la maison, était à sa disposition. Il se peut que la nourriture et la boisson à l'entrée de la tombe aient été une mesure de précaution, destinée à ce que le mort, quand il rendait visite à sa famille, arrive de bonne humeur.

Ainsi, de la Mésopotamie au Pérou, les grandes civilisations sont au moins passées par une étape caractérisée par un genre d'enterrement, comme si la personne existait encore. Et lorsque l'écriture put l'enregistrer, les morts furent souvent appelés dieux. Ceci s'accorde, du moins, avec l'hypothèse que leurs voix continuaient à être entendues en hallucination.

Mais s'agit-il d'une relation nécessaire ? Est-ce que la douleur elle-même ne favorisait pas ces pratiques — une sorte de refus d'accepter la mort d'un être aimé ou d'un chef admiré —, en appelant les morts des dieux en guise d'affection ? C'est possible. Cette explication, cependant, ne suffit pas à rendre compte de la structure d'ensemble des éléments disponibles : la référence aux morts comme à des dieux, partout, dans différentes régions du monde ; l'ampleur de certaines entreprises comme celle des pyramides, voire les vestiges contemporains dans la culture populaire ou les histoires de fantômes revenant de leurs tombes chargés de messages pour les vivants.

LES IDOLES QUI PARLENT

Une troisième caractéristique de la civilisation primitive que je considère comme un signe de bicaméralité est le nombre et l'énorme variété d'effigies humaines, et leur position évidemment centrale dans la vie antique. Les premières effigies de l'histoire furent naturellement les corps soutenus des chefs, ou les crânes façonnés, dont nous avons parlé plus haut. Mais, par la suite, elles connaissent un développement étonnant. Il est difficile de comprendre leur importance évidente dans les civilisations où on les retrouve, sauf si on suppose qu'elles permettaient d'entendre des voix. Mais c'est loin d'être une question facile, et des principes tout différents peuvent intervenir dans l'explication complète.

Les figurines

Les plus petites de ces effigies sont des figurines, que l'on a trouvées dans presque tous les royaumes antiques, à commencer par les premières colonies de peuplement sédentaires de l'homme. Durant les VIP et VIe millénaires avant J.-C, ce sont des petites pierres aux traits gravés, extrêmement primitives, ou des silhouettes d'argile grossières. Leur importance dans certaines cultures, vers 5600 avant J.-C, est attestée par les fouilles d'Haci-lar, dans le sud-ouest de la Turquie. Des effigies plates de femmes debout, faites en argile cuite ou en pierre aux yeux, au nez, aux cheveux et au menton incisés furent trouvées dans chaque maison1, comme si, à mon avis, elles contrôlaient leurs occupants par l'hallucination. Les cultures armatienne et gerzéenne d'Egypte, vers 3600 avant J.-C, avaient des défenses gravées, des têtes barbues et des « cibles » noires en guise d'yeux, chacune d'environ quinze à dix-sept centimètres pouvant tenir dans la main2. Et elles étaient si importantes qu'elles étaient mises debout dans la tombe de leur propriétaire quand il mourait.

Des figurines en très grand nombre ont été déterrées dans la plupart des cultures mésopotamiennes, à Lagash, Uruk, Nippur, et Suse3. A Ur, des silhouettes en argile peintes en blanc et rouge ont été découvertes dans des boîtes de brique cuite, placées sous le sol, contre les murs mais avec un côté ouvert, donnant sur le centre de la pièce.

La fonction de toutes ces figurines, cependant, est une des choses les plus mystérieuses en archéologie. Le point de vue le plus répandu remonte à l'habitude naïve de l'ethnologie qui, à la suite de Frazer, se plaisait à découvrir des cultes de fertilité avec le moindre caillou taillé. Mais, si ces figurines sont le signe de la fertilité frazerienne, nous ne devrions pas les trouver là où la fertilité n'était pas un problème. Or, c'est le cas. Dans les civilisations olmèques de la partie la plus fertile du Mexique, les figurines sont d'une variété étonnante, souvent la bouche ouverte, les oreilles exagérées ; ce qui n'a rien de surprenant si elles étaient façonnées pour incarner des voix avec lesquelles on pouvait discuter1.

