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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

INTRODUCTION | LIVRE I | LIVRE II | LIVRE III

1. Dieux, tombes et idoles

2. Les théocraties bicamérales lettrées

3. Les origines de la conscience

4. Changement d'esprit en Mésopotamie

5. La conscience intellectuelle en Grèce

6. La conscience morale des Khabiru

3: Les origines de la conscience

Un vieux proverbe sumérien a été traduit par : « Agis promptement, rends ton dieu heureux. »' Si nous oublions un instant que ces riches mots français ne donnent qu'un aperçu approximatif d'une chose sumérienne plus mystérieuse, on peut dire que cet étrange conseil parvient à notre mentalité subjective sous cette forme : « Ne pense pas ; qu'il n'y ait aucun laps de temps entre la perception de ta voix bicamérale et l'action qu'elle te commande. »

Ceci était très bien dans une organisation hiérarchique stable, où les voix étaient toujours les composantes exactes et essentielles de cette hiérarchie, où les ordres divins de la vie étaient renforcés et soutenus par un rituel immuable à l'abri de tout trouble social majeur. Mais le IIe millénaire avant J.-C. ne devait pas durer de cette façon. Les guerres, les catastrophes naturelles, les migrations nationales devinrent ses thèmes principaux. Le chaos assombrit les saintes clartés du monde inconscient. Les hiérarchies se décomposèrent. Et, entre l'acte et sa source divine, apparut l'ombre, le temps d'arrêt qui profane, le relâchement redoutable qui rend les dieux malheureux, amers, jaloux jusqu'à ce que, finalement, l'effacement de leur tyrannie survînt quand fut inventé, sur la base du langage, un espace analogue avec un « je » analogue. Les structures très minutieuses de l'esprit bicaméral avaient été ébranlées pour laisser place à la conscience.

Tels sont les thèmes capitaux de ce chapitre.

L'INSTABILITÉ DES ROYAUMES BICAMÉRAUX

Dans le monde contemporain, nous associons les gouvernements durs et autoritaires au militarisme et à la répression policière. Ceci ne doit pas être appliqué aux Etats autoritaires de la période bicamérale. Le militarisme, la police, le gouvernement par la peur sont autant de mesures désespérées, utilisées pour contrôler une populace subjectivement conscients, agitée par des crises d'identité et éclatée en d'innombrables espoirs et haines intimes.

Dans la période bicamérale, c'était l'esprit bicaméral qui était le contrôle social, pas la peur ou la répression, ni même la loi. Il n'y avait pas d'ambitions personnelles, pas de rancunes, pas de frustrations, rien d'intime, puisque les hommes bicamé-raux n'avaient pas d' « espace » intérieur en propre ni de « je » analogue. Toute l'initiative était contenue dans la voix des dieux qui n'eurent besoin de l'aide des lois que dans les dernières fédérations d'Etats du IIe millénaire avant J.-C.

A l'intérieur de chaque Etat bicaméral, donc, les gens étaient probablement plus paisibles et plus aimables que dans les civilisations ultérieures. Par contre, au point de rencontre entre différentes civilisations bicamérales, les problèmes étaient complexes et tout à fait différents.

Considérons la rencontre entre deux personnes venant de deux cultures bicamérales différentes. Supposons qu'elles ne connaissent pas la langue de l'autre et qu'elles sont possédées par des dieux différents. La forme de ces rencontres dépendait en Mésopotamie, prouve qu'il s'agissait d'un centre d'échanges entre ces royaumes bicaméraux1. On a découvert de petites tablettes de cinq centimètres carrés portant des signes d'opérations, qui étaient probablement de simples taux de change. Tout cela s'est passé pendant une période de paix au milieu du IIIe millénaire avant J.-C. Je ferai plus loin l'hypothèse que cet échange répandu de biens entre les théocraties bicamérales peut, en soi, avoir affaibli la structure bicamérale et rendu possible la civilisation.

Revenons maintenant à nos deux individus de différentes cultures. Nous avons parlé de ce qui se passe dans un monde en paix avec des dieux en paix. Mais si c'était le contraire ? Si tous deux venaient de civilisations menacées, tous deux entendaient probablement des voix belliqueuses leur disant de se tuer, ce qui déclenchait les hostilités. Ceci dit, la même chose se passait si l'un des deux venait d'une civilisation menacée, mettant l'autre en position de défense, lorsque le même dieu ou un autre lui enjoignait également de s'engager dans le combat.

