JOIN OUR MAILING LIST!  
E-mail Address:

| | | | | | |


Facebook   Twitter   YouTube   Goodreads


The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

INTRODUCTION | LIVRE I | LIVRE II | LIVRE III

1. Dieux, tombes et idoles

2. Les théocraties bicamérales lettrées

3. Les origines de la conscience

4. Changement d'esprit en Mésopotamie

5. La conscience intellectuelle en Grèce

6. La conscience morale des Khabiru

6: La conscience morale des Khabiru

La troisième grande région dans laquelle nous pouvons examiner le développement de la conscience est certainement la plus intéressante et la plus riche. Dans tout le Moyen-Orient vers la fin du IIe millénaire avant J.-C, il y avait de grandes masses informes de peuples semi-nomades sans dira fixe, c'est-à-dire de pâturage : certains étaient victimes de la destruction de Théra et des terribles invasions doriennes qui suivirent — une tablette cunéiforme parle avec précision de migrations traversant le Liban par vagues ; d'autres étaient certainement chassés par les invasions assyriennes, rejoints par les réfugiés hittites, au moment où cet Empire succomba à une autre invasion venue du Nord ; d'autres encore étaient peut-être les hommes bicaméraux résistants des villes qui ne pouvaient pas facilement réduire leurs dieux au silence, et qui, lorsqu'ils échappaient à la mort, étaient petit à petit disséminés dans le désert.

Un mélange d'hommes, donc, réunis de façon précaire pendant un moment, avant de se séparer : certains mourant, d'autres s'organisant en tribus instables ; certains attaquant des terres plus sédentaires, ou se battant pour un point d'eau ; parfois peut-être, pris comme des animaux épuisés et contraints d'exécuter la volonté de leur ravisseur, ou bien, poussés au désespoir par la faim, troquant leur liberté contre du pain et des graines, comme le décrivent des tablettes découvertes à Nuzi, ou la Genèse (47, 18-26) ; d'autres, peut-être, essayaient toujours de suivre des voix bicamérales inadaptées, ou s'accrochaient aux limites d'une terre sédentaire, de peur de s'aventurer, devenaient éleveurs de moutons et de chameaux, tandis que d'autres, après s'être efforcés en vain de se mêler à des peuples plus sédentaires, se lançaient ensuite dans le désert, où seuls les plus impitoyables survivaient, probablement à la recherche précaire de quelque hallucination, de quelque nouvelle ville ou terre promise.

Aux yeux des villes-Etats bien établies, ces réfugiés étaient des exclus désespérés du désert. Leurs habitants les considéraient dans l'ensemble comme des voleurs et des vagabonds. Ce qu'ils étaient souvent soit individuellement, pauvres malheureux sans toit, volant la nuit le raisin que les vignerons dédaignaient, soit sous la forme de tribus entières attaquant la périphérie des villes pour du bétail ou des produits agricoles, comme le font parfois les Bédouins à l'heure actuelle. Le terme désignant les vagabonds en akkadien, la langue de Babylone, est khabiru, nom qui désigne ces réfugiés du désert dans les tablettes cunéiformes1. Et khabiru, adouci dans l'air du désert, devient hébreu.

L'histoire, peut-être inventée, des récents Khabiru, ou Hébreux, est racontée dans ce qui nous est parvenu sous la forme de l'Ancien Testament. La thèse que nous allons examiner dans ce chapitre est que ce magnifique recueil historique de sermons et d'histoires est, dans ses grandes lignes, la description de la perte de l'esprit bicaméral, et de son remplacement par la subjectivité au cours du Ier millénaire avant J.-C.

Cependant, nous sommes immédiatement confrontés à un problème orthologique aux proportions démesurées. Car la majeure partie de l'Ancien Testament, en effet, et en particulier les premiers livres, si importants pour notre thèse, sont, c'est un fait connu, des inventions des VIIe, VIe et Ve siècles avant J.-C, ouvrages brillants faits de fils de couleurs vives, recueillis dans un ensemble disparate d'endroits et de périodes1. Dans la Genèse, par exemple, les premier et second chapitres racontent des histoires différentes de la création : l'histoire du déluge est la réécriture monothéiste de vieilles inscriptions sumériennes2 ; l'histoire de Jacob peut très bien dater d'avant 1000 avant J.-C, mais celle de Joseph, son fils présumé, dans les pages qui suivent immédiatement date d'au moins cinq cents ans plus tard3. Tout avait commencé avec la découverte du manuscrit du Deutéro-nome à Jérusalem en 621 avant J.-C. par le roi Josias, après qu'il eut donné l'ordre de nettoyer le temple et de le débarrasser de ses restes de rites bicaméraux. L'histoire des Khabiru, tel un nomade chancelant, recevant un immense héritage, mit ces riches vêtements, dont certains ne lui appartenaient pas, et les lia tous au moyen de quelques ancêtres imaginaires. La question est donc de savoir si l'utilisation de ce matériau hétérogène, pour appuyer toute théorie de l'esprit, est permise.

Comparaison des livres d'Amos et de l'Ecclésiaste

Permettez-moi de m'adresser tout d'abord à ces sceptiques. Comme je l'ai dit, la plupart des livres de l'Ancien Testament ont été réunis à partir de diverses sources et de divers siècles. Ceci dit, on considère que certains livres sont purs dans la mesure où ce ne sont pas des compilations, qu'ils sont plus ou moins d'un seul tenant et qu'on peut leur attribuer une date tout à fait précise. Si nous nous limitons pour l'instant à ces livres, et que nous comparons le plus ancien et le plus récent, on obtient une comparaison assez authentique qui devrait nous fournir des éléments d'une façon ou d'une autre. Parmi ces livres purs, le plus ancien est le livre d'Amos, datant du VIIIe siècle avant J.-C, et le plus récent est l'Ecclésiaste, du IIe siècle avant J.-C. Ce sont tous les deux des livres courts, et j'espère que vous y jetterez un coup d'oeil avant de continuer à lire, afin de vraiment sentir par vous-même cette différence entre un homme quasi bicaméral et un homme subjectivement conscient.