L'explication, cependant, n'est pas simple. Les figurines semblaient suivre une évolution, comme la civilisation dont elles faisaient partie. Les premières figurines olmèques, pour s'en tenir au même exemple, acquièrent un prognathisme exagéré pendant leur première période, jusqu'à ce qu'elles ressemblent presque à des animaux. Ensuite, dans la période de Teotihuacan, elles sont plus raffinées et plus délicates, avec de grands chapeaux et de grandes capes, peintes de taches légères de rouge, de jaune ou de blanc, ressemblant beaucoup à des prêtres olmèques. Au cours d'une troisième période, les figurines olmèques sont plus finement modelées et plus réalistes, certaines avec des bras et des jambes articulés, d'autres avec des reliquaires creux dans leur torse fermé par un petit couvercle carré, contenant d'autres minuscules figurines — probablement le signe de la confusion des directives bica-mérales qui survint juste avant la chute des grandes civilisations olmèques. Car c'est à la fin de cette période riche en figurines, ainsi qu'en énormes statues nouvelles à moitié finies et à la bouche ouverte, que la grande cité de Teotihuacan fut délibérément détruite et abandonnée, ses temples brûlés, ses murs rasés, vers 700 après J.-C. Est-ce que les voix avaient cessé, donnant ainsi lieu à une augmentation du nombre d'effigies ? Ou bien s'étaient-elles multipliées de façon désordonnée ?

Etant donné leur taille et leur nombre, il est douteux que la plupart des figurines provoquaient des hallucinations auditives. Il se peut, en effet, que certaines aient été les moyens mnémotechniques d'un peuple non conscient qui ne pouvait pas retrouver par lui-même son expérience admonitoire, fonctionnant peut-être comme la littérature quipu, c'est-à-dire de la cordelette à noeuds des Incas ou les chapelets dans notre propre culture. Par exemple, les figurines en bronze des fondations mésopota-miennes enterrées au coin des nouvelles constructions et sous le seuil sont de trois sortes : un dieu à genoux plantant un piquet dans le sol, un porteur de panier et un taureau couché. La théorie actuelle qui dit qu'elles sont destinées à maintenir les mauvais esprits sous l'édifice est à peine suffisante. Par contre, il est possible qu'il s'agissait de supports mnémoniques semi-hallucinogènes qui aidaient un peuple non conscient à redresser des poteaux, à porter des matériaux ou à utiliser des boeufs pour tirer de gros matériaux vers le site.

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Une « idole des yeux » parmi des milliers d'autres, que l'on peut tenir dans la main. Datant de 3300 avantJ.-C, environ, découverte à Brak sur un affluent supérieur de l'Euphrate. Le cerf est le symbole de la déesse Ninhursag.

Mais certains de ces petits objets, on peut en être certain, pouvaient aider à produire des voix bicamérales. Considérez les idoles des yeux en albâtre noir et blanc, au corps fin comme du biscuit surmonté par des yeux autrefois teintés de malachite, que l'on a trouvées par milliers, notamment à Brak, sur l'un des affluents supérieurs de l'Euphrate, datant d'environ 3000 avant J.-C. Comme les anciennes idoles en ivoire armatiennes ou gerzéennes d'Egypte, elles sont faites pour tenir dans la main. La plupart ont une paire d'yeux, mais certaines en ont deux ; les unes portent des couronnes, les autres portent des marques qui renvoient clairement à des dieux. De grandes idoles des yeux en terre cuite ont été découvertes dans d'autres sites, à Ur, Mari et Lagash ; et, parce que leurs yeux sont des boucles ouvertes, on les a appelées idoles à lunettes. D'autres, faites en pierre et placées sur des podiums et des autels1, ressemblent à deux beignets cylindriques placés légèrement au-dessus d'une plate-forme car-rée gravée, qui pouvait être une bouche.