Il n'y a donc pas de terrain d'entente entre les théocraties. Les voix qui mettent en garde et font écho aux rois, aux vizirs, aux parents, etc., sont peu susceptibles d'ordonner aux individus de faire des concessions. Encore aujourd'hui, notre idée de ce qu'il est noble de faire est, dans une large mesure, le résidu de la sujétion bicamérale : il n'est pas noble de se lamenter, d'implorer, de supplier, même si ces attitudes sont en fait la façon la plus morale de régler les différends. D'où l'instabilité du monde bicaméral, et le fait que, pendant l'ère bicamérale, les relations de frontière risquaient, je pense, de se terminer en amitié ou en hostilité totale plutôt qu'à un juste milieu.

Mais là n'est pas le fond du problème. Le bon fonctionnement d'un royaume bicaméral doit s'appuyer sur sa hiérarchie autoritaire. Une fois que la hiérarchie religieuse ou séculière est contestée ou renversée, ses effets sont exagérés à un leurs noms et leurs relations avec la déesse de la mine sur ses murs1.

Les informations venant des hallucinations divines de l'esprit bicaméral entraient par la voie auditive. Elles utilisaient les zones du cortex plus directement reliées aux parties auditives du cerveau. Une fois que la parole de dieu fut silencieuse, on l'écrivit sur des tablettes d'argile muettes ou on la grava sur une pierre ; les commandements du dieu ou les directives du roi pouvaient être consultés ou ignorés selon la volonté de chacun, chose qui n'était jamais possible avec les hallucinations auditives. La parole de dieu avait une situation contrôlable plutôt qu'un pouvoir omniprésent et absolu. Ceci est d'une extrême importance.

L'ÉCHEC DES DIEUX

Le relâchement de l'association entre dieu et l'homme, probablement sous l'effet du commerce et certainement de l'écriture, constitue le décor de ce qui s'est passé. Mais la cause de cet effondrement immédiat et soudain de l'esprit bicaméral, l'origine du coin de la conscience entre dieu et l'homme, entre la voix entendue en hallucination et l'action automatique, est que, dans le chaos social, les dieux ne pouvaient pas vous dire ce qu'il fallait faire. Ou, s'ils le faisaient, ils vous menaient à la mort ou, du moins, à une augmentation du stress qui faisait entendre physiologiquement la voix, dans un premier temps, jusqu'à ce que les voix parviennent dans une confusion extrême.

Le contexte historique de tout ceci est remarquable. Le IIe millénaire avant J.-C. fut forternent marqué par des changements profonds et irréversibles. Il y eut de gigantesques catastrophes géologiques. Des civilisations périrent. Les guerres, auparavant sporadiques, apparurent avec une fréquence de plus en plus rapide et féroce, alors que cet important millénaire se rapprochait, voûté et mal en point, de sa fin sombre et sanglante.

C'est un tableau complexe, les variables évoquant ces changements se situant à différents niveaux ; les faits, tels que nous les connaissons maintenant, étant loin d'être certains. Presque chaque année, ils sont revus par la nouvelle génération d'archéologues et d'historiens de l'Antiquité qui trouve à redire aux recherches de la précédente. Pour aborder ces événements complexes, considérons deux éléments importants de ces bouleversements : l'un fut les migrations en masse et les invasions en Méditerranée orientale, dues à l'éruption volcanique de Théra et l'autre l'ascension de l'Assyrie, en trois grandes phases, progres-sant par la guerre, règne après règne, à l'ouest, vers l'Egypte, au nord, vers la Caspienne, s'annexant toute la Mésopotamie et se constituant ainsi une sorte d'empire très différent de ceux que le monde avait connus auparavant.

LE PRINTEMPS ASSYRIEN

Regardons d'abord la situation en Mésopotamie septentrionale, autour de la cité qui appartient au dieu Ashur, alors que s'ouvre le IIe millénaire avant J.-C.1. Constituée, à l'origine, d'une partie d'Akkad, puis, en 1950 avant J.-C, de l'ancienne Babylone à trois cent vingt kilomètres au sud, cette cité bica-mérale paisible, en amont du calme Tigre, est assez isolée. Sous la direction du principal serviteur humain d'Ashur, Puzen-Ashur Ier, son influence bienveillante et sa richesse commencent à s'étendre. Plus que dans toute nation avant elle, son expansion se caractérise par l'échange de biens avec d'autres théocraties. Environ deux cents ans plus tard, la cité possédée par Ashur devient l'Assyrie, avec des comptoirs éloignés de près de onze cents kilomètres par la route vers le nord-est de l'Anatolie, c'est-à-dire la Turquie actuelle.