En effet, ils confirment parfaitement notre hypothèse. Le livre d'Amos est presque du discours bicaméral pur, entendu par des bergers illettrés du désert, et dicté à un scribe. Dans l'Ecclésiaste, au contraire, dieu est rarement mentionné, et parle encore moins à son auteur érudit. D'ailleurs, certains spécialistes pensent même que ces références ont été rajoutées plus tard pour permettre à cet écrit magnifique de rentrer dans le livre sacré.

Dans le livre d'Amos, il n'y a pas de mots pour désigner l'esprit, la réflexion, les sentiments, la compréhension ou quoi que* ce sôit du genre. Amos ne médite jamais ; il ne peut pas le faire et les rares fois où il parle de lui, il est brusque et informe sans nuance. Ce n'est pas un prophète, mais un simple « cueilleur de sycomore ». Il ne pense pas de manière consciente avant deTpar-ler. En fait, il ne réfléchit pas du tout : sa réflexion se fait pour lui. Il sent que sa voix bicamérale est sur le point de lui parler, il fait taire ceux qui l'entourent d'un : « Ainsi parle le seigneur ! », avant de se lancer dans un discours vigoureux et furieux qu'il ne comprend probablement pas lui-même.

L'Ecclésiaste est en tous points différent. Il médite le plus profondément possible dans les paraphrandes de son coeur hypostatique. Qui, sinon un homme très subjectif, pourrait dire : « Vanité des vanités, tout n'est que vanité » (I, 2), ou qu'il voit que la sagesse est supérieure à la folie (2, 13). Il faut avoir un «je » analogue qui domine un espace mental pour voir ainsi. Quant au célèbre troisième chapitre : « Chaque chose en son temps, et un temps pour toute chose sous le ciel... », il s'agit très précisément d'une spatialisation du temps, de son extension dans l'espace mental, qui est si caractéristique de la conscience, comme nous l'avons vu en 1.2. L'Ecclésiaste pense, réfléchit, passe son temps à comparer une chose avec une autre et, ce faisant, élabore de brillantes métaphores. Amos utilise la divination externe. L'Ecclésiaste jamais. Amos est d'une droiture farouche, d'une assurance totale, d'une noble grossièreté, et tient un discours divin et furieux avec la rhétorique inconsciente d'un Achille ou d'un Hammurabi. L'Ecclésiaste, lui, ferait un excellent ami intime, doux, gentil, attentionné, hésitant, analysant toute sa vie d'une façon inconnue d'Amos.

Tels sont donc les extrêmes de l'Ancien Testament. On peut faire des comparaisons similaires avec d'autres livres, anciens ou récents, entre les parties anciennes et récentes du même livre, qui feraient toutes apparaître la même structure, dont il est difficile de rendre compte, sauf si on se réfère à la théorie de l'esprit bicaméral.

Quelques remarques sur le Pentateuque

Nous sommes si habitués aux merveilleuses histoires des cinq premiers livres en particulier qu'il nous est presque impossible de les percevoir réellement pour ce qu'ils sont. En effet, si c'est ce que nous essayons de faire, quelle que soit notre éducation religieuse, nous sentons, non pas que nous blasphémons, mais que nous manquons de respect à la profonde signification d'autres livres. Ce manque de respect n'est pas du tout dans mes intentions, mais ce n'est que par cette lecture froide et dénuée de toute vénération de ces pages puissantes que nous pouvons évaluer le conflit intérieur qui a suivi la chute de l'esprit bicaméral.

Pourquoi ces livres ont-ils été réunis ? La première chose dont il faut se rendre compte, c'est que le motif même qui a présidé à leur composition autour du Deutéronome à cette époque était le désir nostalgique et angoissé d'un peuple subjectivement conscient de retrouver sa bicaméralité perdue. Voici ce qu'est la religion. Ce qui se fit, d'ailleurs, au moment même où la voix de Yahvé en particulier n'était entendue ni très clairement, ni très souvent. Quelles que soient leurs sources, les histoires elles-mêmes, telles qu'elles ont été disposées, reflètent les psychologies humaines du IXe au Ve siècle avant J.-C, période pendant laquelle il y a de moins en moins de bicaméralité.

Les Elohim. — Une autre remarque que j'aimerais faire concerne ce mot très important qui domine tout le premier chapitre de la Genèse : elohim. On le traduit généralement à tort au singulier par « dieu ». Elohim est une forme pluriel ; il peut être utilisé dans un sens collectif suivi d'un verbe au singulier, ou comme un pluriel suivi d'un verbe au pluriel. Il vient de la racine « être puissant », et de meilleures traductions d'elohim pourraient être les grands, les puissants, les souverains, les juges. Du point de vue de la théorie présente, il est évident que elohim est un terme général qui renvoie aux visions auditives de l'esprit bicaméral. L'histoire de la création contenue dans le premier chapitre de la Genèse est ainsi une rationalisation des voix bicamérales à l'aube de la subjectivité. « Au commencement, les voix créèrent le ciel et la terre. » Considérée ainsi, elle devient un mythe plus général qui aurait pu caractériser toutes les anciennes civilisations bicamérales.

