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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

INTRODUCTION | LIVRE I | LIVRE II | LIVRE III

1. Dieux, tombes et idoles

2. Les théocraties bicamérales lettrées

3. Les origines de la conscience

4. Changement d'esprit en Mésopotamie

5. La conscience intellectuelle en Grèce

6. La conscience morale des Khabiru

2: Les théocraties bicamérales lettrées

Qu'est-ce que l'écriture ? L'écriture est le passage d'images visuelles à des symboles phonétiques. Quelle transformation étonnante ! L'écriture du dernier genre, comme sur cette même page, est censée dire au lecteur quelque chose qu'il ne sait pas. Par contre, plus l'écriture se rapproche du premier type, plus elle est, en premier lieu, un moyen mnémotechnique de transmettre une information que le lecteur possède déjà. Les picto-grammes protolettrés d'Uruk, l'iconographie des premières représentations des dieux, les glyphes des Mayas, les manuscrits illustrés des Aztèques et, en fait, nos propres blasons sont tous du même genre. Les informations qu'ils sont censés transmettre à ceux qui les regardent peuvent être à jamais perdues et l'écriture rester à jamais intraduisible.

Les deux sortes d'écriture qui tombent entre ces deux extrêmes, moitié image et moitié symbole, constituent la matière de ce chapitre. Ce sont les hiéroglyphes égyptiens avec leur forme abrégée et quelque peu cursive, hiératique, le terme signifiant « l'écriture des dieux », et l'écriture la plus largement utilisée que les chercheurs ont plus tard appelée cunéiforme, à cause de ses caractères en forme de coin.

Cette dernière est pour nous la plus importante, et ce qui nous est parvenu est beaucoup plus vaste. Des milliers de tablettes attendent d'être traduites et davantage encore restent à découvrir. Elle était utilisée pour au moins quatre langues : le sumérien, l'akkadien, le hurrien et plus tard le hittite. Au lieu d'un alphabet de vingt-six lettres, comme le nôtre, ou vingt-deux lettres, comme dans l'araméen (qui, sauf dans les textes religieux, a remplacé l'écriture cunéiforme vers 200 avant J.-C), il s'agit d'un système de communication lourd et ambigu de plus de six cents signes. Nombre d'entre eux sont idéographiques, c'est-à-dire que dans le même signe on peut avoir une syllabe, une idée, un nom, ou un mot polysémique, suivant la classe à laquelle il appartient, cette classe étant irrégulièrement indiquée par une marque spéciale. Ce n'est que par le contexte que nous pouvons déterminer de quoi il s'agit. Par exemple, le signe ^ y signifie neuf choses différentes ; quand il se prononce samsu, il veut dire soleil ; quand il se prononce umu, il veut dire le jour ; pisu veut dire blanc ; et il représente aussi les syllabes ud, tu, tam, pir, lah et his. Les difficultés qu'il y a à être clair dans un tel désordre contextuel étaient déjà assez grandes à l'époque. Mais, quand quatre mille ans nous séparent de la culture que le langage décrit, la traduction est un problème énorme et passionnant. Il en est de même, en général, de l'écriture hiéroglyphique et hiératique.

Quand les termes sont concrets, ce qu'ils sont habituellement, car la majeure partie de la littérature cunéiforme est constituée de récépissés, d'inventaires et d'offrandes aux dieux, l'exactitude de la traduction fait peu de doute. Mais quand les termes ont tendance à être abstraits, et plus particulièrement quand une interprétation psychologique est possible, alors on trouve des traducteurs bien intentionnés imposant des catégories modernes pour rendre leurs traductions compréhensibles. Les littératures populaire et même érudite sont pleines de ces corrections sucrées et de ces gloses' raffinées destinées à faire apparaître les hommes antiques comme nous, ou, du moins, à les faire parler comme la bible du roi Jacques. Un traducteur lit plus souvent son texte que le texte. Nombre de ces textes qui semblent parler de la prise de décision, ou de soi-disant proverbes, épopées ou enseignements, devraient être réinterprétés avec une précision comportementale concrète si nous devons nous y fier comme à des données pour une psychoarchéologie de l'homme. Et je tiens à prévenir le lecteur que l'effet de ce chapitre est en désaccord avec les livres populaires sur le sujet.

Ces mises en garde en tête, poursuivons donc.