L'échange de biens entre les cités se pratiquait déjà depuis quelque temps mais il est peu probable qu'il était aussi répandu que celui que pratiquaient les Assyriens. Des fouilles récentes ont révélé l'existence de karums, ou, dans les petites villes, d'ubar-tums, ces comptoirs situés à l'entrée de plusieurs villes d'Anatolie, dans lesquels on pratiquait les échanges. Des fouilles particulièrement intéressantes ont été effectuées dans le karum situé aux portes de Kùltepe : de petites constructions aux murs sans ouvertures, des étagères en pierre et en bois portant des tablettes cunéiformes non encore traduites, et, parfois, des jarres conte-nant, semble-t-il, des jetons1. Cette écriture, qui est bien du vieil assyrien, probablement apportée là par ces commerçants, est la première écriture connue en Anatolie.

Ces échanges ne constituaient pas, cependant, un véritable marché. Il n'y avait pas de prix fixés sous la pression de l'offre et de la demande, pas d'achat ni de vente, et pas d'argent. Il s'agissait d'un commerce dans le sens de valeurs équivalentes établies par décret divin. Il n'y a absolument aucune référence au profit ou à la perte dans aucune des tablettes cunéiformes qui ont été traduites jusqu'à maintenant.

Il y a des exceptions, de temps à autre, voire une allusion à P « inflation », peut-être pendant une année de famine où les échanges se modifièrent, mais elles n'altèrent pas sérieusement le point de vue de Polanyi, dont je m'inspire ici2.

Examinons un instant ces marchands assyriens. C'était, on peut le supposer, de simples représentants, qui tenaient leur position par héritage ou par formation, et qui pratiquaient ces échanges comme leurs pères le faisaient depuis des siècles. Mais il y a tant de questions auxquelles est confronté le psycho-historien à cette étape. Qu'arrivait-il aux voix bicamérales de ces marchands, à près de onze cents kilomètres de la voix du dieu de leur cité, en contact quotidien, parlant probablement (quoique pas nécessairement) la langue d'hommes bicaméraux commandés par un panthéon différent de voix ? Est-il possible que quelque chose comme une conscience protosubjective soit apparu chez ces commerçants à la frontière entre différentes civilisations ? Retournant régulièrement à Ashur, est-ce qu'ils rapportaient avec eux une bicaméralité affaiblie qui, peut-être, se transmettait à la nouvelle génération ? Au point que le lien bicaméral entre les dieux et les hommes était relâché ?

Les origines de la conscience sont multiples. Ceci dit, je ne crois pas que ce soit un hasard si la nation qui a joué un rôle essentiel dans cette évolution ait été celle qui était la plus engagée dans les échanges commerciaux avec d'autres. S'il est vrai que la puissance des dieux et surtout celle d'Ashur s'affaiblissait à ce moment-là, cela pourrait expliquer l'effondrement total de sa cité en 1700 avant J.-C, marquant le début des temps obscurs de l'anarchie assyrienne qui dura deux cents ans. Pour cet événement, nous n'avons aucune explication. Et il y a peu d'espoir que nous le faisions un jour, car pas une seule inscription assyrienne cunéiforme de cette période n'ajamais été trouvée.

La réorganisation de l'Assyrie après son effondrement devait dépendre d'autres événements. En 1450 avant J.-C, l'Egypte chasse les Mitanniens hors de Syrie, au-delà de l'Euphrate, dans des territoires entre les deux grands fleuves qui étaient autrefois assyriens. Mais, un siècle plus tard, les Mitanniens étaient vaincus par les Hittites venus du Nord, rendant ainsi possible la reconstruction de l'Empire assyrien en 1380 avant J.-C, après deux siècles de ténèbres et d'anarchie.

Et quel empire ! Aucune nation n'avait été aussi militariste auparavant : contrairement à toutes les inscriptions précédentes trouvées ailleurs, celles de la moyenne Assyrie résonnent maintenant du bruit de brutales campagnes. Le changement est spectaculaire. Cependant le succès des invasions assyriennes, alors qu'ils progressent, implacables et sauvages, vers la domination du monde, est comme un cliquet accrochant la spirale de catastrophes d'un autre genre.