Une théorie des idoles

Voilà qui requiert une petite explication psychologique sup-plémentaire. Le contact visuel est extrêmement important chez les primates. Au-dessous des humains, il est le signe de la position hiérarchique de l'animal, l'animal soumis se détournant avec un large sourire dans de nombreuses espèces. Par contre, chez l'homme, peut-être à cause d'une période de jeunesse beaucoup plus longue, le contact visuel a pris une dimension très importante dans l'interaction sociale. Un nourrisson, quand sa mère lui parle, regarde les yeux de sa mère, pas ses lèvres. Cette réaction est automatique et universelle. La transformation de ce contact visuel en relations d'autorité et d'amour est une trajectoire extrêmement importante qui reste encore à tracer. Il suffit ici de supposer simplement que vous êtes davantage susceptible de sentir l'autorité d'un supérieur que vous regardez droit dans les yeux. Il y a une sorte de tension, une incertitude dans cette expérience, qui s'accompagne de quelque chose comme d'une diminution de la conscience qui font que, si cette relation était représentée par une statue, elle renforcerait l'hallucination du discours divin.

Ainsi les yeux deviennent un trait dominant de la plupart des statuaires de temples tout au long de la période bicamérale. Le diamètre de l'oeil humain représente à peu près le dixième de la hauteur de la tête, cette proportion étant ce que j'appellerai l'indice oculaire d'une idole. Le fameux ensemble de douze statues découvert dans la Favissa du temple d'Abou à Tell Asmar1, les symboles gravés à leur base indiquant qu'il s'agissait de dieux, ont un indice oculaire qui atteint 18 % ; d'énormes yeux globuleux sortis d'un passé non écrit de cinq mille ans nous hypnotisent et nous dévisagent avec une autorité agressive.

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1. Illustré dans de nombreux textes généraux, dont celui de Mallowan, p. 43, 45.

D'autres idoles d'autres sites présentent la même caractéristique. Une tête en marbre blanc particulièrement belle et justement célèbre d'Uruk1 a un indice oculaire de plus de 20 % : la sculpture montre que les yeux et les sourcils étaient autrefois incrustés de pierres précieuses étincelantes, que le visage était coloré, les cheveux étaient teintés ; la tête d'une statue en bois grandeur nature maintenant réduite en poussière. Vers 2700 avant J.-C, des statues d'albâtre et de calcaire de dieux, de chefs et de prêtres à la jupe bouffante, appelées Mari, abondaient dans les civilisations somptueuses du moyen Euphrate ; leurs yeux, fortement soulignés par de la peinture noire, atteignant 18 % de la hauteur de la tête. Dans le principal temple de Mari, régnait la célèbre déesse au Vase d'Eaux jaillissantes, ses immenses orbites vides ayant autrefois contenu des pierres précieuses hypnotiques, ses mains tenant un aryballos incliné. Un tuyau sortant d'un réservoir, contenu dans l'idole, faisait déborder l'aryballos dont l'eau ruisselait le long de la robe de l'idole, recouvrant ses parties inférieures d'un voile liquide transparent, et ajoutant un son mouillé susceptible d'être mué en un discours entendu en hallucination. Puis il y a la fameuse série des statues de l'énigmatique Goudéa, souverain de Lagash, vers 2100 avant J.-C, sculptée dans une pierre très dure, avec un indice oculaire d'environ 17 à 18%.

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Le dieu Abou, avec une déesse inconnue sur la page de gauche. Tous les deux ont été trouvés dans un temple à Tell Asmar, près de l'actuelle Baghdad, et se trouvent dans son musée. Environ 2600 avant J.-C.

L'indice oculaire des sculptures de pharaons qu'on trouve dans les temples et les tombes d'Egypte atteint parfois 20 %. Les quelques statues en bois d'Egypte qui subsistent montrent que leurs yeux agrandis étaient autrefois faits de quartz et de cristal cerclés de cuivre. Comme on pourrait l'attendre de son type de théocratie divine et royale (voir le chapitre suivant), les idoles en Egypte ne semblent pas avoir un rôle aussi important qu'en Mésopotamie.