Quand, au IIIe millénaire avant J.-C, l'écriture, comme un rideau de théâtre se levant sur ces civilisations éblouissantes, nous les fait découvrir directement, quoique de façon imparfaite, il est clair que, pendant un certain temps, il y a eu deux formes principales de théocratie : 1) La théocratie du roi-régisseur dans laquelle le chef ou le roi était le premier représentant des dieux ou, plus couramment, du dieu d'une cité donnée, chargé de gérer et de s'occuper de ses terres. Ce fut la forme la plus importante et la plus répandue de théocratie parmi les royaumes bicaméraux. C'était la structure de nombreuses cités-Etats bicamérales en Mésopotamie, à Mycènes, comme nous l'avons vu en 1.3, et, à notre connaissance, en Inde, en Chine et probablement en MésoAmérique. 2) La théocratie du roi-dieu dans laquelle le roi lui-même était un dieu. Les exemples les plus clairs de cette forme existaient en Egypte, dans certains royaumes andins, et probablement le tout premier royaume du Japon. J'ai laissé entendre en 1.6 que les deux types se développaient à partir d'une situation bicamérale primitive, où un nouveau roi commandait en obéissant à la voix d'un roi mort, entendu au cours d'hallucinations.

Je vais les examiner l'une après l'autre dans les deux plus grandes civilisations antiques.

LA MÉSOPOTAMIE : LES DIEUX PROPRIÉTAIRES

Dans toute la Mésopotamie, aux toutes premières époques de Sumer et d'Akkad, toutes les terres étaient possédées par les dieux, et les hommes étaient leurs esclaves. Là-dessus, les textes cunéiformes ne laissent absolument aucun doute1. Chaque cité-Etat avait son dieu principal, et le roi était décrit dans les tout premiers documents écrits que nous possédons comme « le métayer du dieu ».

Le dieu lui-même était une statue. La statue n'était pas d'un dieu (comme nous le dirions) mais plutôt le dieu lui-même. Il avait sa propre maison, que les Sumériens appelaient « la grande maison ». Elle formait le centre d'un ensemble de temples, dont la taille variait avec l'importance du dieu et la richesse de la cité. Le dieu était probablement fait en bois afin d'être assez léger pour être porté sur les épaules des prêtres. Son visage était serti de métaux précieux et de bijoux. Il portait des vêtements éblouissants, et se trouvait, en général, sur un socle dans une niche, dans la pièce centrale de cette maison. Les temples grands et importants avaient de petites cours entourées de pièces destinées à l'usage des rois-régisseurs et des prêtres subsidiaires.

Dans la plupart des grands sites des cités découvertes en Mésopotamie, la maison du dieu principal était la ziggourat, grande tour rectangulaire, s'élevant par paliers de plus en plus petits vers un sommet brillant sur lequel se trouvait un sanctuaire. Au centre de cette ziggourat, se trouvait le gigunu, grande salle, dans laquelle résidait la statue du dieu principal, d'après ce que croient la plupart des chercheurs, mais dont d'autres croient qu'elle servait seulement pour le rite. Ces ziggourats, ou de semblables constructions religieuses élevées, étaient courantes dans la plupart des royaumes bicaméraux à une période ou une autre.

Etant donné que la statue divine était la propriétaire de la terre et que les gens étaient ses métayers, le premier devoir d'un roi-régisseur était de servir le dieu, non pas seulement en gérant les terres de ce dieu mais aussi d'une façon plus personnelle. Les dieux, d'après des textes cunéiformes, aimaient manger et boire, écouter de la musique et danser ; ils avaient besoin de lits pour dormir ou faire l'amour de temps en temps avec d'autres statues divines lors de visites conjugales ; il fallait les laver et les habiller, et les apaiser avec des parfums, les emmener faire un tour lors des fêtes officielles. Et toutes ces choses furent faites avec de plus en plus de cérémonie et de rituel avec le temps.

Le rituel quotidien du temple comprenait la toilette, l'habillement et le repas des statues. La toilette était probablement faite par des prêtres particuliers qui les aspergeaient d'eau pure, origine, probablement, de notre baptême et de notre cérémonie de l'onction. L'habillement était varié. Devant les dieux se trouvaient des tables, ancêtres de nos autels ; sur l'une on posait des fleurs, et sur l'autre de la nourriture et de la boisson destinées à apaiser la faim divine. Cette nourriture comprenait du pain et des gâteaux, de la viande de boeuf, de mouton, de chèvre, de cerf, de poisson et des volailles. D'après certaines interprétations des textes cunéiformes, on apportait la nourriture, puis on laissait la statue consommer seule. Ensuite, au bout d'un laps de temps convenable, le roi-régisseur entrait dans la pièce sacrée par une porte latérale et mangeait ce que le dieu avait laissé.

On devait entretenir la bonne humeur des statues divines. C'est ce qu'on appelait « soulager le foie » des dieux, ce qui consistait à offrir du beurre, du gras, du miel, des sucreries placés sur les tables, avec la nourriture habituelle. On peut supposer que la personne, dont la voix bicamérale était pleine de reproches et de colère, venait apporter ces offrandes au temple.