ÉRUPTION, MIGRATION ET CONQUÊTE

La chute de l'esprit bicaméral a été certainement accélérée par l'effondrement sous l'océan d'une bonne partie du pays des Egéens. Il fut provoqué par l'éruption ou une série d'éruptions du volcan de l'île de Théra, également appelée Santorin, maintenant une attraction touristique de la mer Egée, située à moins de cent kilomètres de la Crète1. Ensuite, elle fit partie de ce que Platon2 et une légende plus tardive appelèrent le continent perdu d'Atlantis, avec lequel la Crète constitua l'Empire minoen. La majeure partie de ce continent et peut-être des parties de la Crète également se trouvèrent soudain à trois cents mètres sous l'eau. La quasi-totalité de Théra, restée intacte, fut couverte d'une croûte de cendres et de pierre volcanique de cinquante mètres d'épaisseur.

L'hypothèse des géologues est que le nuage noir créé par l'éruption obscurcit le ciel pendant des jours et affecta l'atmosphère pendant des années. Les ondes de choc auraient été trois cent cinquante fois supérieures à celles d'une bombe à hydrogène. Des fumées toxiques se répandirent au-dessus de la mer sur des kilomètres. Un tsunami, c'est-à-dire un gigantesque raz de marée, s'ensuivit. D'une hauteur de six cent trente mètres et se déplaçant à cinq cent soixante kilomètres à l'heure, il s'abattit sur les côtes fragiles des royaumes bicaméraux, du continent égéen et de ses îles. Tout fut détruit sur trois kilomètres et demi à l'intérieur des terres. Une civilisation avait péri avec ses dieux.

Pour savoir quand cela s'est passé, s'il s'agissait d'une série d'éruptions ou d'un événement en deux temps, un an séparant l'éruption de cette chute, on aura besoin de meilleures méthodes scientifiques pour dater la cendre et la pierre volcanique. Certains pensent qu'elle a eu lieu en 1470 avant J.-C.1. D'autres ont daté la chute de Théra entre 1180 et 1170 avant J.-C, quand toute la Méditerranée, y compris Chypre, le delta du Nil, et la côte d'Israël subirent des catastrophes d'une amplitude qui éclipsa la destruction de 14702.

Quelle que soit la date et qu'il s'agisse d'une seule ou d'une série d'éruptions, elle provoqua un immense défilé de migrations en masse et d'invasions qui anéantirent les Empires hittite et mycénien, plongèrent le monde dans une période sombre pendant laquelle apparut l'aube de la conscience. Seule l'Egypte semble avoir conservé le raffinement de sa vie civilisée, bien que l'exode des Israélites, à peu près à l'époque de la guerre de Troie, peut-être en 1230 avant J.-C, est assez proche pour qu'on le considère comme une partie de ce grand événement mondial. La légende de la Séparation des Eaux de la mer Rouge est une référence probable aux changements de marée dus à l'éruption de Théra dans la mer des Joncs.

Il en résulte que, en l'espace d'une seule journée, des populations entières, du moins ce qu'il en reste, sont soudain réduites à l'exode : telles des rangées de dominos, l'anarchie et le chaos s'abattent par vagues sur les terres traversées, alors que chacun envahit son voisin. Et que peuvent dire les dieux dans ces ruines ? Que peuvent dire les dieux, avec la faim et la mort plus rigoureux qu'eux, avec des gens étranges regardant fixement d'autres gens étranges, et une langue étrange que l'on hurle dans des oreilles incapables de comprendre ? L'homme bicaméral était dirigé dans les circonstances banales de la vie quotidienne par l'habitude inconsciente, et dans l'expérience de la nouveauté ou de l'extraordinaire dans sa conduite ou celle des autres par ses visions auditives. Arraché de son contexte dans un groupe hiérarchique agrandi où ni l'habitude, ni la voix bica-mérale ne pouvaient l'aider ou le guider, il devait être une bien pitoyable créature. Comment les admonestations acquises et distillées, accumulées dans une organisation autoritaire et paisible de la nation bicamérale pouvaient-elles dire quelque chose qui fonctionne désormais ?