Celui-qui-est. — Au moment historique précis où nous prenons l'histoire correspondant au Pentateuque, il ne reste que quelques elohim, comparé au grand nombre de ceux qui existaient auparavant. Le plus important est connu sous le nom de Yahvé qui, parmi d'autres possibilités est le plus souvent traduit par Celui-qui-est1. De toute évidence un groupe particulier de Khabiru, à l'approche de l'ère prophétique subjective, suivait uniquement la voix de Celui-qui-est et réécrivait l'histoire de la création par les elohim dans un style beaucoup plus chaleureux et beaucoup plus humain, faisant de Celui-qui-est le seul elohah véritable. Ceci devient l'histoire de la création telle qu'elle est racontée dans la Genèse (2, 4 sq.). Ces deux histoires se mêlent ensuite à d'autres éléments tirés d'autres sources pour constituer les premiers livres de la Bible.

D'autres elohim sont parfois mentionnés tout au long des anciennes parties de l'Ancien Testament. Le plus important est Ba'al, généralement traduit par le « Propriétaire ». Dans le pays de Canaan de cette époque, il y avait de nombreux propriétaires, un par village, de même que de nombreuses villes catholiques de nos jours ont leur propre Vierge Marie, qui est cependant la même partout.

Le paradis perdu. — Une autre remarque pourrait être faite sur l'histoire de la chute et la possibilité de la considérer comme un mythe de la chute de l'esprit bicaméral. Le mot hébreu arum, qui signifie rusé ou faux, mot subjectivement conscient assurément, n'est utilisé que trois ou quatre fois dans tout l'Ancien Testament. Il est utilisé ici pour décrire la source de la tentation. La capacité à tromper, on s'en souvient, est l'un des traits caractéristiques de la conscience. Le serpent promet que « vous serez comme les elohim eux-mêmes, et vous connaîtrez le bien et le mal » (Genèse 3, 5), connaissance dont seul l'homme subjectivement conscient est capable. Après que ces premiers humains eurent mangé de l'arbre de la connaissance, soudain « leurs yeux s'ouvrirent », leurs yeux analogues dans leur espace mental métaphorique, « et ils surent qu'ils étaient nus » (Genèse 3, 7), c'est-à-dire qu'ils avaient des visions autoscopi-ques et qu'ils narratisaient, se voyant tels que les autres les voient1. Ainsi, leur peine s'en trouva-t-elle « grandement accrue » (Genèse 3, 16) et furent-ils exclus du jardin où on voyait et parlait à Celui-qui-est comme à n'importe quel homme.

En tant que narratisation de la chute de l'esprit bicaméral et de l'avènement de la conscience, l'histoire devrait être mise en opposition de façon rationnelle avec Y Odyssée, comme dans l'exposé du chapitre précédent. Ceci dit, les problèmes sont comparables, comme l'est le respect que nous ressentons devant le mystère de sa composition.

Les nabiim qui naba. — Le mot hébreu nabi1, qui a été traduit à tort par la racine grecque « prophète », présente une difficulté du plus haut intérêt. Prophétiser, dans sa connotation moderne, signifie prédire le futur, mais ce n'est pas ce qui est contenu dans le verbe naba, dont les pratiquants étaient les nabiim (pluriel de nabi). Ces termes viennent d'un groupe de mots associés qui n'ont rien à voir avec le temps, mais plutôt avec l'écoulement et la lumière. Ainsi nous pouvons penser que le nabi est quelqu'un qui, d'un point de vue métaphorique, s'enflait ou débordait d'un discours et de visions. C'étaient des hommes de transition, en partie subjectifs et en partie bicaméraux. Une fois que le torrent brillant était libéré et que l'appel venait, le nabi devait livrer son message bicaméral, quelle que fût sa confiance (Amos 7, 14-15), quel que fût son sentiment d'indignité (Exode 3, 11 ; Isaïe 6 ; Jérémie I, 6), quelle que fût sa défiance par moments à l'égard de ce qu'il entendait (Jérémie 20, 7-10). Quelle impression cela fait-il d'être un nabi au commencement des temps bicaméraux ? Un charbon ardent dans la bouche (Isaïe 6, 7), un feu qui fait rage dans les os, que l'on ne peut contenir (Jérémie 20, 9) et que seul le flot du discours divin peut calmer.

L'histoire des nabiim peut être racontée de deux façons. L'une est externe, et consiste à remonter à leur premier rôle et leur acceptation d'être des guides jusqu'à leur massacre et leur disparition totale vers le IVe siècle avant J.-C. Mais, pour étayer la théorie de ce livre, il est plus instructif d'examiner le problème du point de vue interne, celui des changements de l'expérience bicamérale elle-même. Ces changements sont : la perte progressive de la composante visuelle, l'incohérence grandissante des voix de personne à personne, et leur incohérence croissante à l'intérieur de la même personne, jusqu'à ce que les voix des elohim disparaissent de l'histoire. Je les examinerai l'un après l'autre.

La perte de la composante visuelle

Pendant la période vraiment bicamérale, il y avait généralement une composante visuelle de la voix perçue dans l'hallucination, elle-même ou comme la statue en face de laquelle on se tenait. La qualité et la fréquence de la composante visuelle variaient certainement d'une culture à l'autre, comme on peut le voir par la présence d'un statuaire hallucinogène dans certaines cultures et non dans d'autres.

Ne serait-ce que parce que ses sources sont si variées du point de vue chronologique, il est un peu étonnant de découvrir dans le Pentateuque la description régulière de cette perte progressive de la composante visuelle. Au commencement, Celui-qui-est a une présence physique et visible, le double de sa création. Il marche dans son jardin aux premières heures du jour, parlant à sa création récente, Adam. Il est présent et visible lors du sacrifice de Caïn et Abel, ferme la porte de l'Arche de Noé de sa propre main, parle à Abraham, à Sishem, Bethel et Hebron, et se bagarre la nuit avec Jacob comme un truand.