Comment tout cela est-il possible, continuant sous une forme ou sous une autre à être le point focal de la vie pendant des milliers d'années, à moins que l'on ne suppose que les êtres humains entendaient les statues leur parler, comme les héros de Ylliade leurs dieux ou Jeanne d'Arc le sien ? Et qui, même, devaient les entendre pour savoir quoi faire.

C'est ce qu'on peut lire directement dans les textes eux-mêmes. Le grand cylindre B de Goudéa (vers 2100 avant J.-C.) décrit comment dans un nouveau temple construit pour le dieu Ningirsu les prêtresses plaçaient

les déesses Zazaru, Impae, Urentaea, Khegirnuna, Kheshagga, Guurmu, Zaarmu, qui sont les sept enfants de Bau, engendrés par le seigneur Ningirsu, aux côtés du seigneur Ningirsu, afin qu'il prononce des décisions favorables1.

Les décisions particulières prononcées ici concernaient divers aspects de l'agriculture afin que le blé « couvre les bords du champ sacré » et que « tous les greniers de Lagash débordent ». Un cône d'argile de la dynastie de Larsa, datant d'environ 1700 avant J.-C, chante les louanges de la déesse Ninegal

conseillère, chef très avisé, princesse de tous les grands dieux, orateur exalté, dont l'éloquence est incomparable2.

Partout, dans ces textes, c'est le discours des dieux qui décide ce qui doit être fait. Un cône de Lagash dit :

Mesilin, roi de Kish, sur ordre de sa divinité, Kadi, concernant la plantation de ce champ, a posé une stèle en cet endroit. Ush, patesi de Umma, fit des incantations pour s'en saisir ; il brisa cette stèle ; avança dans la plaine de Lagash. Ningirsu, le héros d'Enlil, par son juste commandement, fit la guerre à Umma. Sur ordre d'Enlil, il le prit au piège. Leur tumulus sur la plaine, à cet endroit, il érigea3.

Ce ne sont pas les humains qui commandent, mais les voix, entendues en hallucination, des dieux Kadi, Ningirsu et Enlil. Notez que ce passage parle d'une stèle, c'est-à-dire d'une colonne de pierre, gravée avec les mots du dieu en cunéiforme et posée dans un champ pour dire comment ce champ devait être cultivé. Le fait que ces stèles elles-mêmes étaient sacrées est indiqué par la façon dont elles étaient attaquées, défendues, brisées ou enlevées. Et le fait qu'elles étaient à l'origine d'hallucinations auditives est suggéré par' d'autres textes. Un passage particulièrement pertinent, dans un contexte différent, décrit la lecture nocturne d'une stèle :

La surface polie de sa face fait connaître sa voix. Son écriture gravée fait connaître sa voix. La lumière de la torche aide à entendre sa voix1.

Il se peut donc que la lecture, au IIIe millénaire avant J.-C, ait consisté à entendre le cunéiforme, c'est-à-dire à entendre le texte, lors d'une hallucination, en regardant les symboles représentés, plutôt qu'à lire des syllabes au sens où nous l'entendons.

Le mot utilisé pour « entendre » ici est un signe sumérien dont la transcription est GIS-TUG-PI. Beaucoup d'autres inscriptions royales disent comment le roi, ou une autre personnalité officielle, est doté de son GiS-TUG-Pi qui lui permet de faire de grandes choses. Même jusqu'en 1825 avant J.-C, Warad-Sin, roi de Larsa, affirme, dans une inscription sur un cône d'argile, qu'il a rebâti la cité avec « Giâ-TUG-Pi DAGAL », c'est-à-dire en « entendant partout » son dieu Enki2.

Les cérémonies du lavement de bouche

D'autres preuves que ces statues aidaient à entendre des voix se trouvent dans d'autres cérémonies, toutes décrites avec précision et réalisme sur des tablettes cunéiformes. Les statues divines étaient faites dans le bit-mummu, atelier réservé aux dieux. Même les artisans étaient dirigés dans leur travail par le dieu-artisan, Mummu, qui leur « dictait » comment faire une statue. Avant d'être installées dans leurs temples, les statues subissaient mis-pi, qui signifie un lavage de bouche, et le rite du pit-pi, c'est-à-dire « l'ouverture de la bouche ».