D'immenses migrations commencent à se déplacer vers l'Io-nie, puis vers le sud. Les pays côtiers du Levant sont envahis par terre et par mer par des peuples d'Europe orientale, dont faisaient partie les philistins de l'Ancien Testament. La pression exercée par les réfugiés est telle, en Anatolie, qu'en 1200 avant J.-C. le puissant Empire hittite s'écroule, amenant les Hittites à fuir vers la Syrie, là où d'autres réfugiés sont à la recherche de nouvelles terres. L'Assyrie était à l'intérieur des terres et donc protégée. Le chaos résultant de ces invasions permit aux cruelles armées assyriennes de pénétrer en Phrygie, en Syrie et en Phénicie, et même d'asservir les peuples des montagnes d'Arménie au nord et ceux des montagnes du Zagros à l'est. Est-ce que l'Assyrie pouvait faire cela sur une base strictement bicamérale ?

Le roi le plus puissant de cette Assyrie moyenne était Tiglath-Pileserler (1115-1077 avant J.-C). Remarquez qu'il n'associe plus le nom de son dieu au sien. Ses exploits monstrueux sont bien connus grâce à un grand prisme d'argile les célébrant. Ses lois nous sont parvenues sous la forme d'un ensemble de tablettes cruelles. Les chercheurs ont appelé sa politique « la politique de la terreur»1. Ce qu'elle était effectivement. Les Assyriens s'abattirent tels des bouchers sur des villageois inoffensifs, réduisirent en esclavage tous les réfugiés qu'ils pouvaient, et en massacrèrent par milliers. Des bas-reliefs montrent ce qui semble être des cités entières dont la populace est empalée vivante sur des pieux qui les traversent de l'aine à l'épaule. Ses lois infligeaient les peines les plus sanglantes que l'histoire du monde ait connues, même pour des délits mineurs. Elles forment un contraste saisissant avec les justes remontrances que le dieu de Babylone dictait à l'Hammu-rabi bicaméral, six siècles plus tôt.

Pourquoi cette dureté ? Et ce, pour la première fois dans l'histoire du monde ? Sinon parce que la méthode précédente de contrôle social s'était complètement effondrée. Or, cette forme de contrôle social, c'était l'esprit bicaméral. L'exercice même de la cruauté comme tentative de régner par la peur est, à mon avis, au bord de la conscience subjective.

Le chaos est général et durable. En Grèce, on le connaît sous le triste nom des invasions doriennes. L'Acropole est en flammes à la fin du XIIIe siècle avant J.-C. Mycènes n'existe plus à la fin du xir siècle avant J.-C. Elle a été réduite en poussière avant d'entrer dans sa merveilleuse légende. Et on peut imaginer le premier aoi-dos, encore bicaméral, errant, horrifié, de camp en camp de réfugiés détruit, chantant à la déesse lumineuse, par ses lèvres blanches, la colère d'Achille dans un âge d'or qui a été et qui n'est plus.

Venant même des rives de la mer Noire, des hordes que certains appellent les Mushku, connus dans l'Ancien Testament sous le nom de Meshech, pénètrent brutalement dans le royaume hittite détruit. Puis, vingt mille d'entre eux descendent plus au sud envahir la province assyrienne de Kummuh. Des hordes d'Araméens harcèlent sans relâche les Assyriens, venant des déserts occidentaux, et continuent de le faire jusqu'au Ier millénaire avant J.-C.

Dans le sud, d'autres réfugiés, appelés dans les hiéroglyphes le « Peuple de la Mer » tentent d'envahir l'Egypte par le delta du Nil, au début du XIe siècle avant J.-C. On peut encore voir leur défaite devant Ramsès III sur le mur septentrional de son temple funéraire à Medinet Habu à l'ouest de Thèbes1. Les envahisseurs, en bateau, en char ou à pied, avec leur famille et des chariots chargés de leurs biens, défilent par vagues le long de ses sculptures murales comme des réfugiés. Si l'invasion avait réussi, il est possible que l'Egypte aurait donné à l'intellect ce que la Grèce devait faire pendant le millénaire suivant. Ainsi, le Peuple de la Mer est repoussé dans les serres du militarisme assyrien.

Finalement, toutes ces pressions deviennent trop fortes, même pour la cruauté assyrienne. Au Xe siècle avant J.-C, l'Assyrie elle-même ne peut pas contrôler la situation et se recroqueville dans la pauvreté derrière le Tigre. Mais seulement pour reprendre son souffle. Car, dans le siècle qui suit, les Assyriens commencent leur reconquête du monde avec une férocité sadique sans précédent, reconstituant leur empire par les massacres et la terreur, puis poursuivant au-delà vers l'Egypte, remontant le Nil vers le soleil-dieu sacré, comme Pizarro devait faire prisonnier le divin Inca, deux millénaires et demi plus tard, aux antipodes. A ce moment-là, la grande transition de mentalité était achevée. L'homme était devenu conscient de lui-même et du monde.