Rares sont les exemples de la sculpture de pierre de l'Indus qui aient survécu, mais ils présentent des indices oculaires prononcés de plus de 20 % '. On ne connaît aucune idole pour l'instant qui date de la période bicamérale chinoise. Mais, alors que la civilisation recommence en Méso-Amérique vers 900 avant J.-C, c'est comme si nous revenions au Proche-Orient plusieurs millénaires plus tôt, bien qu'avec des perspectives assez uniques : d'immenses têtes sculptées dans le basalte dur, souvent de deux mètres six de haut, portant en général une coiffe, parfois avec de grands coussinets pour les oreilles comme un casque de football, posées, sans corps, par terre près de La Venta et de Très Zapoltes (certaines d'entre elles ont été déplacées maintenant au parc olmèque à Villahermosa). L'indice oculaire de ces têtes variait d'un indice normal de 11 % à plus de 19 %. En général, la bouche est à moitié ouverte, comme si elle parlait. Il y a aussi beaucoup d'idoles en céramique olmèque représentant un étrange enfant asexué, toujours assis les jambes écartées comme pour exhiber son asexualité, et penché en avant, jetant un regard intense à travers de larges yeux fendus, la bouche aux lèvres épaisses à demi ouverte comme pour parler. L'indice oculaire de la plupart d'entre elles, si les yeux étaient ouverts, était en moyenne de 17%. Les figurines, dans la civilisation olmèque, étaient parfois deux fois plus petites, avec un indice oculaire encore plus grand ; on les trouve souvent dans les tombes comme dans le site de Tlatilco, influencé par la civilisation olmèque, près de Mexico, datant de 500 avant J.-C. environ, comme si le mort était enterré avec sa propre idole personnelle, qui pouvait continuer à lui dire ce qu'il devait faire.

Les idoles mayas ne présentent pas, en général, d'indices oculaires aussi anormaux. Mais, dans les grandes cités du Yuca-tan, des statues représentant des chefs défunts étaient faites, je pense, dans le même but hallucinogène. L'arrière de la tête était laissé creux et on y plaçait les cendres du mort. D'après Landa, qui a été témoin de cette pratique au XVIe siècle, « ils conservaient ces statues avec beaucoup de vénération »'.

Les Cocoms qui autrefois régnaient sur le Mayapan, vers 1200 après J.-C, refaisaient ce que la civilisation natoufienne de Jéricho avait fait neuf mille ans plus tôt. Ils décapitaient leurs morts « et, après avoir cuit leurs têtes, ils les vidaient de leur chair et découpaient la moitié du crâne à l'arrière, laissant entière la partie de devant avec les dents et les mâchoires. Puis ils remplaçaient la chair par une sorte de bitume (et du plâtre) qui leur donnait une apparence de vie naturelle... ils les gardaient dans des oratoires chez eux, et les jours de fête leur offraient de la nourriture... ils croyaient que leurs âmes y reposaient et que ces cadeaux leur étaient utiles »2. Il n'y a rien ici qui contredise l'idée que ces têtes préparées étaient ainsi traitées parce qu'elles « contenaient » la voix de leurs anciens propriétaires.

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Dieu Maya. Stèle d'environ quatre mètres de haut de Copan au Honduras. Sculptée vers 700 après J.-C.

De nombreuses autres sortes d'idoles furent aussi utilisées par les Mayas et ce, en telle quantité, que lorsqu'en 1565 un maire espagnol ordonna l'abolition de l'idolâtrie dans sa cité, il fut atterré quand, « en ma présence, on en apporta près d'un million »'. Un autre type d'idole maya était faite en cèdre que les Mayas appelait huche, c'est-à-dire bois sacré. « C'est ainsi qu'ils l'appelaient pour faire des dieux. » Elles étaient sculptées par des prêtres à jeun appelés chahs, très effrayés et tout tremblants, enfermés dans une petite cabane en paille bénie d'encens et de prières ; les sculpteurs de dieu « se coupaient fréquemment les oreilles, oignaient les dieux de leur sang et leur faisaient brûler de l'encens ». Quand ils étaient finis, les dieux étaient richement vêtus et placés sur des estrades dans de petites habitations, dont certains, du fait qu'ils se trouvaient dans des endroits plus inaccessibles, ont échappé aux ravages du christianisme ou du temps, et continuent donc d'être découverts. D'après un observateur du xvr siècle, « les malheureuses dupes croyaient que les idoles leur parlaient et leur sacrifiaient en conséquence des oiseaux, des chiens, leur propre sang et même des hommes »2,3.