Ce n'est pas seulement quand la statue était faite, mais régu-lièrement, et notamment vers la fin de l'ère bicamérale quand les hallucinations auditives sont devenues peut-être moins fréquentes, que la cérémonie du lavement de bouche, conduite avec minutie, pouvait faire renaître le discours du dieu. Le dieu, avec son visage de bijoux incrustés, était porté, à la lumière de flambeaux dégoulinants, vers la rive, et là, dans une atmosphère solennelle et au milieu des incantations, sa bouche de bois était lavée plusieurs fois, alors qu'il était orienté vers l'est, l'ouest, le nord, puis le sud. L'eau sacrée avec laquelle on lui lavait la bouche était une solution d'une multitude d'ingrédients exotiques : du tamaris, des roseaux de diverses sortes, du sulphure, diverses gommes, des sels et des huiles, du miel de datte, avec diverses pierres précieuses. Puis, après d'autres incantations, le dieu était « ramené par la main » dans la rue, pendant que le prêtre chantait « pied qui avance, pied qui avance... ». A l'entrée du temple, on procédait à une autre cérémonie : le prêtre prenait alors « la main » du dieu et le menait vers son trône dans sa niche, où un baldaquin doré était installé et où la bouche était de nouveau lavée1.

Il ne faut pas penser que les royaumes bicaméraux étaient partout les mêmes et qu'ils n'ont pas subi des développements considérables au cours du temps. Les textes d'où sont tirés les faits donnés ci-dessus datent, à peu près, de la fin du IIIe millénaire avant J.-C. Il se peut donc qu'ils représentent les derniers développements de la bicaméralité, pendant lesquels la complexité même de la culture peut avoir rendu les voix perçues en hallucination moins claires et moins fréquentes, donnant ainsi naissance à cette toilette rituelle dans l'espoir de rajeunir la voix du dieu.

Le dieu personnel

Mais on ne doit pas supposer que le citoyen ordinaire entendait directement les voix des grands dieux qui possédaient les cités : une telle diversité hallucinatoire aurait affaibli le tissu politique. Il servait les dieux propriétaires, travaillait sur ses domaines, participait à leurs fêtes. Mais il faisait appel à eux uniquement lors d'une grande crise, et ce, seulement par des intermédiaires. C'est ce qu'on voit sur d'innombrables cylindres-sceaux. Une grande proportion des tablettes cunéiformes de type inventaire portent, au dos, des impressions de ces sceaux. Le plus souvent, elles montrent un dieu assis et une autre divinité mineure, en général une déesse, conduisant le pro-priétaire de la tablette par la main droite en présence du dieu.

Ces intermédiaires étaient les dieux personnels. Chaque individu, qu'il soit roi ou serf, avait son propre dieu personnel dont il entendait la voix, à laquelle il obéissait1. Dans presque toutes les maisons découvertes, il y avait une pièce sacrée qui contenait probablement des idoles ou des figurines, dieux personnels de l'habitant. Plusieurs textes cunéiformes récents décrivent les rituels qui leur sont destinés et qui ressemblent aux cérémonies de lavement de bouche des grands dieux2.

Ces dieux personnels pouvaient être dérangés pour rendre visite à des dieux plus haut placés dans la hiérarchie pour obtenir une faveur. Inversement, aussi curieux que cela puisse paraître, quand les dieux propriétaires avaient choisi un prince comme roi-régisseur, le dieu de la cité informait d'abord le dieu personnel de l'heureux élu, et ensuite seulement l'individu lui-même. D'après mon exposé en 1.5, toute cette procédure se déroulait dans l'hémisphère droit et je suis tout à fait conscient du problème de l'authenticité et du choix d'exemples d'une telle sélection. Comme ailleurs dans l'Antiquité, c'était le dieu personnel qui était responsable de ce que faisait le roi, comme il l'était pour l'homme ordinaire.

D'autres textes cunéiformes disent qu'un homme vivait dans l'ombre de son dieu personnel, son ili. Un homme et son dieu personnel étaient si intimement liés que la composition de son propre nom incluait le nom de son dieu personnel, ce qui rend évidente la nature bicamérale de cet homme. Ceci est extrêmement intéressant, lorsque le nom du roi est mentionné comme le dieu personnel : Rim-Sin-Ili, qui signifie « Rim-Sin est mon dieu », Rim-Sin étant un roi de Larsa, ou, plus simplement, Sharru-Ili « le roi est mon dieu »'. Ces exemples laissent supposer que le roi-régisseur lui-même pouvait parfois être entendu en hallucination.

Quand le roi devient dieu

Cette éventualité montre que la distinction que j'ai établie entre la théocratie de type roi-régisseur et la théocratie de type roi-dieu n'est pas absolue. En outre, sur plusieurs tablettes cunéiformes, un certain nombre des premiers rois mésopotamiens ont, à côté de leur nom, l'étoile à huit branches qui est la marque distinctive de la divinité. Dans un texte ancien, on attribue à onze rois d'Ur et d'Isin, parmi un plus grand nombre, ce signe ou un autre. On a avancé un certain nombre de théories pour expliquer ceci, mais aucune d'elles n'est vraiment palpitante.