COMMENT EST APPARUE LA CONSCIENCE

Jusqu'à maintenant, toute notre analyse a porté sur la question de savoir comment et pourquoi l'esprit bicaméral s'est effondré. On pourrait se demander ici pourquoi l'homme n'est pas tout simplement retourné à sa condition antérieure. Parfois, c'est ce qu'il fit mais l'inertie de cultures plus complexes empêcha le retour à la vie tribale. L'homme était pris au piège de sa propre civilisation. Les énormes cités sont là, et leurs pesantes habitudes de fonctionnement continuent malgré la disparition progressive du contrôle divin. Le langage aussi est un frein au changement social : l'esprit bicaméral était un produit de l'acquisition du langage, et le vocabulaire, à cette époque, demandait une telle attention à l'environnement civilisé qu'il était presque impossible de revenir à une situation antérieure d'au moins cinq mille ans.

Les éléments de cette transition de l'esprit bicaméral à l'esprit subjectivement conscient sont ce que j'essaie de développer dans les deux chapitres qui suivent. Mais la manière exacte dont cela s'est passé est ce qui importe ici, et ceci nécessite une recherche beaucoup plus approfondie. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une paléontologie de la conscience, dans laquelle nous pouvons discerner, strate par strate, la façon dont ce monde peuplé de métaphores, que nous appelons la conscience, s'est édifié et sous quelles pressions sociales particulières. Tout ce que je peux présenter ici, ce sont quelques hypothèses.

J'aimerais rappeler aussi deux choses au lecteur. D'abord, je ne parle pas ici des mécanismes métaphoriques par lesquels la conscience a été engendrée, et dont j'ai parlé en 1.3. Je ne m'occupe ici que de leur origine dans l'histoire — pourquoi ces caractéristiques ont été engendrées par les métaphores à ce moment précis. Deuxièmement, nous parlons uniquement du Proche-Orient. Une fois que la conscience est constituée, il y a des raisons tout à fait différentes qui font qu'elle réussit si bien, et qu'elle s'étend aux autres peuples bicaméraux ; problèmes que nous examinerons dans un chapitre ultérieur.

L'observation de la différence peut être à l'origine de l'espace analogue de la conscience. Après la chute de l'autorité et des dieux, on a du mal à imaginer l'affolement et l'hésitation qui caractérisaient la conduite humaine au cours des troubles que nous avons décrits. Nous devons nous rappeler qu'à l'époque bicamérale les hommes appartenant au même dieu de la cité pensaient et agissaient à peu près de la même façon. Par contre, au cours du mélange forcé et violent des peuples de différentes nations, de différents dieux, le fait de s'apercevoir que des étrangers, même s'ils vous ressemblent, parlent différemment, ont des opinions contraires, et agissent différemment, pouvait amener à supposer qu'il y avait quelque chose de différent en eux. En fait, ce dernier point de vue nous est parvenu dans les traditions philosophiques, à savoir, que les pensées, les opinions et les illusions sont des phénomènes subjectifs qui se trouvent à l'intérieur de la personne parce qu'il n'y a pas de place pour eux dans le monde « réel », « objectif». Il est donc possible qu'avant que l'homme individuel ait un moi intérieur, il l'ait d'abord supposé chez les autres, surtout chez les étrangers très différents, comme ce qui provoquait leur conduite différente et déconcertante. En d'autres termes, la tradition philosophique qui formule le problème en parlant de la logique qui consiste à déduire les autres esprits du sien propre, le prend à l'envers. Nous pouvons, dans un premier temps, supposer inconsciemment (sic) d'autres consciences, puis en déduire la nôtre par extrapolation.

L'ORIGINE DE LA NARRATISATION DANS LES ÉPOPÉES

Il paraît étrange de parler de l'apprentissage des dieux mais comme ils occupaient une bonne partie de la zone temporale-pariétale droite (si le modèle du 1.5 est correct), eux aussi, comme la zone temporale-pariétale gauche, et peut-être même plus, acquéraient de nouvelles compétences, engrangeant de nouvelles expériences, retravaillant leur fonction admonitoire de façons différentes pour satisfaire de nouveaux besoins.