Par contre, à l'époque de Moïse, la composante visuelle est différente. Il y a un seul moment où Moïse parle avec Celui-qui-est « les yeux dans les yeux, comme un homme qui parle à son ami » (Exode 33, 11). A un autre moment, il y a une hallucination de groupe, pendant laquelle Moïse et les soixante-dix anciens voient tous Celui-qui-est debout au loin sur des dalles de saphir (Exode 24, 9-10). Par contre, dans tous les autres passages, les rencontres dans une hallucination sont moins intimes. Visuellement, Celui-qui-est est un buisson ardent, ou bien un nuage, ou bien encore une immense colonne de feu. Au fur et à mesure que l'expérience bicamérale échappe au regard dans une épaisse obscurité, là où les coups de tonnerre, les éclairs et les nuages mouvants d'un noir dense s'accumulent sur les hauteurs inaccessibles du Sinaï, nous nous approchons du plus grand enseignement de l'Ancien Testament, à savoir que, au moment où ce dernier des elohim perd ses propriétés hallucinogènes et n'est désormais plus une voix inaccessible dans le système nerveux de quelques hommes semi-bicaméraux, et devient quelque chose d'écrit sur des tablettes, il devient loi ; quelque chose d'immuable, accessible à tous, quelque chose qui se rapporte à tous les hommes sans exception, roi et berger, universel et transcendant.

Moïse lui-même réagit à cette perte de la composante visuelle en se protégeant le visage d'une lueur aveuglante imaginaire. A d'autres moments, sa voix bicamérale elle-même rationalise la perte de ses composantes visuelles hallucinogènes en disant à Moïse : « Nul homme ne me verra sans perdre la vie... Je te déposerai dans une fissure de rocher, et je te couvrirai de ma main quand je passerai : et je retirerai ma main, et tu me verras de dos ; mais mon visage, tu ne verras point » (Exode 33, 20-23).

L'idée même d'un meuble appelé arche, pour y mettre quelques tablettes de la parole écrite destinées à remplacer une image hallucinogène d'un genre plus habituel, comme un veau d'or, illustre le même point. L'écriture dans la chute des voix bicamérales est d'une extrême importance. Ce qui devait être dit est désormais silencieux et gravé sur une pierre destinée à être lue.

Après le Pentateuque, la voix bicamérale se retire encore davantage. Quand l'auteur du Deutéronome (34, 10) dit qu'aucun nabi n'a été comme Moïse « que Celui-qui-est savait reconnaître », il fait allusion à la perte de l'esprit bicaméral. Les voix sont entendues moins souvent et on leur parle moins. Josué écoute plus sa voix qu'il ne lui parle et, à mi-chemin entre la bicaméralité et la subjectivité, il lui faut tirer au sort pour prendre des décisions.

L'incohérence de personne à personne

Pendant la période bicamérale, la stricte hiérarchie sociale, la carte déterminée de ses limites, ses ziggourats, ses temples et son statuaire, l'éducation commune de ses citoyens ; tout ceci contribuait à l'organisation des voix bicamérales de ces différents hommes en une hiérarchie bien établie. L'origine de la voix bicamérale de chacun était immédiatement déterminée par cette hiérarchie et les signes nécessaires au repérage du dieu qui parlait étaient connus de tous et renforcés par les prêtres.

Par contre, avec la chute de l'esprit bicaméral, et particulièrement lorsqu'un peuple auparavant bicaméral est devenu nomade, comme dans l'Exode, les voix se mettent à dire différentes choses à des gens différents, et le problème de l'autorité devient d'une extrême complexité. Il se peut qu'un phénomène semblable soit mentionné dans Nombres 12, 1-2, dans le passage où Miriam, Aron et Moïse, qui tous entendent la voix de Celui-qui-est, ne savent pas laquelle est la vraie.

Mais le problème est beaucoup plus aigu dans les livres suivants, surtout en ce qui concerne la concurrence entre les voix bicamérales restantes. Joas possède une voix bicamérale dans laquelle il reconnaît le Propriétaire auquel il construit un autel. Mais son fils Gédéon entend une voix dans laquelle il reconnaît Celui-qui-est qui lui ordonne de détruire l'autel de son père dédié au Propriétaire et de lui en édifier un (Juges 6, 25-26). La jalousie des derniers elohim est le résultat direct et nécessaire de cette désorganisation sociale.

Une telle dissonance des voix bicamérales pendant cette période désorganisée par la chute marque la naissance de l'importance des signes ou des preuves magiques servant à reconnaître la validité des voix. Ainsi Moïse est-il sans cesse obligé de fournir des preuves magiques de sa mission. Ces signes, bien sûr, persistent tout au long du Ier millénaire, et même jusqu'à nos jours. Les miracles que l'on exige aujourd'hui comme marques de sainteté sont exactement du même ordre que lorsque Moïse a la vision d'un serpent à la place de son bâton, ou d'une main de lépreux à la place de sa main saine (Exode 4, 1-7).

Une part du plaisir que nous donnent la magie et la prestidigitation est probablement un reste de notre désir de signes, lorsqu'une partie de nous frissonne en croyant reconnaître dans le magicien une autorité bicamérale.