Le discours des idoles

Comment pouvons-nous savoir que ces idoles parlaient dans le sens bicaméral du terme ? J'ai avancé l'hypothèse que l'existence même de ces statues et de ces figurines nécessite une explication, pour une raison qui n'a pas été perçue auparavant. L'hypothèse de l'esprit bicaméral fournit cette explication. L'installation de ces idoles dans des endroits religieux, les yeux exagérés dans les premiers temps de toute civilisation, la pratique consistant à insérer des pierres précieuses dans les orbites dans plusieurs civilisations, un rituel recherché pour l'ouverture de la bouche des nouvelles statues dans les deux premières civilisations les plus importantes (comme nous le verrons dans le chapitre suivant) ; tout ceci, du moins, offre un ensemble d'éléments cohérents.

La littérature cunéiforme se réfère souvent aux statues divines en train de parler. Même jusqu'au début du Ier millénaire avant J.-C, une lettre royale dit :

J'ai pris note des présages... Je les ai fait réciter dans l'ordre devant Sha-mash... L'image royale (la statue) d'Akkad a fait apparaître des visions devant moi et s'est exclamée : « Quel présage pernicieux as-tu toléré dans l'image royale? » Elle a dit aussi : « Dis au Jardinier... (là, l'écriture cunéiforme devient illisible, avant de poursuivre)... Une enquête a été menée sur Ningal-Iddina, Shamash-Ibni et Na'id-Marduk. En ce qui concerne la rébellion dans le pays, elle a dit : « Prend les murailles des cités, l'une après l'autre, afin qu'un damné ne puisse pas se tenir devant le Jardinier. »'

L'Ancien Testament signalait aussi que l'un des types d'idoles auxquelles il y est fait référence, le Terap, pouvait parler. Ezé-chiel (21, 21) décrit le roi de Babylone en train d'en consulter plusieurs. D'autres preuves directes nous viennent d'Amérique. Les Aztèques vaincus avaient dit aux envahisseurs espagnols que l'histoire avait commencé quand la statue d'un temple en ruine datant d'une culture antérieure avait parlé à leurs chefs. Elle leur avait ordonné de traverser le lac de l'endroit où ils se trouvaient, et d'emporter sa statue avec eux partout où ils iraient, les guidant ici et là, comme les voix bicamérales désincarnées guidant Moïse en zigzag à travers le désert2.

On a, pour finir, le remarquable exemple du Pérou. Tous les premiers récits de sa conquête par les Espagnols formés par l'Inquisition s'accordent à considérer que le royaume inca est dirigé par le Diable. Leurs preuves étaient que le Diable lui-même parlait vraiment aux Incas par la bouche de leurs statues. Aux yeux de ces chrétiens frustes et dogmatiques, venant d'une des régions les plus arriérées d'Espagne, ceci provoqua peu d'éton-nement. Le tout premier récit parvenu en Europe dit : « Dans le temple (de Pachacamac) se trouvait un Diable qui parlait aux Indiens dans une pièce très sombre, aussi sale que lui. »' Et un récit postérieur rapportait :

C'était une coutume courante aux Indes que le Diable parle et réponde dans des sanctuaires hérétiques... C'était en général la nuit qu'ils entraient en tournant le dos à leur idole, le corps et la tête penchés de façon disgracieuse avant de le consulter. La réponse qu'il donnait ressemblait souvent à un sifflement effrayant ou à un grincement de dents qui les épouvantait ; et tout ce qu'il leur conseillait ou leur commandait n'était que le chemin vers leur perdition et leur ruine2.