Le fait à considérer, je pense, c'est que cette marque distinctive n'est souvent attribuée à ces rois qu'à la fin de leur règne et ce, seulement dans certaines de leurs cités. Ce qui peut signifier que la voix d'un roi particulièrement puissant était entendue dans une hallucination par une certaine partie seulement de son peuple, uniquement après avoir régné pendant un certain temps et ce, dans certains endroits.

Pourtant, même dans ces exemples, il semble qu'il y ait, dans toute la Mésopotamie, une distinction significative et régulière entre ces rois divins et lés dieux proprement dits2. Mais ce n'est pas du tout vrai de l'Egypte, vers laquelle nous nous tournons maintenant.

L'EGYPTE : LES ROIS COMME DIEUX

Le grand bassin de l'Euphrate et du Tigre perd peu à peu son identité, trait par trait, dans les déserts infinis d'Arabie et les contreforts successifs des chaînes de montagnes de Perse et d'Arménie. Mais l'Egypte, sauf dans le Sud, se définit clairement par des frontières immuables et symétriques, du point de vue bica-méral. Un pharaon étendant son autorité dans la vallée du Nil, atteignait vite ce qu'il pouvait attaquer mais jamais conquérir. C'est ainsi que l'Egypte a toujours été plus uniforme, à la fois du point de vue géographique et ethnologique, tant dans l'espace que dans le temps. Son peuple, à travers les âges, a toujours présenté les mêmes caractéristiques physiques, comme l'ont montré des études de crânes qui nous restent1. C'est cette homogénéité protégée qui a permis, à mon avis, la perpétuation d'une forme archaïque de théocratie : celle du roi-dieu.

La théologie de Memphis

Commençons par la célèbre Théologie de Memphis*. Il s'agit d'un bloc de granit datant du VIIIe siècle avant J.-C. sur lequel un travail antérieur avait été recopié (probablement un rouleau de cuir en décomposition datant de 3000 avant J.-C. à peu près) Il commence par une référence à un dieu « créateur », Ptah, poursuit avec les querelles des dieux Horus et Seth et leur arbitrage par Geb, décrit la construction d'un temple royal à Memphis, puis, dans une dernière partie célèbre, dit que les divers dieux sont des variations de la voix, ou de la « langue », de Ptah.

Or, quand la « langue » est ici traduite par quelque chose comme les « conceptions objectivées de son esprit », ce qui est souvent le cas, il s'agit sûrement de l'imposition de catégories modernes aux textes1. Les idées comme les conceptions objectivées de l'esprit, voire l'idée que quelque chose de spirituel se manifeste, datent d'une évolution bien plus récente. On s'accorde généralement à dire que la langue égyptienne ancienne, comme le sumérien, fut concrète du début à la fin. Soutenir qu'elle exprime des idées abstraites me semblerait être l'intrusion de l'idée moderne selon laquelle les hommes ont toujours été les mêmes. De même, quand la Théologie de Memphis parle de la langue ou des voix, comme ce à partir de quoi tout a été créé, je suppose que le mot « créé » lui-même est aussi un ajout moderne et qu'une traduction plus correcte serait ordonné. Cette théologie, donc, est essentiellement un mythe sur le langage, et ce que Ptah ordonne en réalité, ce sont bien les voix bicamérales qui ont donné naissance, contrôlé et dirigé la civilisation égyptienne.

Osiris, la voix du roi mort

On s'est quelque peu étonné que la mythologie et la réalité soient si mêlées que la discorde divine entre Horus et Seth concerne de vraies terres, et que la personne d'Osiris dans la dernière partie ait une vraie tombe, et aussi que chaque roi, à sa mort, devienne Osiris, tout comme chaque roi, de son vivant, est Horus. Si l'on suppose que toutes ces figures sont des hallucinations auditives particulières entendues par des rois et leurs subordonnés immédiats, que la voix d'un roi peut continuer après sa mort et « être » le guide du suivant, que les mythes autour de diverses disputes et relations avec d'autres dieux sont des tentatives de rationaliser le conflit de voix autoritaires admonitoires, mêlées à la structure d'autorité de la société réelle, alors on obtient une nouvelle façon de considérer le sujet. Osiris, pour aller directement à l'essentiel, n'était pas un « dieu à l'agonie », ni « la vie saisie par le charme de la mort », ni non plus « un dieu mort », comme l'on dit des commentateurs modernes. C'était la voix perçue en hallucination d'un roi mort dont les admonestations pouvaient encore avoir de l'influence. Et puisqu'on l'entendait encore, il n'y a pas de paradoxe dans le fait que le corps dont venait autrefois cette voix soit momifié, l'équipement de la tombe fournissant les objets essentiels à la vie : la nourriture, la boisson, les esclaves, les femmes, tout. Il n'y avait pas de pouvoir mystérieux qui émanait de lui, mais seulement sa voix, gardée en mémoire, qui apparaissait en hallucination à ceux qui l'avaient connu et qui pouvait mettre en garde ou conseiller, comme elle le faisait avant qu'il ne cesse de bouger et de respirer. Et le fait que divers phénomènes naturels, comme le murmure des vagues, pouvaient déclencher ces hallucinations explique la croyance selon laquelle Osiris, ou le roi dont le corps avait cessé de bouger et se trouvait dans ses vêtements de momie, continuait de contrôler les crues du Nil. De plus, la relation entre Horus et Osiris, « incarnée » à jamais dans chaque nouveau roi et son père défunt, ne peut se comprendre que comme l'assimilation d'une voix conseillère perçue comme étant la propre voix du roi, qui était ensuite répétée à chaque génération.