Et s'il n'y a pas de signes, que se passe-t-il alors ? Au VIIe siècle avant J.-C, c'est surtout le problème de Jérémie, l'analphabète gémissant devant le mur d'iniquité d'Israël. Même s'il a eu le signe de la main de Celui-qui-est sur lui (1, 9 ; 25, 17), même s'il a sans cesse entendu la parole de dieu tel un feu dans ses os, et qu'il a été envoyé par lui (23, 21, 32, etc.), il continue cependant à douter : Quelle voix est la bonne ? « Me mentiras-tu donc sur tout ? », réplique Jérémie avec agressivité qui se méfie de sa voix bicamérale (15, 9). Mais, sur ce point, elle est sûre de sa réponse. Elle détruit l'autorité que la conscience rationnelle a pu avoir sur Jérémie, et lui ordonne de dénoncer toutes les autres voix. Le chapitre 28 l'illustre bien, qui traite de la concurrence quelque peu ridicule entre Hana-niah et Jérémie pour savoir de qui vient la voix bicamérale cor-recte. Et ce n'est que la mort d'Hananiah deux mois plus tard qui indique le choix à faire. Si Jérémie était mort, nous aurions probablement eu le livre d'Hananiah au lieu de celui de son concurrent.

L'incohérence à l'intérieur des personnes

En l'absence d'une hiérarchie sociale qui apporte la stabilité et leur reconnaissance, les voix bicamérales ne deviennent pas seulement incohérentes de personne à personne, mais aussi à l'intérieur de la même personne. En particulier dans le Pentateuque, la voix bicamérale est souvent aussi mesquine, irritable jusqu'au caprice que n'importe quel tyran que l'on interroge. «Je serai miséricordieux auprès de qui je veux, et j'aurai pitié de qui je veux » (Exode 33, 19). Il n'est pas question de vertu ou de justice. Ainsi Celui-qui-est préfère Abel à Caïn ; tue Er, le premier-né de Judas, qu'il a pris en grippe ; ordonne d'abord à Abraham de donner naissance à un fils, qu'il lui donne l'ordre de tuer ensuite, tout comme pourraient être guidés des criminels psychotiques de nos jours. De même, la voix bicamérale de Moïse ressent probablement un désir soudain de le tuer (Exode 4, 24) sans aucune raison.

Cette même incohérence se retrouve chez Balaam, le prophète non israélite. Sa voix bicamérale lui ordonne tout d'abord de ne pas accompagner les princes de Moab (Nombres 22, 12), puis revient sur sa décision (22, 20) ; ensuite, quand Balaam obéit, il est furieux ; puis, une hallucination auditive et visuelle partie pour tuer Balaam l'arrête sur son chemin, mais, à ce moment-là, elle aussi revient sur ses ordres (Nombres 22, 35). De même, dans la catégorie autocritique, on trouve la voix masochiste du nabi au visage couvert de cendres qui essaie de se faire frapper par les passants parce que sa voix le lui commande (I Rois 20, 35-38). Dans le même ordre d'idées, le « nabi de Juda » dont la voix bicamérale le chasse de la cité et essaie de l'affamer (I Rois 13, 9-17). Toutes ces voix incohérentes ressemblent beaucoup aux voix entendues par les schizophrènes dont nous avons parlé au chapitre 4 du livre I.

La divination par les dieux

Le fait de prendre des décisions en tirant au goral, c'est-à-dire au sort, probablement en jetant des dés, des os ou des haricots se retrouve dans la plus grande partie de l'Ancien Testament. Comme nous l'avons vu en II. 4, il s'agit de la constitution d'un dieu analogue. Le goral, par la métaphore, devient la parole de dieu qui prend les décisions concernant les terres et les tribus, ce qu'il faut faire et qui détruire, remplaçant l'ancienne autorité bicamérale. Comme il a été dit plus haut, cela aide à comprendre le pouvoir de ces pratiques quand nous nous rendons compte qu'il n'y avait pas d'idée de hasard jusqu'à une période très avancée des temps subjectifs.

Ceci dit, ce qui présente un bien plus grand intérêt, c'est l'apparition de la divination spontanée à partir de l'expérience sensorielle immédiate qui devient finalement l'esprit subjectivement conscient. L'intérêt ici est qu'elle apparaît non pas dans le côté humain de l'esprit bicaméral mais dans les voix bicamérales elles-mêmes.

Ainsi, c'est d'une autre manière que les voix bicamérales montrent leur incertitude quand elles se tournent, à leur tour, vers la divination et qu'il faut les mettre en condition ou les encourager. Au IXe siècle avant J.-C, la voix de l'un des nabiim devant Achab devine de façon métaphorique, à partir d'une paire de cornes, qu'une armée sera peut-être vaincue (I Rois 22, 11). La voix bicamérale dejérémie perçoit ce que lui, Jéré-mie, regarde et devine ce qu'il faut dire. Quand il voit une marmite bouillante emportée par un vent du sud, Celui-qui-est y voit la métaphore d'une invasion ennemie venant du nord, brûlant tout sur son passage, tel un feu poussé par le vent (Jéré-mie 1, 13-15). Quand il voit deux paniers de figues, les unes bonnes, les autres mauvaises, son hémisphère droit entend Celui-qui-est parler de choix entre les bons et les mauvais (Jéré-mie 24, 1-10). Lorsque Amos voit un maçon évaluant la verticalité d'un mur en tenant un fil à plomb, son esprit a la vision de Celui-qui-est dans le maçon, qui voit alors, dans cet acte, la métaphore du jugement des gens par leur droiture (Amos 7, 8).

C'est surtout lorsque les divinations spontanées sont exécutées par les dieux (qui, après tout, ne peuvent en exécuter d'autres) que des jeux de mots peuvent donner naissance à l'analogie. Ainsi, lorsque Amos est en train de regarder un panier d'agrumes, sa voix bicamérale fait un jeu de mots sur l'hébreu qayits (agrumes) et qets (fin) et se met à parler de la fin d'Israël (Ammos 8, 1-2). Ou bien encore, lorsque Jérémie aperçoit une branche d'amandier (shaqed), sa voix bicamérale lui dit qu'elle veillera sur lui (shaqad) parce que les deux mots hébreux se ressemblent (Jérémie 1, 11-12).