La narratisation désigne un ensemble extrêmement complexe de compétences structurantes qui ont, je crois, une origine multiple. Ceci dit, il se peut que, sous sa forme agrandie, comme les vies, les histoires, le passé et le futur, elle ait été acquise par des hommes à l'hémisphère gauche dominant, à partir d'un nouveau mode de fonctionnement de l'hémisphère droit. Ce nouveau type de fonctionnement était la narratisation, et il avait été acquis auparavant, par les dieux à une certaine période de l'histoire.

Quand cela a-t-il pu se passer ? On peut douter qu'il y ait jamais une réponse certaine, en partie parce qu'il n'y a pas de frontière nette entre le récit d'un événement qui vient de se passer et une épopée. De même, notre recherche sur le passé se confond toujours avec le développement de l'écriture. Mais il est intéressant de constater que, vers le milieu du IIIe millénaire avant J.-C, ou juste avant, il semble qu'un nouveau trait de la civilisation soit apparu en Mésopotamie méridionale. Avant ce qui est connu sous le nom de la première période dynastique II, des fouilles montrent que les cités et les villes de cette région n'étaient pas fortifiées, n'avaient pas de défenses. Par contre, par la suite, dans les principales régions de développement urbain, des enceintes apparaissent à une distance relativement régulière l'une de l'autre, les habitants cultivant les champs situés entre les deux et se battant à l'occasion pour les contrôler. Environ à la même période, apparaissent les premières épopées connues, comme celles concernant Emmerkar, bâtisseur d'Uruk, et ses relations avec la cité-Etat voisine d'Aratta. Elles traitent d'ailleurs précisément de cette relation entre des Etats voisins.

Mon hypothèse est que la narratisation est apparue comme une codification de récits d'événements passés. L'écriture, jusqu'à ce moment-là — et quelques siècles seulement se sont écoulés depuis son invention — était, à l'origine, un moyen de faire les inventaires, un moyen d'enregistrer les réserves et les échanges des biens du roi. Désormais, elle devient un moyen de rapporter les événements commandés par les dieux, dont la récitation, après les faits, devient la narratisation des épopées et comme il se peut que la lecture, comme je l'ai laissé entendre dans le chapitre précédent, ait été une hallucination à partir du cunéiforme, elle peut donc avoir été une fonction du lobe tem-poral droit.

Et puisque ceux-ci étaient la mémoire du passé, c'est l'hémisphère droit qui devient, du moins à titre temporaire, le siège du souvenir des dieux.

Il faut noter au passage la différence entre la lecture des tablettes cunéiformes stables de Mésopotamie et la recomposition orale des épopées en Grèce par une succession d'aoidoi. Il est possible que la tradition orale en Grèce ait été très utile puisqu'elle exigeait qu' « Apollon » et les « Muses » dans l'hémisphère droit deviennent les sources de la mémoire et apprennent à narratiser afin de réunir les souvenirs d'Achille dans la structure de l'épopée. Ensuite, dans le chaos provoqué par le passage vers la conscience, l'homme a intégré à la fois sa capacité de mémoire et sa capacité à raconter ses souvenirs dans des structures.

L'ORIGINE DU « JE » ANALOGUE DANS LA DUPLICITÉ

La duplicité peut être également une origine de la conscience. Mais nous devons commencer tout exposé de ce sujet en faisant une distinction entre la duplicité instrumentale, à court terme, et la duplicité à long terme, que l'on pourrait mieux décrire par la trahison. Plusieurs exemples de la première ont été décrits chez les chimpanzés : la femelle se « présente » au mâle dans une posture sexuelle pour lui dérober sa banane, tandis que son intérêt prandial est ainsi détourné ; dans un autre exemple, un chimpanzé se remplit la bouche d'eau, attire un gardien antipathique jusqu'aux barreaux de sa cage, et lui crache au visage. Dans ces deux exemples, la duplicité concernée est un cas d'apprentissage instrumental, une structure de comportement, immédiatement suivi d'un état de choses gratifiant et aucune autre explication n'est nécessaire.