Demeures pour des voix

Le fait que la voix, et donc le pouvoir du roi-dieu, continuait de vivre après que le corps avait cessé de bouger et de respirer est certainement indiqué par la façon dont il était enterré. Mais enterrement n'est pas le bon mot. Ces rois divins n'étaient pas enterrés dans la tristesse, mais installés avec joie, dans leurs palais. Une fois que l'art de la construction en pierre fut maîtrisé, peu après 3000 avant J.-C, ce qui était autrefois les tombeaux mastabas, auxquels on accédait par des escaliers, se transforme d'un coup en ces théâtres de voix bicamérales dans la vie immortelle que nous appelons les pyramides : des ensembles de cours et de galeries d'apparat, décorées d'images saintes et d'écriture, souvent entourées d'hectares de tombes des serviteurs du dieu, et dominées par la maison pyramidale du dieu elle-même, se dressant vers le ciel comme une ziggourat luisante, d'une sévérité extérieure presque trop assurée, et construite avec une intégrité qui n'hésitait pas à utiliser les pierres les plus dures — basaltes polis, granits, diorites, mais aussi de l'albâtre et du grès.

Il reste encore à découvrir la psychologie de tout ceci. Ce qui restait de ces pyramides a été si gravement détruit par les collectionneurs, à des degrés de culpabilité divers, qu'il se peut que toute la question soit à jamais enveloppée d'un mystère insondable. Car la momie immobile du roi-dieu se trouve souvent dans un sarcophage curieusement simple, alors que les effigies éclatantes le représentant sont entourés d'autres honneurs ; probablement parce que c'est d'elles que les hallucinations semblaient venir. Comme les statues divines de Mésopotamie, elles étaient grandeur nature, voire plus grandes, parfois peintes avec soin, avec habituellement des bijoux en guise d'yeux, depuis longtemps arrachés de leurs orbites par des voleurs conscients, qui n'étaient pas victimes d'hallucinations. Mais, contrairement à leurs cousins asiatiques, il n'était pas nécessaire de les déplacer et donc elles étaient finement ciselées dans le grès, l'ardoise, la diorite ou une autre pierre et, seulement à certaines époques, sculptées dans le bois. En général, elles étaient posées de façon permanente dans des niches, certaines assises, d'autres debout, d'autres encore, représentations multiples du roi-dieu, assises ou debout en rang, et d'autres enfermées dans de petites chapelles appelées serdabs, avec deux petits trous en face des yeux-bijoux, pour que le dieu puisse voir dans la pièce devant lui où se trouvaient des offrandes de nourriture et des bijoux, et nous ne savons pas quoi d'autre, tant ces tombes ont été pillées.

De temps à autre, les voix du roi-dieu défunt, réellement entendues en hallucination, étaient écrites comme dans « les instructions que sa Majesté le roi Amenemhe Ier a données à son fils au cours d'une révélation nocturne ».

L'homme ordinaire, aussi, était enterré comme s'il vivait encore. Le paysan, depuis les temps prédynastiques, était enterré avec des pots de nourriture, des outils et des offrandes pour sa vie dans l'au-delà. On donnait, en l'honneur de ceux qui étaient d'un rang plus élevé, une fête funéraire à laquelle le corps lui-même participait, d'une certaine manière. Des scènes montrant le défunt mangeant à sa propre table funéraire étaient sculptées sur des blocs de pierre plate et posées dans une niche du mur du tumulus, c'est-à-dire le mastaba. Plus tard, se développèrent des salles longées de pierres, avec des reliefs peints et des serdabs, avec des statues et des offrandes comme dans les pyramides proprement dites.

Souvent, « Vrai-de-voix » était l'épithète ajoutée au nom du mort. Ce qui est difficile à comprendre en dehors de la présente théorie. « vrai-de-voix » s'appliquait, à l'origine, à Osiris et à Horus en référence à leurs victoires sur leurs adversaires.