Le livre de Samuel I

Le premier livre de Samuel constitue une illustration intéressante de tout ceci, et sa lecture nous fait sentir comment était ce monde en partie bicaméral, en partie subjectif, alors que le Ier millénaire avant J.-C. évolue vers la conscience. Tout le long de ses chapitres passionnants, on trouve presque toute la représentation du spectre des mentalités de transition au coeur de ce qui est peut-être la première tragédie écrite de la littérature. La bicaméralité est représentée sous une forme plutôt décadente par des bandes sauvages de nabiim, l'ivraie bicamérale des Khabiru dont nous avons parlé plus tôt dans ce chapitre, errant à la périphérie des cités dans les collines, disant les voix qu'ils entendent en eux mais dont ils croient qu'elles viennent du dehors, répondant à ces voix, utilisant la musique et les tambours pour augmenter leur excitation.

Le petit Samuel est en partie bicaméral, doucement réveillé par une voix dont on lui dit qu'il s'agit de Celui-qui-est, encouragé à l'âge critique et formé au mode bicaméral par le vieux prêtre Eli, avant d'être reconnu par Dan et Bersabée comme le messager de Celui-qui-est, bien qu'il soit obligé par moments de condescendre à prédire, comme il le fait au moyen de son propre vêtement déchiré (5, 27-29).

Du point de vue de la bicaméralité vient ensuite David, que Samuel choisit parmi tous les fils d'Isaïe de façon bicamérale, et qui n'est bicaméral que pour recevoir de secs et tranchants « monte » de la part de Celui-qui-est. Sa conscience subjective se reconnaît à sa capacité à tromper Achish (Samuel I 21, 13). Ensuite, Jonathan, subjectivement capable de tromper son père, mais qui doit s'appuyer sur le clédonisme, ou qui devine aux premières paroles prononcées par quelqu'un les décisions militaires nécessaires (14, 8-13). Le fait que les idoles étaient chose courante pendant cette période est prouvé par l'allusion passagère à ce qui devait être une « image » grandeur nature à laquelle, à l'aide de quelques poils de chèvre, on donne l'apparence de David couché (19, 13). La présence naturelle de cette idole dans la maison de David est peut-être le signe d'une pratique hallucinogène courante à l'époque qui a été supprimée du texte.

Pour finir, le Saùl subjectif, le campagnard, émacié et perplexe, propulsé dans la politique sur l'ordre irrationnel de la voix bicamérale de Samuel, essayant d'être bicaméral lui-même en se joignant à une bande de nabiim sauvages jusqu'à ce que lui aussi, au son des tambours et des cithares, ait l'impression d'entendre les voix divines (10, 5). Ceci dit, celles-ci paraissent si peu convaincantes à sa conscience que, même avec les trois signes confirmés, il essaie d'échapper à sa destinée. Le Saùl sub-jectif recherche fébrilement autour de lui ce qu'il doit faire. Une situation nouvelle, comme lorsque l'irresponsable Samuel ne vient pas à un rendez-vous, avec les Israélites entassés dans des grottes, les Philistins se liguant contre lui, et essaie de faire parler une voix en brûlant des offrandes (13, 12), pour s'entendre traiter d'imbécile par le nonchalant Samuel. Saùl, encore, élevant un autel à Celui-qui-est, qu'il n'a jamais entendu, pour lui poser des questions en vain (14, 3). Pourquoi est-ce que le dieu ne lui parle pas ? Saùl, devinant, par le sort, celui qui pourrait être responsable du silence divin, et, obéissant à sa divination, bien qu'il s'agisse de son propre fils, le condamne à mourir. Cependant, même cela doit être faux, parce que son peuple se révolte et refuse d'exécuter la sentence, attitude impossible dans les temps bicaméraux. Saùl, trop conscient et trop gentil à l'égard de ses ennemis,-h l'aune des hallucinations archaïques de Samuel. Lorsque la jalousie de Saùl à l'égard de David et de l'amour de son fils pour celui-ci atteint son paroxysme, il perd soudain son esprit conscient, devient bicaméral, se déshabille, et « naba-ïse » avec les hommes bicaméraux des collines (19, 23-24). En revanche, quand ces nabiim ne peuvent pas lui dire ensuite ce qu'il faut faire, il les chasse de la cité avec d'autres sorciers bicaméraux (28, 3), et recherche quelque certitude divine dans les rêves ou en regardant le cristal (si nous pouvons traduire urim ainsi) (28, 6). Saùl au désespoir, sa conscience à bout, se déguise, chose que seul un homme subjectif pouvait faire, et demande conseil la nuit à son seul recours, la Sorcière d'Endor, ou plutôt à la voix bicamérale qui prend possession d'elle, alors que Saùl, perdu et conscient, se traîne à ses pieds, et dit en pleurant qu'il ne sait pas quoi faire, avant d'entendre de la bouche de cette femme étrange ce qu'il prend pour les paroles de Samuel défunt, qu'il va mourir et qu'Israël tombera (28, 19). Ensuite, quand les Philistins ont presque capturé ce qui reste de l'armée d'Israël, après avoir perdu ses fils et ses espérances, il commet l'acte subjectif le plus terrifiant, le premier de l'histoire, le suicide, immédiatement suivi du second, celui de son porteur d'armure.

Cette histoire date du XIe siècle avant J.-C, sa composition du VIe siècle, sa psychologie, par conséquent, probablement du vnr.

Les idoles des Khabiru

Ce qui nous reste de la période bicamérale, ce sont les statues hallucinogènes, mentionnées tout le long de l'Ancien Testament. Comme on peut s'y attendre à cette dernière étape de la civilisation, il en existe plusieurs sortes. Bien qu'il y ait quelques termes généraux pour parler des idoles, comme elil par exemple, mot qu'utilise Isaïe, ou matstebah qui désigne tout ce qui est posé sur une colonne ou un autel, ce sont les mots plus précis qui présentent un plus grand intérêt.