Par contre, le type de' duplicité qu'est la traîtrise est une tout autre question. Elle est impossible chez un animal ou un homme bicaméral. La duplicité à long terme nécessite l'invention d'un moi analogue qui peut « faire » et « être » quelque chose de totalement différent de ce que la personne fait ou est effectivement, d'après ce que voient ses pairs. Il est facile d'imaginer combien une telle capacité était importante pour survivre pendant ces siècles. Dominé par un envahisseur, voyant sa femme violée, un homme qui obéissait à ses voix se défendait immédiatement, bien sûr, et était probablement tué. Mais si un homme pouvait être une chose en lui et une autre à l'extérieur, s'il pouvait nourrir sa haine et son désir de vengeance derrière un masque d'acceptation de l'inévitable, un tel homme survivait. Ou bien, dans la situation plus habituelle de la soumission à des envahisseurs étrangers s'exprimant peut-être dans une langue bizarre, celui qui pouvait obéir en apparence et avoir « en lui » un autre moi avec des « pensées » opposées à ses lâches actions, qui pouvait haïr l'homme à qui il souriait, réussissait davantage à se perpétuer, lui et sa famille, pendant le nouveau millénaire.

LA SÉLECTION NATURELLE

Mon dernier commentaire soulève la possibilité que la sélection naturelle ait joué un rôle dans l'apparition de la conscience. Mais en posant cette question, je souhaite dire très clairement que la conscience a été principalement introduite par la culture, acquise sur la base du langage et enseignée à d'autres, plus qu'une nécessité biologique. Cependant le fait qu'elle ait eu, et qu'elle a encore, une valeur de survie laisse supposer que la transition vers la conscience a pu être aidée par une certaine dose de sélection naturelle.

Il est impossible de calculer le pourcentage du monde civilisé ayant trouvé la mort au cours de ces siècles terribles, vers la fin du IIe millénaire avant J.-C. ; à mon avis, il fut énorme. Et la mort frappait plus vite ceux qui vivaient par habitude inconsciente ou qui ne pouvaient pas résister aux ordres de leurs dieux et frappait tout étranger qui intervenait dans leur vie. Il est ainsi possible que les individus les plus farouchement bicamé-raux, qui obéissaient le plus à leurs dieux familiers, périssaient, laissant les gènes des moins impétueux, des moins bicaméraux, fonder les générations suivantes. Là encore, on peut se référer au principe de l'évolution baldwinienne comme dans notre exposé sur le langage : la conscience doit être apprise par chaque nouvelle génération, et ceux qui sont le plus aptes, d'un point de vue biologique, à apprendre, sont les plus à même de survivre. La Bible montre même, comme nous le verrons dans un chapitre ultérieur, que les enfants les plus farouchement bicamé-raux étaient tout simplement tués1.

CONCLUSION

On ne doit pas considérer que ce chapitre montre comment est apparue la conscience. Ceci constitue la tâche de plusieurs chapitres qui vont suivre. Mon but, dans ce chapitre, a été de décrire et d'élaborer une théorie, de brosser un tableau vraisemblable, de dire comment et pourquoi une modification énorme de la mentalité humaine a pu avoir lieu à la fin du IIe millénaire avant J.-C.

En résumé, j'ai fait l'esquisse de plusieurs facteurs à l'oeuvre dans cette grande transition de l'esprit bicaméral vers la conscience : 1) l'affaiblissement de l'auditif par l'avènement de l'écriture ; 2) la fragilité inhérente au contrôle par les hallucinations ; 3) l'impossibilité des dieux à agir dans ce chaos de bouleversements historiques ; 4) le principe d'une cause interne au cours de l'observation de la différence chez les autres ; 5) l'acquisition de la narratisation à partir des épopées ; 6) la valeur de survie de la duplicité ;'7) un moyen de sélection naturelle.

Je conclurai en soulevant la question de l'exactitude de tout ceci. Est-ce que la conscience est vraiment apparue de novo dans le monde seulement à ce moment-là ? N'est-il pas possible que certains individus au moins aient été conscients à une époque bien antérieure ? Oui. De même que les individus diffèrent dans leur mentalité de nos jours, de même, dans les temps anciens, il est possible qu'un seul homme, ou plus probablement une secte ou une clique, ait commencé à développer un espace métaphorique avec des moi analogues. Mais une mentalité si inhabituelle dans une théocratie bicamérale aurait été, je pense, éphémère et aurait à peine ressemblé à ce que nous entendons de nos jours par conscience.

C'est la norme culturelle qui nous occupe ici, et ce qui montre qu'elle a subi un changement spectaculaire constitue l'objet des chapitres qui suivent. Les trois régions du monde où cette transition peut être observée le plus facilement sont la Mésopotamie, la Grèce et le monde des réfugiés bicaméraux. Nous allons en parler tour à tour.