Des lettres étaient également écrites aux morts comme s'ils vivaient encore. Il est probable que ceci se passait après un certain temps quand on n'entendait plus en hallucination la personne à laquelle on s'adressait. Un homme écrit à sa mère morte, lui demandant d'arbitrer entre lui et son frère mort ; comment cela est-il possible sinon que le frère vivant avait entendu son frère mort en hallucination ? Ou bien on supplie un mort de réveiller ses ancêtres pour aider sa veuve et son enfant. Ces lettres sont des documents personnels traitant de problèmes de tous les jours, et sont donc libres de toute doctrine officielle ou d'invention.

Une nouvelle théorie du « ka »

Si nous pouvions dire que l'Egypte ancienne avait une psychologie, nous devrions donc dire que sa notion fondamentale est le ka, et que le problème devient de savoir ce qu'est le ka. Les chercheurs qui se débattent avec la signification de ce concept particulièrement troublant, que nous retrouvons dans toutes les inscriptions égyptiennes, l'ont traduit de toutes sortes de façons, par esprit, âme, double, force vitale, nature, chance, destinée, et j'en passe. On l'a comparé à l'esprit vital des Sémites et des Grecs, et aussi au génie des Romains. Mais, de toute évidence, ces concepts récents sont des descendants de l'esprit bicaméral. On ne peut pas non plus expliquer cette diversité insaisissable de significations en supposant une mentalité égyptienne dans laquelle les mots étaient utilisés de plusieurs façons comme des approximations de la même entité mystérieuse, ou en supposant que « la qualité particulière de la pensée égyptienne qui permet de comprendre un objet non par une définition unique et cohérente, mais à travers des approches diverses indépendantes »'. Rien de tout cela n'est satisfaisant.

Les éléments fournis par les textes hiératiques sont déroutants : chacun a son ka et en parle comme nous de notre volonté. Cependant, quand on meurt, on part vers son ka. Dans les fameux textes des Pyramides datant de 2200 avant J.-C. environ, les morts sont appelés « maîtres de leur ka ». Le symbole dans les hiéroglyphes pour le ka est un symbole admonitoire : les deux bras levés, les mains ouvertes et écartées, le tout placé sur un support qui, dans les hiéroglyphes, est uniquement utilisé pour le symbole des divinités.

Il apparaît clairement, à la lumière des chapitres précédents, que le ka nécessite d'être réinterprété comme la voix bicamérale. C'est, je crois, ce qu'était Vili, c'est-à-dire le dieu personnel en Mésopotamie. Le ka d'un homme était sa voix directrice qu'il entendait en lui, peut-être avec un ton autoritaire ou parental, mais qui, quand elle était perçue par ses amis ou ses proches parents même après sa mort, était évidemment entendue en hallucination comme sa propre voix.

Si nous pouvons ici mettre un peu moins l'accent sur l'absence de conscience de ces gens et, imaginer, l'espace d'un instant, qu'ils étaient un peu comme nous, nous pourrions voir un paysan quittant les champs, entendant soudain le ka ou la voix du vizir le réprimandant d'une façon ou d'une autre. Si, après son retour dans la cité, il disait au vizir qu'il avait entendu le ka du vizir (ce qu'il n'aurait, en fait, aucune raison de faire), le vizir, s'il était aussi conscient que nous, supposerait que c'était la même voix qu'il avait entendue lui-même et qui dirigeait sa vie. Alors qu'en fait, au yeux du paysan dans les champs, le ka du vizir ressemblerait à la propre voix du vizir. Quant au vizir, son ka lui parlerait avec la voix des autorités le commandant, ou un mélange de ces voix. Et, naturellement, la contradiction ne pourrait jamais être découverte.

Plusieurs aspects du ka corroborent cette interprétation. L'attitude des Egyptiens vis-à-vis du ka est totalement passive. Comme dans le cas des dieux grecs, entendre revient à obéir. Les courtisans dans certaines de leurs inscriptions parlant du roi disent : «J'ai fait ce que son ka aimait » ou bien : «J'ai fait ce qui plaisait à mon ka »', ce qu'on peut interpréter comme la perception par le courtisan de la voix de son roi approuvant son travail.