Le type le plus important d'idole était le tselem, moulage ou statue fondue généralement façonnée avec un outil de graveur, souvent en or ou en argent, fait par un fondeur à partir de pièces (Juges 17, 4) ou de bijoux (Exode 32, 4), et parfois richement vêtu (Ezéchiel 16, 17). Isaïe fait une description ironique de leur fabrication dans le royaume de Juda vers 700 avant J.-C. (44, 12). Ces statues pouvaient représenter soit des hommes, soit des animaux. Parfois le tselem pouvait n'être qu'une simple tête placée en hauteur sur un piédestal ou un autel élevé (II Chroniques 14, 3), comme par exemple l'immense tselem en or que Nabuchodonosor plaça en haut d'une colonne de trente mètres (Daniel 3, 1). Plus souvent, il semble qu'elles étaient placées dans une asherah, probablement l'une des châsses en bois couvertes de tissu précieux que les érudits du roi Jacques traduisirent par « bosquets ».

Vient ensuite, semble-t-il, la statue sculptée, ou pesel, dont on sait très peu de choses. Elle était probablement taillée dans le bois et ressemblait à Vatsab, que les Philistins, qui avaient défait l'armée de Saùl, adoraient. Après la mort de Saùl et la défaite d'Israël, les Philistins coururent annoncer leur victoire d'abord à leurs atsabim, ensuite à leur peuple (I Samuel 31, 9 ; I Chroniques 10, 9). Plusieurs références dans les Psaumes indiquent qu'elles étaient en argent et en or, et le feu de joie qu'en fait David lorsqu'il se venge des Philistins, qu'elles étaient en bois (II Samuel 5, 21). Il y avait aussi une sorte d'idole du soleil de forme inconnue, appelée chammanim, dont il semble qu'elle était aussi posée sur un piédestal, puisque dans le Lévitique (26, 30), Isaïe (27, 9) et Ezéchiel (6, 6), on ordonne qu'elle soit détruite.

Si elle n'est pas la plus importante, le terap est peut-être l'idole hallucinogène la plus courante. On nous dit directement qu'un terap pouvait donner l'impression de parler, puisque le roi de Babylone, à un moment donné, demande conseil à plusieurs d'entre elles (Ezéchiel 21, 21). Parfois, il s'agissait probablement de petites figurines, puisque Rachel peut voler un ensemble de teraphim de valeur, pour utiliser le pluriel hébreu, à son père furieux et les cacher'(Genèse, 31 19). Elles pouvaient être également grandeur nature puisque c'est un terap qui remplace David endormi (I Samuel 19, 13). Comme nous l'avons déjà vu, le caractère naturel de cette dernière référence semble indiquer que ces teraphim étaient assez courants dans la maison des chefs. Par contre, sur les collines, ces idoles devaient être rares et avoir une grande valeur. Dans le livre des Juges, on nous dit que Micah construit une maison d'elohim où se trouvent une tselem, une pesel, un terap et un ephod ; ce dernier consistant généralement en une robe rituelle décorée qui, probablement posée sur une silhouette, pouvait faire office d'idole. Il les appelle ses elo-him, qui sont ensuite volés par les enfants de Dan (Juges, 7 et 18 passim). Aujourd'hui, grâce à l'archéologie, nous aurions probablement plus de preuves de l'existence de ces idoles hallucinogènes des Hébreux, si le roi Josias ne les avait pas toutes fait détruire en 641 avant J.-C. (II Chroniques 34, 3-7).

Un autre vestige de l'ère bicamérale est le mot ob, souvent traduit par « un esprit familier ». « On s'assurera qu'un homme ou une femme qui ont un ob... soient mis à mort », dit le Lévitique (20, 27). De même, Saùl chasse d'Israël tous ceux qui ont un ob (I Samuel 28, 3). Même si un ob est quelque chose que l'on consulte (Deutéronome 18, 1), il n'avait probablement pas de forme visible. Il est toujours entouré de sorciers et de sorcières, et renvoie probablement à quelque voix bicamérale à laquelle les auteurs de l'Ancien Testament ne reconnaissaient pas de caractère religieux. Ce mot a tant intrigué les traducteurs que, lorsqu'ils le trouvèrent dans Job 32, 19, ils le traduisirent de façon absurde par le mot « bouteille », alors qu'il est clair que, d'après le contexte, il s'agit du jeune Elihou frustré, qui a l'impression qu'il a une voix bicamérale sur le point de se lancer dans un discours agacé, tendu comme une outre trop pleine.

Le dernier des nabiim

Nous avons commencé ce chapitre en examinant la situation des réfugiés au Moyen-Orient vers la moitié du IIe millénaire avant J.-C, et celles des tribus errantes arrachées à leurs terres par diverses catastrophes naturelles, dont certaines tribus certainement bicamérales, incapables en conséquence d'évoluer vers la conscience subjective. Il est probable que, lors de la rédaction des livres historiques de l'Ancien Testament, et de leur réunion dans une seule histoire aux VIe et Ve siècles, un grand nombre en ait été supprimé. Parmi les renseignements que nous aimerions lire se trouve le récit clair de ce qui est arrivé à ces dernières communautés d'hommes bicaméraux. Ici et là, tout au long de l'Ancien Testament, elles ressemblent aux aperçus soudains d'un autre monde étrange pendant ces périodes auxquelles les historiens ont trop peu prêté attention.