Dans certains textes, on dit que le roi fait le ka d'un homme, et certains chercheurs ont traduit le ka, dans ce sens, par fortune2. Là encore, il s'agit d'un ajout moderne. Un concept comme la fortune ou la réussite est impossible dans la civilisation bicamérale d'Egypte. Ce qui est dit ici, d'après ma lecture, c'est que l'homme acquiert une voix qu'il perçoit en hallucination, qui le met en garde et peut le guider dans son travail. Il est fréquent que le ka apparaisse dans les noms de dignitaires Egyptiens, comme Vili avec les dignitaires mésopotamiens. Kaininesut, « mon ka appartint au roi », ou Kainesut, « mon roi est mon ka »3. Au musée du Caire, la stèle n° 20538 dit : « Le roi donne des ka à ses serviteurs et nourrit ceux qui lui sont fidèles. »

Le ka du roi-dieu présente un intérêt particulier. Il était entendu, à mon avis, par le roi avec le ton de son propre père. Mais il était perçu dans les hallucinations de ses courtisans comme la propre voix du roi, ce qui est vraiment la chose importante. Des textes disent que, lorsqu'un roi s'asseyait pour manger son repas, son ka s'asseyait pour manger avec lui. Les pyramides sont pleines de portes en trompe l'oeil, parfois simplement peintes sur les murs en grès, à travers lesquelles le ka du roi-dieu pouvait passer dans le monde et être entendu. Ce n'est que le ka du roi qui est représenté sur les monuments, parfois comme porte-étendard tenant le bâton de la tête du roi et la plume, ou comme un oiseau perché derrière la tête du roi. Mais, plus significatives, sont les représentations du ka du roi comme son jumeau dans les scènes de naissance. Dans une de ces scènes, on voit le dieu Khnum formant le roi et son ka sur son tour de potier. Ce sont de petites silhouettes identiques, sauf que le ka indique sa bouche de la main gauche, ce qui laisse supposer, de toute évidence, qu'il est ce que nous pourrions décrire comme une persona du discours1.

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Le dieu Khnum façonnant le futur roi de la main droite et le ka du roi de la main gauche sur un tour de potier. Remarquez que le ka a la main gauche pointée sur sa bouche, ce qui indique sa fonction verbale. La latéralisation coïncide avec le modèle neurologique présenté en 1.5.

Ce sont plusieurs textes datant de la XVIIIe dynastie, c'est-à-dire à partir de 1500 avant J.-C, qui attestent de la complexité grandissante de tout ceci et qui disent, en passant, que le roi a quatorze ka ! Cette affirmation très troublante indique peut-être que la structure du gouvernement était devenue si compliquée que la voix du roi était entendue comme quatorze voix différentes, celles-ci étant les voix des intermédiaires entre le roi et ceux qui exécutaient ses ordres directement. On ne peut comprendre l'idée que le roi avait quatorze ka par une autre définition.

Chaque roi, donc, est Horus ; son père mort devenant Osiris, chacun ayant son ka, ou à des époques plus tardives, ses multiples ka, dont la meilleure traduction possible désormais est : voix-per-sona. Il est essentiel de comprendre ceci si l'on veut comprendre toute la civilisation égyptienne, étant donné que la relation entre le roi, le dieu et le peuple est définie par le ka. Le ka du roi est naturellement le ka du dieu, dont il est le messager ; pour lui-même, il est la voix de ses ancêtres et, pour ses sujets, il est la voix qui leur dit ce qu'ils doivent faire. Lorsqu'un sujet dit dans certains textes : « Mon ka provient du roi », ou « Le roi fait mon ka », il faut l'interpréter comme une assimilation entre la voix directrice intérieure de la personne, probablement dérivée de ses parents et la voix, réelle ou supposée, du roi.

Un autre concept proche dans la mentalité égyptienne antique est le ba. Mais, du moins dans l'Ancien Royaume, le ba n'est pas vraiment sur le même plan que le ka. Il ressemble plus à notre esprit courant, une manifestation visuelle de ce qu'est le ka du point de vue auditif. Dans les scènes funéraires, le ba est représenté en général sous la forme d'un petit oiseau humanoïde, probablement parce que les hallucinations visuelles ont souvent des mouvements légers et aériens. Il est en général dessiné aux côtés du corps réel ou des statues représentant la perrences entre deux de ces plus grandes civilisations. Mais j'en ai parlé comme si elles n'avaient pas changé avec le temps. Ce qui est faux. Donner l'impression d'une stabilité immuable des théocraties bicamérales, dans le temps et dans l'espace, est une erreur totale. Et j'aimerais rétablir l'équilibre dans la dernière partie de ce chapitre, en parlant des changements de structure des royaumes bicaméraux et de leurs différences.

Les difficultés

Ce qui frappe le plus dans ces théocraties, c'est leur réussite du point de vue biologique. Les populations augmentaient sans cesse. Ce faisant, les problèmes de contrôle social par les hallucinations appelées dieux devenaient de plus en plus complexes. La structuration d'un tel contrôle dans un village de quelques centaines de gens à Eynan, au IXe millénaire avant J.-C, est, évidemment, extrêmement différente de ce qu'elle était dans les civilisations dont nous venons de parler, avec leur hiérarchie de dieux, de prêtres et d'officiers.