Des groupes d'hommes bicaméraux ont sûrement subsisté jusqu'à la chute de la monarchie judéenne, mais nous ignorons s'ils l'ont fait en association avec d'autres tribus ou grâce à l'organisation de leurs voix perçues en hallucination sous la forme de dieux. Ils sont souvent mentionnés sous le nom de « fils de nabiim », ce qui indique qu'il y avait probablement une base génétique forte à ce type de bicaméralité subsistante. Il s'agit, je pense, de la même base génétique qui nous est restée comme partie de l'étiologie de la schizophrénie.

Les rois inquiets les consultaient. Achab, roi d'Israël en 835 avant J.-C, en regroupa 400 comme du bétail pour écouter leurs clameurs (I Rois 22, 6). Plus tard, vêtu de ses habits de cérémonie, il est assis sur un trône en compagnie du roi de Juda juste devant les portes de Samarie, et fait venir des centaines de ces pauvres hommes bicaméraux tel un troupeau jusqu'à lui, délirant et s'imitant comme des schizophrènes dans une salle d'hôpital (I Rois 22, 10).

Que leur est-il arrivé ? De temps en temps, ils étaient traqués et exterminés comme des animaux indésirables. Il semble qu'un tel massacre au IXe siècle avant J.-C. soit mentionné dans le premier livre des Rois 18, 4, où, parmi un grand nombre inconnu de nabiim, Obadiahou en prend cent, les cache dans des grottes et leur apporte du pain et de l'eau jusqu'à la fin du massacre. Un autre massacre 'du genre est organisé par Elie quelques années plus tard (I Rois 18, 40).

Nous n'entendons plus parler de ces groupes bicaméraux par la suite. Ce qui subsista pendant quelques siècles encore furent les nabiim individuels, des hommes dont les voix n'avaient pas besoin du soutien du groupe d'autres hommes ayant des hallucinations, des hommes qui pouvaient être en partie subjectifs et qui entendaient encore cependant la voix bicamérale. Ce sont les célèbres nabiim dont les messages bicaméraux ont fait l'objet d'allusions sélectives : Amos, le cueilleur de sycomores ; Jérémie, titubant sous son joug de village en village ; Ezéchiel, avec ses visions de trônes montés sur des roues évoluant dans les nuages ; ces différents nabiim dont les souffrances religieuses sont attribuées à Isaïe. Ils ne représentent naturellement qu'une poignée parmi un plus grand nombre dont les voix bicamérales semblent tout à fait s'accorder avec le Deutéronome. Puis les voix, en général, cessent d'être entendues.

A leur place, on trouve la pensée supposée subjective des sages. Les hommes continuaient à avoir des visions et entendaient probablement des discours pessimistes. Mais Ecclésiaste et Ezra recherchent la sagesse, non un dieu. Ils étudient la loi. Ils n'errent pas dans le désert, « demandant où se trouve Yahvé ». En 400 avant J.-C, la prophétie bicamérale est morte. « Les nabiim provoqueront la honte de ceux qui ont des visions. » Si les parents surprennent leurs enfants nabaïsant ou parlant à des voix bicamérales, ils doivent les tuer sur-le-champ (Zacharie 13, 3-4) '. Voilà un ordre sévère. S'il fut exécuté, c'est une sélection dans l'histoire de l'évolution qui contribua à faire évoluer le patrimoine génétique de l'humanité vers la subjectivité.

Les spécialistes débattent depuis longtemps la raison du déclin et de la chute de la prophétie dans la période du judaïsme après l'exode. Ils ont avancé l'idée que les nabiim avaient fait leur travail, et qu'on n'avait plus besoin d'eux. Ils ont dit aussi qu'il y avait le risque que la prophétie se transforme en un simple culte. D'autres que c'était la corruption des Israélites par les Babyloniens dont la vie, à cette époque, du berceau à la tombe, était plus influencée par les présages que n'importe quelle autre nation. Tout ceci est en partie vrai mais le fait plus frappant, à mon avis, c'est que le déclin de la prophétie fait partie d'un phénomène beaucoup plus étendu ayant lieu ailleurs dans le monde : la perte de l'esprit bicaméral.

Une fois que l'on a parcouru l'Ancien Testament de ce point de vue, toute la succession des oeuvres devient, majestueuse et merveilleuse, l'accouchement douloureux de notre conscience subjective. Aucune autre littérature n'a retracé cet événement d'une importance capitale sous une forme aussi développée et aussi complète. La littérature chinoise saute dans la subjectivité avec l'enseignement de Gonfucius après une petite transition. Les Indiens passent très rapidement des Veda bicaméraux aux Upanishads ultra-subjectifs, dont aucun ne rend parfaitement compte de son époque. La littérature grecque, comme une série de marches de VIliade à Y Odyssée puis des fragments de Sappho et de Solon à Platon, en est, ensuite, la meilleure trace, bien qu'elle soit encore trop incomplète. Quant à l'Egypte, elle est relativement silencieuse. Tandis que l'Ancien Testament, même s'il est encore à l'origine de grands problèmes historiques concernant son exactitude, reste la source la plus riche de connaissances de ce que fut cette période. C'est essentiellement l'histoire de la perte de l'esprit bicaméral, le lent retrait vers le silence des derniers elokim, le désordre et la violence tragique qui ont suivi, et leur nouvelle recherche infructueuse parmi ses prophètes jusqu'à ce qu'il soit remplacé par des actions justes.

Cependant, l'esprit continue à être hanté par ses anciennes manières inconscientes. Il se remémore sans cesse les autorités perdues. Quant au désir ardent, profond et épuisant de servir la volonté divine, il nous habite toujours.

Tel le cerf haletant à la recherche d'un ruisseau, Mon
esprit vous recherche haletant, O dieux ! Mon esprit est
assoiffé de dieux ! de dieux vivants ! Quand verrai-je les
dieux face à face ? (Psaume 42).